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Définition et synonyme de : SCIENCE

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Article publié par Encyclopaedia Universalis SCIENCE La science désigne traditionnellement, pour les philosophes, une opération de l'esprit permettant d'atteindre une connaissance stable et fondée. Platon (428 env.-env. 347 av. J.-C.) oppose ainsi, dans le livre V de La République, la science et l'opinion, cette dernière réputée changeante et ne portant que sur des apparences. Le mot science signifie alors connaissance. Il désigne la forme la plus haute de la connaissance, celle par laquelle nous accédons véritablement à une réalité rendue pleinement intelligible. La science se distingue ainsi d'autres sources de persuasion, comme l'opinion, la croyance, la foi, l'autorité d'un auteur, la connaissance par ouï-dire, etc. La philosophie de la connaissance s'attache à définir les conditions d'une telle connaissance certaine, et les méthodes – par exemple la dialectique chez Platon – que les hommes doivent suivre pour l'atteindre. Tel est le concept normatif de science. Il permet d'apprécier les prétentions des différents savoirs à la scientificité, de guider leur travail, de hiérarchiser les disciplines scientifiques.
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La science désigne traditionnellement, pour les philosophes, une opération de l'esprit permettant d'atteindre une connaissance stable et fondée. Platon (428 env.-env. 347 av. J.-C.) oppose ainsi, dans le livre V de La République, la science et l'opinion, cette dernière réputée changeante et ne portant que sur des apparences. Le mot science signifie alors connaissance. Il désigne la forme la plus haute de la connaissance, celle par laquelle nous accédons véritablement à une réalité rendue pleinement intelligible. La science se distingue ainsi d'autres sources de persuasion, comme l'opinion, la croyance, la foi, l'autorité d'un auteur, la connaissance par ouï-dire, etc. La philosophie de la connaissance s'attache à définir les conditions d'une telle connaissance certaine, et les méthodes – par exemple la dialectique chez Platon – que les hommes doivent suivre pour l'atteindre. Tel est le concept normatif de science. Il permet d'apprécier les prétentions des différents savoirs à la scientificité, de guider leur travail, de hiérarchiser les disciplines scientifiques.

Le mot science, surtout lorsqu'il est utilisé dans des expressions comme « la science moderne », ou au pluriel – « les sciences » –, ne désigne plus aujourd'hui un « pouvoir de connaître » reconnu à l'esprit humain lorsqu'il respecte les normes de la rationalité mais un corps constitué de connaissances et de méthodes qui peut faire l'objet d'analyses et de réflexions. Il existe plusieurs ensembles de connaissances, réunis en disciplines distinctes : la physique, la chimie, la biologie, la psychologie, etc. Classiquement, on les rassemble en trois grands ensembles : les sciences formelles – comme les mathématiques et la logique –, les sciences empirico-théoriques, qui ont recours aux explications causales – comme la physique, la chimie, la biologie –, les sciences herméneutiques, qui font appel à la compréhension et à l'interprétation de textes, de discours, de symboles, etc. – comme l'histoire ou la psychologie. Dans cette seconde acception, plus descriptive, est science ce qui est reconnu comme science dans la communauté scientifique. Cette définition, strictement sociologique, est nécessairement relative à une communauté scientifique donnée : ce qui est aujourd'hui tenu pour scientifique ne le sera pas toujours et ne l'est pas partout. Toute tentative pour définir le mot science rencontre, et analyse parfois, cette tension entre un concept normatif de la science – connaissance vraie établie selon certains critères – et un concept descriptif – désignation, dans un ensemble culturel donné, de connaissances portant sur telle ou telle matière. Cette tension renvoie à un problème qu'il est possible de restituer.

De la philosophie à l'épistémologie

Tout concept normatif de la science, c'est-à-dire toute élaboration des normes absolues de la scientificité, repose en réalité sur l'état du savoir au moment de sa constitution. Lorsque Platon fait valoir que la connaissance certaine et évidente est une connaissance des essences, qui doit partir de principes assurés et respecter l'ordre logique, il érige en modèle les mathématiques de son temps. « La philosophie de Platon est donc à bien des égards le produit cohérent de la pratique des mathématiciens », souligne ainsi Jean-Baptiste Gourinat dans Les Philosophes et la science, (P. Wagner dir., 2002). Une telle approche présente deux inconvénients. En premier lieu, tout concept normatif, intrinsèquement daté, devient obsolète lorsque l'état du savoir sur lequel il s'appuyait est dépassé. Par exemple, la physique, telle qu'elle s'élabore dans les œuvres de Galilée et de Newton, ne correspond plus au concept normatif de la science défini par les philosophes de l'Antiquité. En second lieu, tout concept normatif tend à dénier toute forme de scientificité aux disciplines qui ne se conforment pas au modèle établi – d'où le procès régulièrement intenté aux sciences humaines depuis le xixe siècle, au nom du concept normatif issu des sciences expérimentales de la nature.

On peut donc juger opportun de s'en tenir à la description et à l'analyse des pratiques scientifiques dans les différentes sciences. Telle est l'épistémologie, définie ainsi par Dominique Lecourt (La Philosophie des sciences, 2001) : « Le vocable “épistémologie” se veut plus modeste que celui de “philosophie des sciences”. L'épistémologie s'applique à l'analyse rigoureuse des discours scientifiques, pour examiner les modes de raisonnement qu'ils mettent en œuvre et décrire la structure formelle de leurs théories. » Cette perspective rencontre cependant deux sortes d'obstacles : les premiers sont liés à l'abandon de ce qui nourrissait les efforts pour construire un concept normatif de la science, les seconds naissent des implications relativistes de l'examen des révolutions scientifiques. Si chaque discipline crée ses méthodes et ses modes de théorisation, sans se conformer à un modèle préétabli, quelle est l'unité de cette diversité ? Pourquoi retenir le mot science pour désigner ces formations culturelles ? Désigne-t-il des caractères communs, et lesquels ? Ce problème ne se rencontrait pas lorsqu'un concept normatif de la science était disponible, et que les différentes sciences apparaissaient comme des applications particulières d'un pouvoir de connaître. Il réapparaît naturellement lorsque la diversité des disciplines est prise en compte sans être référée à l'unité de l'esprit humain. Par là, la question du statut de ces connaissances reconnues comme sciences se trouve aussi posée : peut-on les examiner en faisant abstraction de leur prétention à donner une description exacte d'un aspect du réel ? Devons-nous croire qu'une science est vraie ? Ces questions prennent une nouvelle acuité lorsqu'on prend en considération les révolutions qui interviennent dans la vie scientifique. De ce point de vue, l'ouvrage de Thomas Kuhn La Structure des révolutions scientifiques, publié en 1962 à Chicago, a joué un rôle majeur, parce qu'il a mis en évidence que l'abandon par des savants d'une théorie ou d'un paradigme – abandon constitutif d'une révolution scientifique – ne résulte pas seulement de motifs rationnels, mais fait aussi intervenir une composante sociale. Le fait qu'une théorie soit meilleure qu'une autre est déterminé par référence aux normes d'une communauté scientifique placée dans une certaine situation historique et culturelle. Mais, s'il en est ainsi, à quel titre faire valoir que les sciences progressent ? Et peut-on même établir que les connaissances scientifiques sont supérieures à la magie ? Dans Contre la méthode (1973, trad. franç. 1979), Paul Feyerabend s'est plu à en douter, tirant ainsi de manière provocatrice les implications relativistes des analyses de Kuhn.

Éléments de description du travail scientifique

Tel est donc le problème sous-jacent à la définition de la science, et la raison de cette oscillation d'un concept normatif, toujours dogmatique et limitatif, à un concept descriptif, simple désignation d'une pratique sociale dont la prétention à la vérité s'arrête aux frontières d'une communauté. Ce problème ne saurait être rapidement traité. Trois séries de données permettent de le poser dans de bonnes conditions.

On ne saurait surestimer le rôle de la science galiléenne dans la naissance d'une nouvelle représentation de la démarche scientifique, connue sous le titre de science expérimentale. La révolution scientifique, épistémologique et philosophique désignée sous le nom de révolution copernicienne, et à laquelle Galilée a apporté, comme Newton, une contribution décisive, marque en effet les débuts de la science moderne. L'idée de méthode expérimentale, en laquelle se résume le nouveau concept normatif de la science qui se constitue alors, est cependant incomplète et confuse. Elle ne prend pas explicitement en compte la mathématisation du réel qui préside aux expériences de Galilée et laisse dans un flou relatif le statut du recours à l'expérience, statut qui varie considérablement selon celui de l'hypothèse, simple condensé de faits d'observation pour les uns, explication plausible d'un phénomène par ses causes pour les autres.

Par ailleurs, toute analyse de la notion de science doit prendre en compte le caractère historique de la science. Nul plus que Gaston Bachelard, réfléchissant sur la nouveauté essentielle des sciences mathématiques et physiques du début du xxe siècle, n'a insisté sur cette historicité des sciences. Dans La Philosophie du non (1940), il envisage les rapports entre les nouvelles doctrines et les anciennes sous le signe de l'enveloppement : « En fait, tout l'essor de la pensée scientifique depuis un siècle provient de telles généralisations dialectiques avec enveloppement de ce qu'on nie. Ainsi, la géométrie non euclidienne enveloppe la géométrie euclidienne ; la mécanique non newtonienne enveloppe la mécanique newtonienne... ». Le processus historique de production des connaissances scientifiques se caractérise ainsi par son dynamisme, son inventivité et par un mouvement de rectification indéfini des énoncés des problèmes. Ces avancées constantes remettent en question les conceptualisations antérieures. Elles suscitent des reconstructions périodiques de l'édifice entier des sciences, des retours sur les principes admis, des élucidations des présupposés retenus, des méthodes employées. Les scientifiques sont ainsi amenés à s'interroger sur leurs démarches, à les examiner et à les discuter.

Autant dire que les sciences ne sont pas dénuées d'une forte composante réflexive, et que les savants sont logiquement portés à pratiquer la philosophie des sciences. Entre les savants et les philosophes un dialogue est possible et nécessaire, dont les conditions seraient à préciser. Relevons seulement, après Dominique Lecourt, que les physiciens (dans les années 1930) et les biologistes (dans les années 1970) ont contribué de manière décisive à la philosophie des sciences. Outre cette dimension réflexive, et en relation avec elle, les sciences présentent une dimension critique marquée. On ne relève pas assez, lorsqu'on enrichit le concept de science des apports de la sociologie des sciences, ce trait majeur. L'activité scientifique est institutionnalisée ; elle exige des laboratoires, des équipes hiérarchisées, des contrats de recherche, etc. ; elle est aussi un espace d'échanges, de communication ; les résultats et les méthodes sont soumis à la critique, parfois fort âpre, des pairs ; les expériences sont répétées, les protocoles expérimentaux discutés, les hypothèses et leurs interprétations débattues ; l'activité scientifique est une aventure ouverte et critique. Cette exigence, que certaines conjonctures politiques peuvent affaiblir, lui est intrinsèque.

Auteur: Jean-Paul THOMAS