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Définition et synonyme de : SCOLASTIQUE (PENSÉE ÉCONOMIQUE)

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Article publié par Encyclopaedia Universalis SCOLASTIQUE (PENSÉE ÉCONOMIQUE) Il est difficile de donner une date de naissance précise à l'« économie politique ». Officiellement, le premier texte qui emploie l'expression, dans son sens moderne, paraît sous la plume d'Antoine de Montchrestien en 1615. Néanmoins, il existe au Moyen Âge une pensée économique, même si celle- ci ne s'exprime pas de façon autonome mais dans le cadre de réflexions théologiques et philosophiques. Pensée enseignée – scolastique en latin – la pensée médiévale se structure, en effet, autour des textes religieux. Elle prend un essor particulier après la prise de Constantinople en 1204 par les croisés, qui permet la diffusion en Occident de la culture antique conservée par la société byzantine. Aristote occupe alors la place centrale de e toute réflexion et les penseurs du xiii siècle entreprennent de le lire puis de l'enseigner pour en faire un élément de consolidation de la foi chrétienne. La philosophie est au service de la théologie : « philosophia ancilla theologiae ». Parmi les textes d'Aristote se trouvent des passages portant sur des sujets économiques. Saint Thomas d'Aquin (1225-1274), brillant commentateur d'Aristote, s'en inspire pour formuler une doctrine économique qui inspirera durablement les positions de l'Église.
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SCOLASTIQUE (PENSÉE ÉCONOMIQUE)

Il est difficile de donner une date de naissance précise à l'« économie politique ». Officiellement, le premier texte qui emploie l'expression, dans son sens moderne, paraît sous la plume d'Antoine de Montchrestien en 1615. Néanmoins, il existe au Moyen Âge une pensée économique, même si celle-ci ne s'exprime pas de façon autonome mais dans le cadre de réflexions théologiques et philosophiques. Pensée enseignée – scolastique en latin – la pensée médiévale se structure, en effet, autour des textes religieux.

Elle prend un essor particulier après la prise de Constantinople en 1204 par les croisés, qui permet la diffusion en Occident de la culture antique conservée par la société byzantine. Aristote occupe alors la place centrale de toute réflexion et les penseurs du xiiie siècle entreprennent de le lire puis de l'enseigner pour en faire un élément de consolidation de la foi chrétienne. La philosophie est au service de la théologie : « philosophia ancilla theologiae ». Parmi les textes d'Aristote se trouvent des passages portant sur des sujets économiques. Saint Thomas d'Aquin (1225-1274), brillant commentateur d'Aristote, s'en inspire pour formuler une doctrine économique qui inspirera durablement les positions de l'Église.

Problématiques chrématistiques : propriété privée, juste prix, et usure

Abordant ce qui pour lui est donc demeuré de l'ordre de la chrématistique – et pas encore de l'économie – saint Thomas traite trois problèmes : la propriété doit-elle être publique ou privée ? Quel doit être le niveau des prix ? Peut-on prêter à intérêt ?

Alors que l'Église a dès l'origine suscité des mouvements collectivistes, saint Thomas défend la propriété privée sur des bases pragmatiques, même si à ses yeux l'homme ne peut pas être considéré à proprement parler comme propriétaire à part entière d'un élément de la nature, qui appartient à Dieu. S'il choisit la propriété privé, c'est que le soin – cura – que chacun met à gérer un bien qui lui appartient est plus grand que celui que l'on peut consacrer au bien commun. Ce qui appartient à tous n'appartient à personne et la propriété collective incite à l'abandon et à la paresse.

Pour ce qui est des échanges, saint Thomas développe une théorie devenue une référence universelle, celle du « juste prix ». Il s'inscrit dans la tradition juridique romaine, le mot « juste » faisant appel à un raisonnement juridique. Le Code Justinien prévoit des sanctions contre celui qui dans un échange a commis le crime de laesio enormis – la vente à un prix manifestement excessif. Le mérite de saint Thomas est de dépasser l'aspect strictement juridique qui consiste dans l'appréciation par un magistrat de ce qui est un prix correct, pour se demander si dans l'échange, il est un prix qui s'impose de lui-même. Saint Thomas centre sa théorie sur l'acte d'échange. Le juste prix est un prix pour lequel l'échange est bénéfique pour le vendeur et l'acheteur. Il est celui qui donne l'impression aux deux que leur situation s'est améliorée. Lié à l'échange plus qu'aux biens échangés, il n'est pas une appréciation de la valeur intrinsèque de ce qui est vendu. Reprenant un passage de saint Augustin, saint Thomas constate qu'un cheval peut avoir un prix supérieur à celui d'un esclave alors que, conçu à l'image de Dieu, l'homme est incommensurablement supérieur au cheval. Il peut aussi dépendre du statut social du vendeur et de l'acheteur. Si l'acheteur est un grand seigneur, il doit consentir à payer plus qu'un manant sans moyens. Symétriquement, si l'acheteur est un nécessiteux réduit à une pauvreté extrême, le vendeur doit faire un rabais, par charité.

Enfin, saint Thomas aborde le problème du prêt d'argent. Depuis la plus haute Antiquité, le prêt à intérêt est condamné par les philosophes et par la religion judéo-chrétienne. Aristote a écrit que l'argent ne créant pas l'argent, étant stérile, l'emprunteur est dans l'impossibilité de payer un quelconque intérêt. À cela, l'Église ajoute que l'emprunt est un mécanisme inégalitaire : le prêteur peut attendre, quand l'emprunteur est souvent acculé. Dès lors, le prêt, qu'on appelle « usure », à l'époque, est unanimement condamné. Saint Thomas essaie d'atténuer l'interdit. Il parle d'intérêt et non d'usure. Le mot « intérêt » signifie que lorsque le prêteur est associé, qu'il a un intérêt dans l'action de l'emprunteur, cela change la nature du prêt. De façon confuse, saint Thomas sent la nécessité de distinguer le prêt de trésorerie que cherche un failli en puissance pour se donner du temps et le crédit à un entrepreneur capable de créer de la richesse.

Ainsi formulée par saint Thomas, la pensée scolastique, en économie comme en d'autres domaines se fige. Elle recule même parfois comme quand Clément V déclare en 1311 que quiconque défend le principe du crédit est un hérétique.

Originalités franciscaines et renouveau thomiste

Elle se renouvelle toutefois en deux occasions : avec l'affirmation d'une pensée franciscaine en opposition à celle du dominicain qu'est saint Thomas, puis dans l'Espagne de Charles Quint quand l'Église doit faire face à la Renaissance.

Jean Buridan (1295-1358) et Nicolas Oresme (1320-1382) incarnent la pensée franciscaine qui domine la Sorbonne au xive siècle. Se voulant proches des humbles, ils construisent une théorie économique qui attribue aux instruments de l'économie, comme la monnaie ou les finances du royaume, une utilité sociale telle que les puissants ne puissent plus s'en servir à leur guise. Dans son Traité des monnaies qui paraît en 1355, Oresme émet ce qui est l'ancêtre de la théorie monétariste : le Prince, en cherchant à modifier la teneur en métal des monnaies, provoque la hausse des prix et nuit au commerce. La monnaie ne lui appartient pas mais appartient « au peuple des marchands » qui en a besoin pour réaliser des échanges justes. Le Prince a des devoirs, et parmi ceux-ci Oresme place celui de faire « bonne yconomie ».

Au xvie siècle, la pensée scolastique connaît ses derniers grands développements avec l'école espagnole de Salamanque. Elle s'incarne dans l'enseignement des dominicains Francisco de Vitoria (env. 1492-1546), Martin de Azpicuelta (1492-1586), Domingo de Soto (1495-1560) et Tomas de Mercado (1530-1576). Formés à Paris, ils sont convaincus de l'absolue supériorité du thomisme. En économie, ils reprennent l'idée centrale du juste prix et prolongent les évolutions antérieures dans trois directions :

– Le juste prix reste une notion marquée par son fondement juridique. Il y a juste prix si acheteur et vendeur sont libres et honnêtes. La traduction la plus immédiate de cette honnêteté est leur égalité dans l'échange, au sens où ils doivent savoir la même chose du bien vendu. Mais, comme chez saint Thomas, l'égalité de savoir ne signifie pas égalité de condition et donc d'attitude. Pour un bien de luxe, le prix peut être énorme, l'acheteur en tirant une satisfaction d'ostentation.

– Le métier de marchand, naguère décrié, devient une « activité digne de louanges ». Si une vente se fait au juste prix, le profit qu'en tire le vendeur est un « juste profit ».

– Si l'usure reste condamnée, le prêt à intérêt est présenté comme nécessaire.

Au xviiie siècle, la papauté condamnera encore solennellement l'usure, mais le travail des dominicains de Salamanque a achevé de libérer le monde du commerce des interdits religieux et le monde de la réflexion économique des pesanteurs héritées d'Aristote.

Auteur: JEAN-MARC DANIEL
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