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Définition et synonyme de : SENS

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Article publié par Encyclopaedia Universalis SENS e Au xvii siècle, dans la mouvance d'Étienne Bonnot de Condillac (1714-1780), prend forme le problème du rapport entre signe et sens qui est au cœur des débats contemporains. Même s'il s'agit d'une catégorie philosophique typique de la modernité, elle n'est pas totalement ignorée des philosophes anciens. Le terme logos, que certains traducteurs d'Héraclite rendent par « sens », exprime déjà une exigence universelle d'intelligibilité. Idée, signe, sens Si cette compréhension permet d'assimiler la philosophie à un discours du sens, elle laisse en suspens la question du rapport entre le sens et les signes du langage. En confiant à ses disciples le rêve de la théorie des Idées, le Socrate de Platon les invite à aller aux choses mêmes « sans les mots ». Les idées sont les vraies gardiennes du sens, et la dialectique la science universelle du sens et de la vérité. Rejetant la transcendance des Idées platoniciennes, Aristote (385 env.-322 av. J.-C.) leur substitue la notion de « forme », inhérente aux individus concrets. La genèse du sens se confond alors avec celle du concept, tiré par abstraction de l'expérience sensible. C'est sur cette base que se sont développées les grammaires spéculatives e d u xiv siècle, vouées à l'analyse des modi significandi, ou « modes de signification », avec lesquels la grammaire se constitue en logique du discours humain.
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SENS

Au xviie siècle, dans la mouvance d'Étienne Bonnot de Condillac (1714-1780), prend forme le problème du rapport entre signe et sens qui est au cœur des débats contemporains. Même s'il s'agit d'une catégorie philosophique typique de la modernité, elle n'est pas totalement ignorée des philosophes anciens. Le terme logos, que certains traducteurs d'Héraclite rendent par « sens », exprime déjà une exigence universelle d'intelligibilité.

Idée, signe, sens

Si cette compréhension permet d'assimiler la philosophie à un discours du sens, elle laisse en suspens la question du rapport entre le sens et les signes du langage. En confiant à ses disciples le rêve de la théorie des Idées, le Socrate de Platon les invite à aller aux choses mêmes « sans les mots ». Les idées sont les vraies gardiennes du sens, et la dialectique la science universelle du sens et de la vérité. Rejetant la transcendance des Idées platoniciennes, Aristote (385 env.-322 av. J.-C.) leur substitue la notion de « forme », inhérente aux individus concrets. La genèse du sens se confond alors avec celle du concept, tiré par abstraction de l'expérience sensible. C'est sur cette base que se sont développées les grammaires spéculatives du xive siècle, vouées à l'analyse des modi significandi, ou « modes de signification », avec lesquels la grammaire se constitue en logique du discours humain.

L'idéal cartésien de la mathesis universalis, ou « mathématique universelle », ouvre une nouvelle ère. Le sens est cette fois déterminé en référence aux idées directement saisies par la pensée. De son côté, en les réduisant aux impressions sensibles dont les images sont des expressions affaiblies, David Hume (1711-1776) formule une critique empiriste de cette position : le « sens » doit être dérivé du « sensible ». Condillac, le premier, cherche à dériver le sens des signes, qui sont les substituts représentatifs des choses ou d'autres signes. Pour déterminer le sens, on n'a pas besoin d'alléguer une idée éternelle innée ; il suffit de supposer les signes, les seules choses qui précèdent le sens de nos mots.

La philosophie transcendantale d'Emmanuel Kant (1724-1804) montre que cette dérivation ne va pas de soi. Le sens des propositions empiriques repose sur les opérations de jugement, enracinées dans les structures constitutives de l'entendement que sont les catégories de quantité, de qualité, de relation (cause), de modalité (réel, possible, nécessaire). Les catégories, et non la grammaire de la langue, déterminent la condition de possibilité de l'expérience et de ses objets.

Comme l'a montré Eric Weil, la contribution décisive de Kant au développement du concept de sens se trouve dans la Critique de la faculté de juger (1790). La manière dont il y articule le « fait » et le « sens » atteste l'importance du tournant anthropologique de la philosophie. Puisque les grands intérêts cosmopolitiques de la raison – qu'expriment les questions « Que puis-je savoir ? », « Que dois-je faire ? » et « Que m'est-il permis d'espérer ? » – convergent vers la question « Qu'est-ce que l'homme ? », les fonctions dévolues jadis à la finalité sont désormais transférées au sens.

Logiques du sens

Les penseurs qui se focalisent sur la question du sens de la vie ou de l'existence font un emploi particulièrement pléthorique de la notion de sens, que l'on retrouve jusque dans le discours public contemporain. Ces conceptions, qui réduisent le sens à une valeur d'échange, voire à un remède, oublient que la plupart des humains souffrent d'un excès de sens, et non de son absence.

À l'autre extrémité, on trouve les théories du sens soucieuses de justifier l'autonomie du sens des propositions logiques face aux représentations mentales variables des individus. Pour Gottlob Frege, Alexius von Meinong, Edmund Husserl et le premier Bertrand Russell, le sens est objectif, idéal, distinct des contenus mentaux et des signes linguistiques. La logique constitue un troisième royaume, distinct aussi bien de l'univers mental que de la réalité objective.

Dans le Tractatus logico-philosophicus (1921), où Ludwig Wittgenstein cherche à déterminer les limites d'une pensée qui se plie aux exigences de rigueur logique, la question du sens de la vie relève de l'indicible ou du mystique. Le néo-positivisme logique en conclura que les énoncés métaphysiques et théologiques n'ont pas de sens, et qu'une analyse logique rigoureuse permet de les déconstruire. La pointe antimentaliste des théories analytiques de la signification est conservée même quand la philosophie du langage prend une tournure plus pragmatique, et se focalise sur les jeux du langage ordinaire et leur grammaire, inséparable d'une forme de vie. La question devient alors celle de savoir quel genre de philosophie on peut édifier sur l'axiome : « la signification, c'est l'usage », que Wittgenstein propose dans ses Investigations philosophiques (posthume, 1953). C'est sur cet arrière-plan que s'est développée – chez Nelson Goodman, notamment – une sémantique philosophique gravitant autour de la question du « sens du sens », en se laissant guider soit par la structure des langues formelles, soit par la pluralité infinie des jeux du langage ordinaire.

Dans la phénoménologie de Husserl, la distinction entre les phénomènes et leur mode de donation qui constitue leur sens revêt une importance cruciale. Tout en dissociant le sens des contenus mentaux, Husserl en fait le corrélat objectif des actes intentionnels de la conscience. Le second volume des Recherches logiques (1900-1901) s'ouvre sur une analyse des rapports entre expression et signification. Les expressions n'ont pas seulement une signification lorsqu'elles sont utilisées pour servir les impératifs de la communication, elles en ont aussi « dans la vie solitaire de l'âme ». Dans Logique formelle et logique transcendantale (1929), Husserl distingue trois logiques du sens : celle des expressions bien formées enseigne les règles de convenance mutuelle entre significations permettant de constituer une grammaire logique, fondement de toutes les grammaires empiriques ; celle de la cohérence donne les règles commandant la conduite du discours ; celle du « remplissement », ou de la vérification, régit les valeurs de vérité de nos énoncés, en montrant que les vécus de signification exigent un remplissement intuitif dans une intuition sensible ou catégoriale.

En imprimant un tournant transcendantal à sa phénoménologie, Husserl effectue l'analyse des corrélations intentionnelles dans l'optique d'un sujet transcendantal auquel est confiée la tâche de constituer le sens du monde comme tel. Ce travail se prolonge dans une phénoménologie génétique qui s'intéresse aux sédimentations de sens déposées dans la langue et la culture.

En postulant une relation étroite entre sens et compréhension, l'herméneutique philosophique a, elle aussi, contribué à la promotion de la catégorie du sens. Pour Wilhelm Dilthey (1833-1911), le sens fait partie des catégories qui permettent de distinguer la compréhension comme méthode propre des sciences de l'esprit et l'explication causale pratiquée par les sciences de la nature. Même si le sens se rapporte d'abord aux textes, il s'applique à l'ensemble des actes de compréhension ayant trait aux processus intrapsychiques, aux événements historiques, aux actions et aux interactions sociales. Dans l'optique d'une théorie systémique qui s'intéresse à la production du sens par les systèmes psychiques et sociaux, Niklas Luhmann y voit « une forme particulière de réduction de la complexité, mais qui, en même temps, préserve celle-ci ou même la renforce ».

L'ontologie fondamentale, dont Martin Heidegger jette les bases dans Être et Temps (1927), met fin à l'identification du sens à la validité, caractéristique des philosophies néo-kantiennes. Le sens de l'être prend un visage concret si on tient compte des différents modes d'être (ou « existentiaux ») propres au Dasein. Pour Heidegger, l'empire du sens est plus vaste que celui du langage. Les ustensiles du monde ambiant sont dotés d'une « significativité » propre. La catégorie du sens proprement dite a une signification existentiale, qui découle du souci, le mode d'être propre au Dasein. En se fondant sur cette acception, Heidegger esquisse une ontologie phénoménologique, soucieuse d'apporter une réponse concrète à la question du sens de l'être déployée dans l'horizon du temps. Le concept de sens retrouve ainsi l'ampleur du concept originel de logos. C'est ce « logocentrisme » que les représentants du déconstructionisme cherchent à surmonter.

Auteur: Jean GREISCH
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