Cette publication est accessible gratuitement
Lire

Définition et synonyme de : SÉRIE, arts

De
4 pages
Article publié par Encyclopaedia Universalis SÉRIE, arts Si l'art moderne a fait de la série une forme privilégiée, il ne l'a pas inventée. e Avant la seconde moitié du xix siècle, ordres et types architecturaux, icônes, originaux et copies, genres et sujets conventionnels – qu'on pense au nombre de Crucifixions et de Vierges à l'Enfant qui pouvaient sortir d'un atelier classique – peuvent être considérés comme des séries. Les originaux multiples, comme les éditions d'une même sculpture (par exemple celle des Bourgeois de Calais de Rodin), ou les épreuves d'une gravure, comme la Melancholia de Dürer, sont un autre cas. Ce que Gérard Genette a appelé « œuvres à reprises » dans L'Œuvre de l'art (1994) et qu'on désigne comme répliques, répétitions, doubles, ou versions différentes des Pietà de Michel- Ange ou de L'Embarquement pour Cythère de Watteau, constituent, quel que soit le motif de la répétition, une catégorie plus intéressante en ce qu'elle admet pleinement la variation. Mais c'est l'âge industriel, quand la production standardisée s'impose, quand se généralisent la photographie et la reproduction technique, mettant en question le statut de l'original et son « aura » (Walter Benjamin), qui incite les artistes à se servir de la série à des fins artistiques, d'emblée diverses.
Voir plus Voir moins
SÉRIE, arts

Si l'art moderne a fait de la série une forme privilégiée, il ne l'a pas inventée. Avant la seconde moitié du xixe siècle, ordres et types architecturaux, icônes, originaux et copies, genres et sujets conventionnels – qu'on pense au nombre de Crucifixions et de Vierges à l'Enfant qui pouvaient sortir d'un atelier classique – peuvent être considérés comme des séries. Les originaux multiples, comme les éditions d'une même sculpture (par exemple celle des Bourgeois de Calais de Rodin), ou les épreuves d'une gravure, comme la Melancholia de Dürer, sont un autre cas. Ce que Gérard Genette a appelé « œuvres à reprises » dans L'Œuvre de l'art (1994) et qu'on désigne comme répliques, répétitions, doubles, ou versions différentes des Pietà de Michel-Ange ou de L'Embarquement pour Cythère de Watteau, constituent, quel que soit le motif de la répétition, une catégorie plus intéressante en ce qu'elle admet pleinement la variation.

Mais c'est l'âge industriel, quand la production standardisée s'impose, quand se généralisent la photographie et la reproduction technique, mettant en question le statut de l'original et son « aura » (Walter Benjamin), qui incite les artistes à se servir de la série à des fins artistiques, d'emblée diverses.

L'art moderne et la série

Duchamp et Brancusi répondent au défi du produit standard, le premier en ajoutant au ready-made (1913) une plus-value artistique, le second en dotant ses formes d'un type, comme celui de la Colonne sans fin (1917). Les répliques de ready-mades créées en 1964 produisent le même effet que l'« original » perdu, et chaque sculpture de Brancusi participe de plusieurs autres. La voie typologique, le développement de classes de formes s'observent aussi bien dans l'architecture (Le Corbusier) que dans le design (avec les productions d'artistes du Bauhaus), avant de resurgir dans les années 1950-1960, avec les multiples originaux (dans l'œuvre de Vasarely ou avec le mec-art d'Alain Jacquet), parfois diffusés largement dans le commerce.

En exposant ensemble, en 1891, quinze Meules, et, en 1895, vingt Cathédrale de Rouen, en poursuivant jusqu'à sa mort, en 1926, la série des Nymphéas, Monet avait ouvert une autre voie, interprétant, à la manière de Bergson, le monde moderne comme l'âge de la temporalité, et la série temporelle comme son expression. Avant lui, Cézanne ne conçoit pas les Montagne Sainte-Victoire (1882-1885) comme un ensemble, mais plutôt comme l'approfondissement d'une vision, une analyse qui change avec le regard de l'artiste, comme le feront ensuite Braque et Picasso, à l'Estaque ou à Céret. Chez Monet, le motif change avec la lumière : on peut même dire, si l'on pense au jeune Kandinsky, qui ne reconnaissait plus le motif initial de la série qu'il se désagrège. Chez Cézanne, le regard du peintre change, mais c'est lui qui construit le motif – dialectique que l'on retrouve chez Robert Delaunay, avec les Tour Eiffel (1910-1911) puis les Fenêtres simultanées (1912).

La série convient à l'abstraction. Partant de l'exemple musical, Frantisek Kupka ou Wassily Kandinsky transposent le principe de modulation plastique dans des ensembles appelés Fugues ou Improvisations. C'est l'approfondissement d'un thème plastique ou d'une forme qui explique les Compositions de Mondrian. Ce sont les éléments internes qui qualifient la série, tel, chez Kurt Schwitters, le mot Merz collé sur un premier tableau, qui le conduit à nommer ainsi les suivants. Quant aux Suprématismes de Malévitch, à partir de 1915, le terme générique de la série coïncide cette fois avec le mouvement artistique créé par l'artiste. De son côté, Matisse conçoit les Nus de dos (1909-1930) comme une série dynamique, où se manifeste une abstraction progressive.

Après 1945, le phénomène de série ouverte s'amplifie : Jackson Pollock ne donne plus de titre à ses tableaux, qu'il date et numérote. La manière gestuelle identifie les Women de Willem De Kooning comme un ensemble, sans qu'on puisse y déceler une quelconque progression, pas plus que dans les Femmes de Venise (1956) de Giacometti. Ce sont autant d'états, éventuellement les approches successives d'un même événement, comme les Stations of the Cross (1958-1966) de Barnett Newman, ou la centaine d'œuvres réalisées par Robert Motherwell sous le titre Elegy to the Spanish Republic entre la fin des années 1940 et sa mort, en 1991. Quant aux séries de Jasper Johns (Flags, Targets, Alphabets), elles ouvrent à partir de 1955 une double voie qui mène au pop art et à l'art minimal, à la représentation d'objets de série et au travail à partir des éléments de série de la peinture que sont les bandes, cercles et signes.

Séries contemporaines

Si l'on peut considérer que le mode sériel est devenu, au xxe siècle, un élément constitutif des arts plastiques, depuis les années 1960-1970, la mise en série est devenue en quelque sorte ontologique, soit dans le cadre d'un « art d'après l'art » (séries de Picasso, de Bacon d'après Velázquez), soit parce que, comme dans le pop art, l'artiste manipule les images des mass media, comme le fit Andy Warhol dans les sérigraphies de La Joconde intitulées significativement Thirty Are Better Than One (Trente valent mieux qu'une, 1963) soit parce que, comme dans le Nouveau Réalisme, il aligne des objets, soit enfin parce que la déclinaison sérielle est l'expression d'un art systématique (Sol LeWitt), parfois volontairement perturbé par les « lois du hasard » (de Hans Arp à François Morellet).

Le rapport des éléments d'une série à l'espace de la galerie ou du musée (avec les photographies de Bernd et Hilla Becher, de Christian Boltanski, les séries « objectives » des minimalistes Donald Judd, Robert Morris, Carl Andre ou les « collections » sociologiques d'Annette Messager) offre la possibilité d'expérimenter maintes installations et réalisations d'art public. L'art conceptuel s'exprime également par la déclinaison d'idées, ainsi dans les œuvres de Joseph Kosuth (One and Three Chairs, 1965), ou avec les truismes de Jenny Holzer (depuis 1977). Enfin, le mode sériel est celui qu'adopte l'art « emploi du temps » de On Kawara (né en 1933) ou de Roman Opalka (né en 1931), tous deux réalisant un geste qu'ils poursuivent toute leur vie, qu'il s'agisse de peindre une date, pour le premier, ou pour le second des nombres, tout en enregistrant sa voix et en se photographiant à chaque tableau.

Auteur: Thierry DUFRÊNE
Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin