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Définition et synonyme de : SOCIABILITÉ

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Article publié par Encyclopaedia Universalis SOCIABILITÉ À ce terme, qui fait son apparition en 1756 sous la plume du marquis de Mirabeau, trois sens sont aujourd'hui attachés : l'aptitude à vivre en société ; la facilité des rapports sociaux qui caractérise une personne ou un groupe ; l'ensemble des diverses formes – intellectuelles, mondaines, etc. –, que prend la disposition générale d'abord mentionnée. Le terme en question désigne donc à la fois l'état qui résulte immédiatement des facultés de l'homme – l'état de société – et un trait de psychologie individuelle et collective attribué à un individu ou à une classe sociale. Victor Hugo, en s'interrogeant sur ce « que peut devenir la sociabilité humaine entre un prince que le despotisme hébète et un paysan que l'esclavage abrutit » (Le Rhin), fournit une bonne illustration de la première acception. La seconde est e me notamment introduite, au début du xix siècle, par M de Genlis pour qui « la tempérance naturelle des Français contribue beaucoup à cette sociabilité qui les distingue ». C'est cette dernière signification qu'historiens et sociologues e se sont appliqués, au xx siècle, à spécifier en précisant les contenus et les formes de la sociabilité.
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SOCIABILITÉ

À ce terme, qui fait son apparition en 1756 sous la plume du marquis de Mirabeau, trois sens sont aujourd'hui attachés : l'aptitude à vivre en société ; la facilité des rapports sociaux qui caractérise une personne ou un groupe ; l'ensemble des diverses formes – intellectuelles, mondaines, etc. –, que prend la disposition générale d'abord mentionnée. Le terme en question désigne donc à la fois l'état qui résulte immédiatement des facultés de l'homme – l'état de société – et un trait de psychologie individuelle et collective attribué à un individu ou à une classe sociale. Victor Hugo, en s'interrogeant sur ce « que peut devenir la sociabilité humaine entre un prince que le despotisme hébète et un paysan que l'esclavage abrutit » (Le Rhin), fournit une bonne illustration de la première acception. La seconde est notamment introduite, au début du xixe siècle, par Mme de Genlis pour qui « la tempérance naturelle des Français contribue beaucoup à cette sociabilité qui les distingue ». C'est cette dernière signification qu'historiens et sociologues se sont appliqués, au xxe siècle, à spécifier en précisant les contenus et les formes de la sociabilité.

Analyser la sociabilité

Il revient à Maurice Agulhon d'avoir analysé, avec Le Cercle dans la France bourgeoise 1810-1848 (1977), la mutation d'une sociabilité – définie comme « l'aptitude générale à vivre intensément les relations publiques » –, au sein d'une classe à laquelle ce terme n'a pas semblé davantage s'appliquer qu'à la noblesse. Agulhon relève en effet, dans son texte introductif « La Sociabilité, la sociologie et l'histoire », que l'étude du mouvement ouvrier représentant un genre historique « noble », les compagnonnages, mutuelles et syndicats ont été privilégiés au détriment de la sociabilité bourgeoise dans l'exploration de la vie associative au xixe siècle. Les manifestations de la sociabilité de toutes les classes laborieuses ont été envisagées – les fêtes paysannes, notamment – par une historiographie qui a longtemps abandonné la vie des salons, les idées et les mœurs des couches supérieures à l'histoire littéraire ou à la « petite histoire ».

Une optique plus globale a été mise en place par Norbert Elias. Dans La Dynamique de l'Occident (1939, trad. franç., 1975), l'historien et sociologue allemand a bien montré que le fait majeur de l'évolution des sociétés occidentales est la réduction de l'écart qui initialement sépare le comportement des élites sociales de celui des masses populaires. Les contrastes s'estompant, la stricte observance du code formel est devenue discriminante, et d'autant plus impérative que s'intensifie la concurrence autour des statuts. La théorie qu'il développe de la substitution de l'autocontrainte à la contrainte sociale intéresse l'histoire de la sociabilité, dans la mesure où elle éclaire le double processus de psychologisation et de rationalisation qui s'engage à partir du moment où l'épée cède la place à la « cabale » et la pulsion au calcul. Une véritable psychologie collective prend forme après la Renaissance, avec l'art d'observer les hommes en fonction de leur insertion sociale. L'attention sourcilleuse portée aux bonnes manières, le mépris dont on accable celui qui commet une faute de goût trouvent leur origine dans l'intériorisation des tensions, que l'on ne peut plus réduire par le recours à la violence. L'historien de La Civilisation des mœurs a néanmoins montré moins d'intérêt pour le nouveau genre de distinction imposé par le rapprochement et le mélange des classes sociales que pour les aspects purement matériels de la sociabilité. Il a ainsi centré l'essentiel de son exposé sur les usages sociaux du corps, c'est-à-dire des pratiques plus ou moins rustiques qu'il faut, au sens propre, urbaniser, policer, censurer.

Dans les perspectives ainsi ouvertes, la sociabilité présente une série de contenus que l'étude des caractères nationaux, des tempéraments régionaux et des mentalités sociales permet de spécifier ; on parlera donc de la sociabilité chinoise, de la sociabilité méridionale, de la sociabilité populaire. On en saisira les manifestations à travers les mœurs, la manière dont les individus voisinent, la pratique de certaines activités. La saisie sociologique et statistique de ces manifestations a fait l'objet de travaux publiés dans la revue Économie et statistique – comme « La Sociabilité » de Michel Forsé (no 132, 1981) et « La Sociabilité : une pratique culturelle » de François Héran (no 216, 1988) –, les collections de l'I.N.S.E.E. et les séries Enquêtes de l'I.N.E.D. Ils donnent d'intéressantes photographies des comportements de sociabilité : les rapports entretenus avec les parents en fonction de la situation matrimoniale ; les relations de voisinage qui diffèrent selon les lieux de résidence ; l'adhésion aux associations ; les sorties nocturnes et les réceptions. Comparées entre elles, ces données ont permis à Michel Forsé de construire une typologie de ces comportements. Sont ainsi distinguées une sociabilité interne, tournée vers le foyer, et une sociabilité externe, ouverte sur l'environnement, les amis, les relations de travail. La première est surtout le fait de personnes âgées et la seconde caractérise plutôt les jeunes, mais l'influence de la catégorie sociale se superpose aux effets du cycle de vie : si la sociabilité change avec l'âge, un statut social élevé peut sensiblement limiter son amenuisement de son volume.

Les formes de sociabilité

Cependant, la sociabilité revêt surtout des formes dans lesquelles on aurait tort de ne voir que les figures de la frivolité et de la futilité mondaine. En effet, au-delà de l'élaboration des matériaux nécessaires à la vie collective et qui constituent la matière même de la socialisation, au-delà aussi des contenus propres à des modes de participation sociale régis par des intérêts particuliers, on aperçoit comment peut s'opérer la sublimation de l'échange en une sociabilité sans fins pratiques et tout entière centrée sur des personnalités engagées dans des relations de pure réciprocité. Le Dictionnaire du savoir-vivre (1995) dirigé par Alain Montandon dessine ainsi une constellation de vocables qui gravitent autour de la sociabilité : la civilité, la politesse, l'étiquette, la courtoisie, le tact, les convenances, la mondanité, les bienséances, etc.

Le recours à un autre cadre d'analyse s'impose ici. Tous les éléments en sont donnés par Gabriel Tarde et Georg Simmel. On les trouve réunis dans le chapitre consacré par le premier à la conversation (in L'Opinion et la foule, 1901) et le texte sur la Geselligkeit du second (in Sociologie et épistémologie, 1918, trad. franç., 1981). De cette sociabilité déliée de références matérielles, et qui donc entretient vis-à-vis du contenu le même rapport que l'œuvre d'art par rapport à la réalité, Simmel a dit qu'elle est « la forme ludique de la socialisation ». La conversation, que Tarde a définie comme « l'exercice continu et universel de la sociabilité », est l'une des composantes essentielles de ce jeu social dont rend compte la catégorie analytique de Geselligkeit ; « mère de la politesse », elle crée entre les causeurs une égalité fictive, mais elle est au fond discriminante par la teneur des sujets sur lesquels elle porte – professionnels et familiaux ou bien politiques et généraux. En fait, l'échange de propos dans un café, un cercle, un salon, est réglé par des stratégies verbales issues d'un processus historique de psychologisation des rapports sociaux.

Largement dominante dans la société contemporaine, la conception subjective du lien social conduit à substituer au couple individu-société le couple individualité-sociabilité, et à la rigidité des cadres sociaux la plasticité des configurations sociales. Les changements intervenus dans la manière d'envisager la sociabilité sont, à cet égard, perceptibles dans l'œuvre d'Erving Goffman, Les Rites d'interaction et La Mise en scène de la vie quotidienne (1973-1974) plus particulièrement. C'est en conséquence au moyen d'analyses menées en termes de processus, d'interactions et de réseaux que l'on peut appréhender de la manière la plus satisfaisante les formes (aristocratiques, populaires, bourgeoises), les figures (l'honnête homme, le dandy, le bohème) et les lieux (des salons à la rue) de la sociabilité.

Auteur: Bernard VALADE