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Définition et synonyme de : STADE DU MIROIR

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Article publié par Encyclopaedia Universalis STADE DU MIROIR Le stade du miroir est une phase structurelle de la constitution de la subjectivité introduite par Jacques Lacan dans la psychanalyse. En s'appuyant sur des expériences de la psychologie du développement et de l'éthologie de son époque, il fait une relecture phénoménologique du concept freudien de narcissisme. L'illusion mortifère de Narcisse, amoureux de son propre reflet, devient chez Lacan un moment structurant du moi, situé entre six et dix-huit mois. Mais l'enfant, au lieu de confondre le reflet de son corps avec l'image d'un autre, commence par prendre l'image de l'autre pour son propre moi. Qu'il s'agisse d'un semblable ou de son propre reflet dans un miroir, l'enfant est contraint de se reconnaître, par identification, dans une image qui lui vient d'ailleurs. L'identité humaine se construit ainsi au prix d'une aliénation essentielle, confirmant le propos rimbaldien selon lequel « Je est un autre ». Cette expérience inaugurale inscrit à jamais le moi et ses objets dans un registre de fiction, caractérisé par la rivalité, la jalousie et la tension agressive entre un ego et un alter ego qui, relevant à l'origine d'une même image, ne parviennent pas à se séparer complètement. Dès 1932, à partir de sa thèse de médecine sur la paranoïa, la constitution subjective était devenue pour Lacan un élément crucial pour la compréhension de la psychose.
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STADE DU MIROIR

Le stade du miroir est une phase structurelle de la constitution de la subjectivité introduite par Jacques Lacan dans la psychanalyse. En s'appuyant sur des expériences de la psychologie du développement et de l'éthologie de son époque, il fait une relecture phénoménologique du concept freudien de narcissisme.

L'illusion mortifère de Narcisse, amoureux de son propre reflet, devient chez Lacan un moment structurant du moi, situé entre six et dix-huit mois. Mais l'enfant, au lieu de confondre le reflet de son corps avec l'image d'un autre, commence par prendre l'image de l'autre pour son propre moi. Qu'il s'agisse d'un semblable ou de son propre reflet dans un miroir, l'enfant est contraint de se reconnaître, par identification, dans une image qui lui vient d'ailleurs. L'identité humaine se construit ainsi au prix d'une aliénation essentielle, confirmant le propos rimbaldien selon lequel « Je est un autre ». Cette expérience inaugurale inscrit à jamais le moi et ses objets dans un registre de fiction, caractérisé par la rivalité, la jalousie et la tension agressive entre un ego et un alter ego qui, relevant à l'origine d'une même image, ne parviennent pas à se séparer complètement.

Dès 1932, à partir de sa thèse de médecine sur la paranoïa, la constitution subjective était devenue pour Lacan un élément crucial pour la compréhension de la psychose. En 1936, il fait une première conférence sur le stade du miroir à la Société psychanalytique de Paris, avant de la présenter au congrès de l'International Psychoanalytical Association (I.P.A.) qui se tient à Marienbad. Il est déjà imprégné de l'interprétation qu'Alexandre Kojève faisait de la phénoménologie hégélienne, notamment en ce qui concerne la lutte à mort pour la reconnaissance de l'autre comme fondement dialectique de la conscience de soi. Mais sa première publication sur le stade du miroir date de 1938, où il l'inclut dans un article sur la famille, paru dans l'Encyclopédie française.

En 1949, à nouveau dans un congrès de l'I.P.A. qui se tient à Zurich, il présente la version la plus célèbre de cette notion dans son exposé sur Le Stade du miroir comme formateur de la fonction du Je, telle qu'elle nous est révélée dans l'expérience psychanalytique – version qui sera finalement recueillie dans ses Écrits, en 1966. Citant Wolfgang Köhler (1887-1967), l'un des fondateurs de la théorie de la forme (gestaltisme), et James Mark Baldwin (1861-1934), théoricien du développement de l'enfant, et oubliant Henri Wallon, pourtant le premier à faire allusion à « l'épreuve du miroir » en 1931, Lacan met l'accent sur les effets ludiques et jubilatoires produits chez le « petit d'homme » par le fait de reconnaître son image en tant que telle dans le miroir. Face à cette image, l'enfant tente de se dresser, comme pour la prise d'une photo instantanée, souvent à un moment où il peut à peine se tenir debout, ce qui met d'autant plus en valeur la signification de l'événement. Lacan pose l'hypothèse qu'il s'agit d'une activité qui révèle à la fois un « dynamisme libidinal » et une « structure ontologique du monde humain ».

Si Freud avait pensé la libido en termes d'énergie qui circule, voire comme l'eau d'un fleuve qui coule, Lacan la conçoit à partir de la prégnance de l'image. Chez certains animaux, la seule vue d'un congénère, autant que celle de leur propre figure dans un miroir, est de nature à déclencher des processus sexuels physiologiquement complexes. Lacan trouve quelque chose de cet ordre dans les identifications humaines, où « la transformation produite chez le sujet, quand il assume une image », implique un investissement libidinal avec de multiples conséquences corporelles. Cette reconnaissance primordiale implique la confrontation avec une « matrice symbolique », une imago, une forme structurante qui fonctionne comme moule dans lequel se précipite le sujet. Tel Narcisse, il est captivé, voire capturé par un mirage, ce qui le pousse à étreindre un reflet, non pas pour dépérir, mais pour naître en tant que sujet aliéné, divisé.

Mais le stade du miroir va bien au-delà de l'investissement libidinal d'une image primordiale. En établissant une première forme de relation entre l'organisme et son environnement, il façonne toute sa réalité perceptive. Si l'homme est né prématuré, plongé dans une dépendance radicale, l'identification à l'image de l'autre lui fournit une échappatoire narcissique, une unité illusoire qui méconnaît son insuffisance vitale et sa fragmentation corporelle. Ce fonctionnement sera désormais celui du registre imaginaire, dans lequel le sujet, à son insu, préférera toujours investir passionnément des images de complétude qui lui renvoient une fausse maîtrise, plutôt que d'être confronté à la dimension angoissante du corps réel. C'est pour cela que Lacan définit le stade du miroir comme « un drame dont la poussée interne se précipite de l'insuffisance à l'anticipation ».

Il s'agit là d'une première articulation entre trois registres : le réel du corps, le symbolique – qui sert de matrice aux identifications du Je – et l'imaginaire de la relation spéculaire avec l'autre semblable. Au fil de l'œuvre de Lacan, cette articulation sera enrichie et modifiée sans cesse. L'éloignement d'avec la phénoménologie et l'adoption de la linguistique comme référence principale de sa conception structurale le conduiront, dans les années 1950, à la théorisation d'un « grand Autre » comme corollaire de la primauté du signifiant. De la sorte, à l'aide d'un modèle issu de l'optique, Lacan montrera dès 1954 qu'à la base des identifications spéculaires il y a toujours une identification à l'« idéal du moi », à un trait de l'Autre, une position symbolique permettant de soutenir et de stabiliser le miroir. Dans les années 1960, c'est le réel qui sera mis en avant, notamment par le biais de l'objet, en tant que point aveugle, comme ce qui n'est pas « spécularisable ». Là où le symbolique fait défaut se vérifie donc la présence du réel. Mais cet objet, qui n'apparaît pas dans le miroir, organise toutefois sa perspective.

Malgré la complexité de la dernière partie de l'œuvre de Lacan, le stade du miroir restera toujours, selon ses propres mots, « la balayette » avec laquelle il est entré dans la psychanalyse. Il s'en est servi comme un outil conceptuel lui permettant de se débarrasser de toutes les versions du moi autonome développées à partir de la seconde topique freudienne, particulièrement aux États-Unis. À cet égard, Lacan montre comment et pourquoi le moi n'est point le garant du principe de réalité mais plutôt le siège d'une illusion narcissique convoquant toutes les passions de l'âme.

Auteur: Alejandro DAGFAL