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Définition et synonyme de : STORICISMO

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Article publié par Encyclopaedia Universalis STORICISMO L e storicismo est la théorie élaborée et approfondie par l'Italien Benedetto Croce (1866-1952), selon laquelle « la réalité est histoire et rien d'autre qu'histoire » (La Storia come pensiero e come azione, 1938). Cette définition doit être explicitée, d'autant qu'il existe des théories très différentes qui renvoient au même terme, ou presque : l'Historismus de la tradition e romantique allemande du xix siècle, de l'idéalisme hégélien, du marxisme, de Max Weber et de Wilhelm Dilthey par exemple ; l'Historicism combattu par Karl Popper, soit la tendance à distinguer dans l'histoire des lois inexorables, qui permettent de prévoir ce qui arrivera ; le New Historicism de certains spécialistes anglo-américains de la Renaissance imprégnés des lectures de Michel Foucault, Jacques Derrida et de l'anthropologie symbolique. Le « système » de Croce Parti, entre 1880 et 1890, de travaux d'érudition historique, Croce en vient rapidement – grâce à l'influence du philosophe marxiste Antonio Labriola – à s'interroger sur la nature et les fins de la recherche historique et de l'historiographie. À l'époque, ses principales critiques visaient les historiens positivistes qui se refusaient catégoriquement à interpréter « les faits » à la lumière de l'expérience vécue, certains de pouvoir les extraire directement des documents.
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STORICISMO

Le storicismo est la théorie élaborée et approfondie par l'Italien Benedetto Croce (1866-1952), selon laquelle « la réalité est histoire et rien d'autre qu'histoire » (La Storia come pensiero e come azione, 1938). Cette définition doit être explicitée, d'autant qu'il existe des théories très différentes qui renvoient au même terme, ou presque : l'Historismus de la tradition romantique allemande du xixe siècle, de l'idéalisme hégélien, du marxisme, de Max Weber et de Wilhelm Dilthey par exemple ; l'Historicism combattu par Karl Popper, soit la tendance à distinguer dans l'histoire des lois inexorables, qui permettent de prévoir ce qui arrivera ; le New Historicism de certains spécialistes anglo-américains de la Renaissance imprégnés des lectures de Michel Foucault, Jacques Derrida et de l'anthropologie symbolique.

Le « système » de Croce

Parti, entre 1880 et 1890, de travaux d'érudition historique, Croce en vient rapidement – grâce à l'influence du philosophe marxiste Antonio Labriola – à s'interroger sur la nature et les fins de la recherche historique et de l'historiographie. À l'époque, ses principales critiques visaient les historiens positivistes qui se refusaient catégoriquement à interpréter « les faits » à la lumière de l'expérience vécue, certains de pouvoir les extraire directement des documents. Le « système » de Croce se fonde sur une conception de la philosophie comme négation des « grands problèmes » suprêmes de la métaphysique traditionnelle. Le philosophe soulève seulement des questions spécifiques, inépuisables et infinies, parce qu'elles naissent du mouvement de l'histoire. La philosophie coïncide ainsi avec la recherche historique, concrète et vitale, qui ne peut naître que des problèmes du présent qu'elle tend à résoudre à la lumière de la pensée (pour laquelle « toute histoire est histoire contemporaine »). Il n'y a pas de vérité au-delà de l'histoire. Il n'y a pas de réalité, sinon dans le concret et la profondeur des faits étudiés et pensés par le philosophe-historien. L'histoire « racontée avec vérité » est, pour Croce, la vraie philosophie.

Une vision très précise du monde accompagnait, dans la pensée de Croce, cet abandon de la métaphysique : tout, dans l'histoire, est justifié et considéré comme nécessaire, y compris le mal et l'erreur ; tout comme la Providence chrétienne, l'histoire reste, du moins en partie, une réalité transcendante, qui domine tout individu. C'est cette vision, héritée des philosophes Giambattista Vico et Friedrich Hegel, qui distingue nettement le storicismo de Croce de l'Historismus allemand des néo-kantiens et de Friedrich Meinecke (Die Entstehung des Historismus, 1936). À ce dernier qui avait admis la présence de l'irrationnel dans l'histoire et avait projeté le destin de tout individu sur un fond de mystère religieux, Croce objecte que le véritable storicismo, grâce à une plus profonde rationalité, est capable de discerner la fonction de l'irrationnel dans l'histoire. Il faisait valoir le même argumentaire à l'égard de la pensée des Lumières, avec pour résultat non le mépris ou le rejet, mais une évaluation positive et passionnée des mythes et des illusions, des croyances et des superstitions des hommes. Le storicismo devenait ainsi, selon Croce, l'« ultime religion » (La Storia come pensiero e come azione).

Pressé par les nécessités du présent et les motifs de l'action pratique voire politique, le philosophe-historien est confronté à une pluralité d'expériences. Cela est vrai pour Croce lui-même, qui unit à la réflexion philosophique l'exercice de la critique (de la littérature, des arts, de l'historiographie, spécialement dans la revue La Critica, qu'il fonda et rédigea pratiquement à lui seul, de 1903 à 1951), une œuvre historique de forme multiple (sur l'Italie contemporaine, l'Europe du xixe siècle, la période baroque, le règne de Naples), et la fondation et direction d'un institut de recherche et d'enseignement de l'histoire (Istituto italiano di studi storici de Naples). Et c'est également vrai pour toute une série de chercheurs qui prirent le storicismo de Croce comme modèle et le transformèrent en une sorte de langue commune des recherches historiques italiennes, jusque dans les années 1950. La transformation du storicismo de Croce par la tentative d'aller au-delà de sa pensée sans être en contradiction avec elle fut un des phénomènes majeurs de la culture italienne entre 1920 et 1960, et fut tout sauf pacifique. Dans une « école » qui théorisait l'union du passé et du présent, le heurt des convictions politiques se faisait durement ressentir : sur divers fronts croissait l'opposition au conservatisme politique de Croce, alors président du parti libéral.

Des disciples infidèles

Dans la prison où l'avait jeté la dictature fasciste, Antonio Gramsci, philosophe et dirigeant communiste, se nourrit de La Critica et des livres de Croce, mais dans l'objectif d'écrire un « Anti-Croce », une réflexion originale et révolutionnaire sur le problème des intellectuels en Italie et de leur rapport avec le pouvoir (Quaderni del carcere, 1948-1951). Il n'envisageait pas de la même façon que Croce le lien entre la pensée et l'action : « Le nœud de la question du storicismo », disait-il, consiste à comprendre « comment on peut être critique et homme d'action en même temps ». Avoir conscience du passé pour le dépasser signifie donner à cette critique une expression « non seulement théorique, mais aussi politique ». L'ethnologue napolitain Ernesto De Martino propose, à la suite d'un dialogue avec Croce qui nourrit alors sa critique des recherches ethnologiques (Naturalismo e storicismo nell'etnologia, 1941), de bouleverser le « système philosophique du maître » par une nouvelle réflexion sur les catégories avec lesquelles l'histoire est pensée (Il Mondo magico, 1948). Carlo Antoni, philosophe et historien du romantisme allemand, met en discussion l'interprétation de Hegel, mais surtout réévalue contre le maître l'idée de droit naturel (La Restaurazione del diritto di Natura, 1959). L'historien de l'Antiquité Arnaldo Momigliano, quant à lui, ouvre son laboratoire aux nouvelles méthodes scientifiques, sociologiques, anthropologiques et psychologiques, ainsi qu'aux expériences françaises de l'école des Annales (Contributi alla storia degli studi classici e del mondo antico, 12 vol., 1955-1992). L'élément commun à cette « seconde génération » du storicismo est l'ouverture du dialogue avec les autres écoles historiques et avec les sciences sociales.

Ce nouveau storicismo, qui s'affirme grâce à ces élèves infidèles, laisse donc de côté le « système » de Croce, excepté sur deux points essentiels : le lien entre pensée et action politique, et l'étroite relation entre la philologie et l'investigation historico-philosophique (la philosophie entendue comme contrôle critique des questions que soulève l'histoire). Il y avait dans cette adoption, et peut-être aussi dans cet abandon, une profonde fidélité. Grâce au premier point, la meilleure historiographie italienne, incluant toutes les familles politiques qui se formèrent lors de l'opposition au fascisme, dans les années 1920 et 1930, acquit une forte empreinte politique, qu'il s'agisse du communisme de Gramsci et de Palmiro Togliatti (historien du fascisme), de l'interventionnisme du groupe militant anti-fasciste Giustizia e Libertà auquel participent notamment Adolfo Omodeo – principal collaborateur de Croce en Italie sous le régime fasciste, et auteur de travaux sur le comte de Cavour, sur la culture française sous la Restauration, sur les origines du christianisme – et Leone Ginzburg, mort en prison en 1944, auteur d'importantes recherches sur la tradition du Risorgimento ; ou encore du jeune Franco Venturi, dont l'œuvre fondamentale est une revalorisation du siècle des Lumières (Settecento riformatore, 1969-1990).

Quant au second point, l'union de la philologie et de l'investigation historico-philosophique, il agit en profondeur sur la critique et l'histoire de la littérature. Le modèle de Croce est alors récupéré par des critiques littéraires étrangers tels que Leo Spitzer, Karl Vossler et Erich Auerbach, et par les non moins prestigieux maîtres italiens Gianfranco Contini et Carlo Dionisotti, sûrement le meilleur interprète de la tradition italienne du storicismo (Geografia e storia della letteratura italiana, 1967). Dans le domaine de l'histoire de la philosophie, Eugenio Garin greffe les réflexions de Gramsci sur le modèle du storicismo de Croce (La Filosofia come sapere storico, 1959) ; et, dans celui des religions, Raffaele Pettazzoni définit, non sans créer quelque surprise, son opposition à la phénoménologie de Mircea Eliade en se référant au storicismo.

Destin d'une tradition

À partir des années 1960, le storicismo cesse d'être un modèle et devient une tradition, différemment reprise, célébrée ou dénigrée. L'idéalisme « optimiste » de Croce, réel ou imaginaire, est englouti pour toujours au cours du tragique xxe siècle et sa posture selon laquelle « toute histoire est histoire contemporaine » passe dans le sens commun. De même, le paysage dessiné par la rencontre de l'histoire avec les sciences sociales, dans lequel évoluent les principaux courants historiographiques actuels, est certes étranger au monde intellectuel du storicismo, mais pas nécessairement incompatible avec celui-ci.

Cependant, dire que le storicismo est une tradition ne signifie pas que son contenu est acquis ni que l'on peut en prévoir le destin ; il est d'ailleurs contesté depuis peu. À partir des années 1980, le nouveau succès éditorial des œuvres de Croce a, par exemple, fait pendant à la polémique engagée par Momigliano et Carlo Ginzburg autour des travaux de l'historien américain Hayden White (Metahistory, 1973) qui affirme, dans la mouvance du linguistic turn, le caractère rhétorique du discours historique. La dimension internationale de cette discussion sur l'histoire montre que la tradition du storicismo n'est pas un monument de papier mais suscite des questions encore ouvertes.

Auteur: MASSIMO MASTROGREGORI
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