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Définition et synonyme de : SYNCRÉTISME

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Article publié par Encyclopaedia Universalis SYNCRÉTISME L'usage péjoratif ou enchanté du terme « syncrétisme » s'est imposé dans trois domaines majeurs de l'étude des contacts entre les religions et les cultures. L'histoire de l'expansion missionnaire du christianisme est associée à la défense de l'intégrité du message évangélique, menacée par les contaminations syncrétiques d'origine païenne ; en retour, la lecture du christianisme primitif comme un syncrétisme réussi entre les traditions judaïque, grecque et romaine, provoque l'indignation des théologiens. Les syncrétismes issus de l'interaction entre les religions missionnaires et les cultes ancestraux dans le cadre de la situation coloniale ont également suscité chez les ethnologues une sainte horreur du mélange ; ces trahisons de la culture indigène authentique n'ont pu être sauvées que lorsqu'on s'est mis à les interpréter comme des formes de résistance culturelle renouant, derrière le masque du mimétisme, avec les ressources de la tradition locale. Enfin, le réemploi des réserves de tradition qui se pratique au sein des nouveaux mouvements religieux dans le contexte de la globalisation, ce libre collage individuel de croyances fragmentaires et juxtaposées, a conduit les sociologues à réhabiliter sinon le terme du moins la chose, en l'associant aux métaphores du bricolage, ou encore du métissage ou de l'hybridité.
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SYNCRÉTISME

L'usage péjoratif ou enchanté du terme « syncrétisme » s'est imposé dans trois domaines majeurs de l'étude des contacts entre les religions et les cultures. L'histoire de l'expansion missionnaire du christianisme est associée à la défense de l'intégrité du message évangélique, menacée par les contaminations syncrétiques d'origine païenne ; en retour, la lecture du christianisme primitif comme un syncrétisme réussi entre les traditions judaïque, grecque et romaine, provoque l'indignation des théologiens. Les syncrétismes issus de l'interaction entre les religions missionnaires et les cultes ancestraux dans le cadre de la situation coloniale ont également suscité chez les ethnologues une sainte horreur du mélange ; ces trahisons de la culture indigène authentique n'ont pu être sauvées que lorsqu'on s'est mis à les interpréter comme des formes de résistance culturelle renouant, derrière le masque du mimétisme, avec les ressources de la tradition locale. Enfin, le réemploi des réserves de tradition qui se pratique au sein des nouveaux mouvements religieux dans le contexte de la globalisation, ce libre collage individuel de croyances fragmentaires et juxtaposées, a conduit les sociologues à réhabiliter sinon le terme du moins la chose, en l'associant aux métaphores du bricolage, ou encore du métissage ou de l'hybridité.

Du phénomène à la notion

Le xviie siècle a contribué à associer « l'esprit de syncrétisme » à toutes les formes de synthèse incompatible et aux impasses d'un certain éclectisme : la fusion ne peut qu'engendrer la confusion. Mélange indistinct ou incongru, fragmentaire ou global, témoignant d'un démembrement de la cohérence des doctrines ou des systèmes de croyances, c'est le sens péjoratif que notre langue a retenu. Cette version anomique du syncrétisme se retrouve aussi bien dans les travaux des psychologues, comme expression immature d'une perception globale et indifférenciée de la réalité, que dans les travaux des anthropologues sur l'acculturation, comprise comme symptôme de la pathologie d'une culture autochtone, contaminée et expirante, réduite à un syncrétisme élémentaire. Mais, dans la tradition grecque, une autre étymologie faisait référence au compromis qui permettait aux Crétois de faire face à un ennemi commun en pratiquant l'union dans la division, l'accord dans le désaccord. Le syncrétisme peut alors se retrouver dans toutes les formes de ruse faisant appel à la conciliation des opposés comme mode de réponse au défi de l'altérité culturelle, et notamment au prosélytisme des religions missionnaires. Enfin, dans l'ordre de la pensée, l'esprit de syncrétisme peut se comprendre comme l'expression d'une logique complexe et paradoxale cultivant la cohabitation des contraires et refusant la dialectique du dépassement des contradictions.

La promotion des syncrétismes au rang de figures singulières issues des contacts culturels et des situations coloniales fait néanmoins problème. Lié à une définition diffusionniste de la culture comme addition ou juxtaposition d'éléments empruntés à des cultures mères, le concept en perd toute limite logique : le syncrétisme est partout et nulle part. L'attention scrupuleuse portée à l'origine et au dosage des éléments (endogènes ou exogènes) autorise à parler aussi bien d'un syncrétisme riche en multiples emprunts que d'un syncrétisme profond sans solution de continuité par rapport à la tradition autochtone. La vertu prêtée à la métaphore de la « fusion » des éléments, au regard de la pauvreté du modèle mécanique d'assemblage, risque par ailleurs de conduire à nier une hétérogénéité culturelle qu'on a d'abord posée, et interdit cette fois toute analyse de ce qui était censé constituer la spécificité du phénomène étudié.

L'idée que l'impression de bric-à-brac n'est rien d'autre qu'un phénomène de surface lié à la perception fragmentaire, et nécessairement élémentaire, d'un point de vue construit du dehors (catégorie cléricale du missionnaire ou concept pseudo-savant de l'anthropologue), réduit le défi du syncrétisme à un simple artefact. La conversion au « point de vue indigène » doit néanmoins prendre acte du fait que le syncrétisme ou l'antisyncrétisme continue à hanter les discours mêmes des acteurs et alimente les luttes internes, culturelles et religieuses, prônant le retour à la tradition pure. Bien plus, en affirmant, sur le fond, la cohérence interne et l'originalité irréductible d'un corpus « syncrétique », le défi se déplace : ou bien la synthèse est achevée, le syncrétisme est réussi, et il est vrai que c'est en vieillissant qu'une tradition devient pure ; ou bien elle reste inachevée, et même cultive la polyphonie, l'ambiguïté et la cohabitation des contraires, et c'est en termes de processus culturels, de constructions identitaires que les syncrétismes se révèlent bons à penser.

Une notion savante ?

Les modalités du travail syncrétique peuvent permettre d'éclairer le jeu de la réélaboration des formes culturelles ou symboliques. Pour la tradition anthropologique, le syncrétisme est le masque d'un processus de réinterprétation, et la métaphore bien connue du moule véhicule l'idée d'une appropriation des contenus culturels exogènes par le biais des catégories de pensée de la culture native. Mais le modèle de la ruse sémantique présuppose toujours une matrice culturelle suffisamment souple pour digérer tout apport étranger. La plasticité des cultures autochtones les conduit volontiers à s'abandonner au démon de l'analogie et au leurre de la redécouverte de l'autre en soi, qui se nourrit des relations en miroir entre les croyances (réincarnation et résurrection), les figures (dieux-ancêtres et saints) ou les formes rituelles (rite initiatique et rite baptismal). Cette théorie des « correspondances » relève souvent du malentendu ou d'une incompréhension parfois créatrice où s'entrecroisent l'intériorisation des catégories de pensée de l'autre et la redécouverte d'une tradition inventée.

L'irréductibilité des formes de pensée qui rend illusoire la recherche de ponts entre les cultures peut trouver une solution dans le compartimentage des sphères de l'existence ou le dédoublement des univers de pensée qui permettent l'alternance ou la cohabitation, chez un même individu ou au sein d'une même société, de catégories de pensée en elles-mêmes incompatibles. La métaphore de la coupure est sans doute l'expression la plus radicale du refus de lier le syncrétisme à un souci de synthèse et de dépassement des contradictions. Dans une conception plus dynamique, le dialogue des formes, engagé par ces passeurs de frontières que sont les prophètes ou les shamans, peut réussir à surmonter leur discontinuité en bricolant à partir d'un ensemble fini de matériaux décontextualisés mais préformés qui se prêtent à une dialectique de la matière et de la forme. La métaphore du bricolage est porteuse de l'idée que la matière symbolique récupérée par le bricoleur est marquée par son usage antérieur et que ces précontraintes imposent à la configuration où elle s'intègre des aménagements qui peuvent déboucher sur une recomposition inédite.

Le syncrétisme est donc moins un concept savant qu'une catégorie problématique ou polémique, et la multiplicité des métaphores qu'il suscite et l'instabilité des outils intellectuels qu'il faut parfois cumuler pour rendre compte de ses usages sont à la mesure du défi de pensée que représentent les productions culturelles qu'il sert à désigner.

Auteur: André MARY
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