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Définition et synonyme de : SYSTÈME CONCENTRATIONNAIRE

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Article publié par Encyclopaedia Universalis SYSTÈME CONCENTRATIONNAIRE e Les premiers camps de concentration sont apparus entre la fin du xix siècle et la Première Guerre mondiale. Après avoir subi les revers de la guerre d'indépendance à Cuba, l'armée espagnole y installe en 1896 des camps clos par des barbelés pour enfermer la population locale suspectée de soutenir la lutte de libération : 10 p. 100 des détenus y meurent, généralement de faim et de maladie. En 1900, en Afrique du Sud, les forces d'occupation britanniques utilisent des méthodes analogues contre la résistance des Boers : sur 200   000 civils détenus, environ 30   000 périssent du fait des conditions d'internement. En 1914-1918, de nombreux camps sont installés pour contenir l'afflux des prisonniers. Le désastre sanitaire est équivalent aux précédentes situations. Contrôler à peu de frais et efficacement une masse de civils réputée constituer un danger, telle est la fonction de ce nouveau modèle répressif qui emprunte à la domination moderne ses aspects aussi bien disciplinaires (logique carcérale, surveillance omnipotente) et techniques (usage des barbelés) qu'idéologiques (la ségrégation coloniale) et industriels (les usines et les abattoirs, la bureaucratie et la segmentation du travail) (Enzo Traverso, La Violence nazie, une généalogie européenne, 2002).
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SYSTÈME CONCENTRATIONNAIRE

Les premiers camps de concentration sont apparus entre la fin du xixe siècle et la Première Guerre mondiale. Après avoir subi les revers de la guerre d'indépendance à Cuba, l'armée espagnole y installe en 1896 des camps clos par des barbelés pour enfermer la population locale suspectée de soutenir la lutte de libération : 10 p. 100 des détenus y meurent, généralement de faim et de maladie. En 1900, en Afrique du Sud, les forces d'occupation britanniques utilisent des méthodes analogues contre la résistance des Boers : sur 200 000 civils détenus, environ 30 000 périssent du fait des conditions d'internement. En 1914-1918, de nombreux camps sont installés pour contenir l'afflux des prisonniers. Le désastre sanitaire est équivalent aux précédentes situations.

Contrôler à peu de frais et efficacement une masse de civils réputée constituer un danger, telle est la fonction de ce nouveau modèle répressif qui emprunte à la domination moderne ses aspects aussi bien disciplinaires (logique carcérale, surveillance omnipotente) et techniques (usage des barbelés) qu'idéologiques (la ségrégation coloniale) et industriels (les usines et les abattoirs, la bureaucratie et la segmentation du travail) (Enzo Traverso, La Violence nazie, une généalogie européenne, 2002). Mais, pour prendre pleinement place dans les sociétés qui l'ont inventé, le camp de concentration devait cesser d'être une réponse ponctuelle à des situations précises, pour devenir un véritable système et une institution.

Une invention des temps modernes

La création et le fonctionnement des camps doivent alors être intégrés comme pratique policière légale dans le cadre d'une planification politique répressive visant toute personne ou tout groupe décrétés dangereux pour la société ou le pouvoir en place, selon des critères fixés arbitrairement par celui-ci. Après une première phase d'élimination des opposants politiques, c'est la population tout entière qui est potentiellement visée. En 1933, l'arrivée au pouvoir des nazis en Allemagne entraîne aussitôt la création de Dachau, suivie de celle de plusieurs autres camps, aboutissant au maillage précis des territoires nationaux occupés par environ 10 000 camps de toutes sortes (Gudrun Schwarz, Die nationalsozialistischen Lager, 1990), où l'individu est réduit à l'état d'esclave, nombre auquel s'ajoutent les réseaux concentrationnaires des pays alliés de l'Allemagne ou collaborateurs, les ghettos et les six « centres de mise à mort » servant exclusivement à l'extermination des Juifs et des Tsiganes (Raul Hilberg, La Destruction des Juifs européens, 1961).

Hormis cette spécificité génocidaire, le système concentrationnaire nazi entretient de nombreuses similitudes avec le Goulag, pièce maîtresse de la terreur stalinienne, sans toutefois que l'une des deux organisations ait été un exemple pour l'autre. Anticipée dès les premiers temps du régime soviétique, développée à partir de 1929, l'organisation concentrationnaire qui prend en 1934 le nom de Goulag fonctionne à grande échelle jusqu'au XXe Congrès du P.C.U.S. (1956) puis voit son activité diminuer jusqu'aux années 1960. Elle aura interné une quinzaine de millions de personnes et couvert les régions les plus inhospitalières de l'U.R.S.S. où sont implantés d'immenses centres comme la Kolyma en Sibérie. En plus des « ennemis politiques », entre un quart et un tiers des effectifs (Nicolas Werth, « Goulag : les vrais chiffres », in L'Histoire, 1993), des populations entières sont déportées pour une collectivisation forcée contre laquelle, paradoxalement, le système, de par sa nature coercitive, s'avère le principal obstacle (Jean-Jacques Marie, Les Peuples déportés d'Union soviétique, 1995). Une analyse des régimes collectivistes asiatiques conduit à des constats similaires.

L'ampleur du phénomène exige une coordination et une maîtrise des grandes institutions de l'appareil d'État (police, armée, administration, transports, information, justice) à l'échelle des territoires contrôlés, à tel point que c'est la société tout entière qui se trouve soumise à cette logique répressive. Mais ce n'est pas pour autant que l'organisation était indéfectible. L'incohérence cohabitait avec la rationalité, le désordre avec la discipline, la corruption avec le fanatisme idéologique, et ce sont ces combinaisons qui ont engendré une violence encore plus intense que la terreur, pourtant radicale (Wolfgang Sosfki, L'Organisation de la terreur, 1993).

Un phénomène généralisé

Bien que la productivité du travail forcé s'avère médiocre, l'intégration du concentrationnaire à l'économie a été un facteur de normalisation de ce système. D'honnêtes entrepreneurs recrutent ouvertement leur main-d'œuvre dans les camps (Clément Chéroux, Mémoire des camps. Photographies des camps de concentration et d'extermination nazis. 1933-1999, 2001). Le Petit Courrier de Saumur, en 1943, annonce des emplois vacants de gardiens au « camp de concentration des nomades de Montreuil-Bellay » (Jacques Sigot, Un camp pour les Tsiganes... et les autres. Montreuil-Bellay. 1940-1945, 1983). Ainsi, le phénomène concentrationnaire pose une question dérangeante aux sociétés dans lesquelles il semble avoir si naturellement proliféré. Question complétée par une autre, d'ordre politique.

En effet, si ce système est un produit des temps modernes, lesquels lui ont fourni les conditions idéologiques, techniques et policières de ses possibilités, il ne peut être seulement identifié aux dictatures et aux régimes fascistes ou communistes. En effet, en 1938, la IIIe République française vote une loi contre les « étrangers indésirables » justifiant l'ouverture de camps qui participeront, ultérieurement, aux déportations nazies. Durant la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis et le Canada placent derrière les barbelés certains de leurs citoyens, du seul fait de leurs origines japonaises ou italiennes. Sous la IVe République, en Algérie, des dizaines de milliers de suspects sont internés, sans jugement, et des populations entières déplacées. On peut donc se demander s'il y a eu là des dysfonctionnements historiques ou structurels, ou si cela dénote de pratiques qui ont toujours une actualité, ou tout au moins une potentialité, même dans les régimes démocratiques considérés les plus exemplaires.

Une autre question hante la notion de système concentrationnaire, celle de ses liens avec le génocide. La destruction du judaïsme européen s'est tout d'abord réalisée par des tueries sur le front de l'Est et dans les ghettos, puis dans des « centres » dont le fonctionnement était parallèle à celui des camps de concentration. En effet, même si, comme pour Auschwitz, les gazages s'effectuaient au cœur du complexe concentrationnaire, les victimes n'y étaient pas immatriculées, contrairement aux autres déportés qui, pourtant, étaient rapidement destinés à la mort par épuisement et mauvais traitements. Les camps peuvent donc en partie contribuer au génocide ; cela a aussi été le cas pour les Arméniens en 1915 (Raymond H. Kévorkian, Camps de concentration de Syrie et de Mésopotamie (1915-1916) : la deuxième phase du génocide, 1998) ou les Bosniaques en ex-Yougoslavie entre 1992 et 1995. Mais un génocide peut également se réaliser par d'autres moyens. C'est ce qui a eu lieu sous le régime khmer rouge au Cambodge en 1975, ou au Rwanda en 1994.

Auteur: Philippe MESNARD
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