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Définition et synonyme de : TEMPS

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Article publié par Encyclopaedia Universalis TEMPS Depuis toujours, l'humanité rencontre l'énigme du temps et la multiplicité de ses manifestations : révolution des astres, alternance des saisons, naissances et morts, altérations et transformations, commencements et fins. En Grèce, le mythe – Chronos châtie son père Ouranos, et avale ses propres enfants – représente une première tentative pour penser le temps, de même que le rite y introduit un certain ordre. Du temps de la fable au temps du sujet Ses différentes désignations grecques et latines sont un premier indice de la multiplicité de ses aspects : Aiôn, c'est le temps qui renaît indéfiniment et qu'Héraclite compare à un enfant qui joue, se livrant à un jeu dont les mortels sont inévitablement les perdants. Chronos, c'est le temps « objectif » de la succession des événements du monde. Tempus, c'est le temps grammatical de la langue, qui nous permet de distinguer clairement passé, présent et futur. À cette liste on peut ajouter, entre autres, l'adverbe exaiphnès, qui dit la fulgurance de l'instant, et le nom kairos, le temps favorable ou défavorable à certaines actions périlleuses : fondation d'une colonie, expédition militaire, intervention chirurgicale, etc. Le temps se dit de multiples manières, pourrait- on avancer, en écho à Aristote.
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TEMPS

Depuis toujours, l'humanité rencontre l'énigme du temps et la multiplicité de ses manifestations : révolution des astres, alternance des saisons, naissances et morts, altérations et transformations, commencements et fins. En Grèce, le mythe – Chronos châtie son père Ouranos, et avale ses propres enfants – représente une première tentative pour penser le temps, de même que le rite y introduit un certain ordre.

Du temps de la fable au temps du sujet

Ses différentes désignations grecques et latines sont un premier indice de la multiplicité de ses aspects : Aiôn, c'est le temps qui renaît indéfiniment et qu'Héraclite compare à un enfant qui joue, se livrant à un jeu dont les mortels sont inévitablement les perdants. Chronos, c'est le temps « objectif » de la succession des événements du monde. Tempus, c'est le temps grammatical de la langue, qui nous permet de distinguer clairement passé, présent et futur. À cette liste on peut ajouter, entre autres, l'adverbe exaiphnès, qui dit la fulgurance de l'instant, et le nom kairos, le temps favorable ou défavorable à certaines actions périlleuses : fondation d'une colonie, expédition militaire, intervention chirurgicale, etc. Le temps se dit de multiples manières, pourrait-on avancer, en écho à Aristote.

Surtout préoccupés par le problème du rapport entre le devenir et l'être, les premiers penseurs grecs, récusant les représentations mythiques du temps, s'attelèrent à la tâche de clarifier les rapports entre les puissances antagonistes de Chronos et de Logos, la Raison : le temps est-il intelligible ou non ? Pour Platon et Plotin, ce n'est qu'en comparaison de l'éternité qu'il peut être entendu, comme le suggère la définition aussi célèbre que mal comprise du temps comme « image mobile de l'éternité » (Timée, 37d). Au quatrième livre de la Physique (346 av. J.-C.), Aristote cherche à cerner la nature du temps sur l'arrière-plan de l'expérience universelle du changement. C'est en pensant aux mouvements des astres qu'il élabore la définition classique qui domine des pans entiers de l'histoire de la philosophie : le temps est « le nombre du mouvement selon l'avant et l'après » (Physique, 219 b 2). Il n'ignore pas que sa définition du « temps du monde » n'épuise pas la question. D'une part, elle tend à réduire le « maintenant » à un instant ponctuel ; d'autre part, elle occulte au moins partiellement l'expérience subjective du temps, c'est-à-dire le « temps de l'âme ».

À cet égard, le livre XI des Confessions (397-401) de saint Augustin marque un point de départ nouveau : ici, c'est le « temps de l'âme », c'est-à-dire la conscience temporelle du sujet qui occupe le devant de la scène. L'âme se caractérise par une dialectique constitutive d'intention et de distension. Même si elle aspire à l'éternel présent de la joie parfaite que Dieu seul peut lui procurer, elle ne cesse d'être écartelée entre un passé qui n'est pas définitivement révolu, un futur attendu ou appréhendé et un présent investi ou désinvesti. Cela conduit Augustin à postuler l'existence d'un triple présent : le présent du passé des souvenirs, le présent du futur de l'attente et de l'espérance, le présent du présent de l'attention qui, de ce fait, a une certaine épaisseur.

Pas plus qu'Aristote, mais pour la raison inverse, Augustin ne réussit à combler l'écart entre le temps du monde objectivement mesurable et le temps phénoménologique vécu par le sujet.

La même aporie refait surface dans la philosophie moderne, mais dans un contexte modifié. L'héritier moderne d'Aristote est Kant. En définissant le temps physique comme forme a priori de la sensibilité, et en l'ordonnant au sens interne, il en fait la condition de toute visibilité, ce qui exclut, par le fait même, que le temps lui-même puisse être visible.

La diversité des présents : une conception moderne du temps

La philosophie du xxe siècle est marquée par plusieurs tentatives remarquables de repenser le temps de l'âme. Dès son Essai sur les données immédiates de la conscience (1889), Henri Bergson cherche à cerner l'expérience vécue de la durée, que la science élimine, qu'il est difficile de concevoir et d'exprimer, mais que l'on sent et que l'on vit. Seule une pensée intuitive est capable de cerner l'essence de la durée : penser intuitivement, c'est penser en durée. Pour cela, il faut braver résolument l'habitude profondément enracinée de développer le temps dans l'espace. C'est la même durée que Bergson cherche à retrouver dans l'Univers à travers l'idée d'évolution créatrice.

Dans ses Leçons sur la conscience intime du temps (1905), Edmund Husserl s'attaque au problème d'une description phénoménologique de la conscience intime du temps, en s'efforçant de montrer que le « maintenant », loin d'être un instant ponctuel, a déjà une certaine épaisseur temporelle, qui se confond avec le « présent vivant » de la conscience. Quant au passé et au futur, ils font l'objet d'une visée intentionnelle spécifique : conscience rétentionnelle en ce qui concerne le rapport au passé, conscience protentionnelle pour le futur. Husserl reconnaît cependant que, pour dire l'énigme de la constitution temporelle de la conscience elle-même, « les mots nous font défaut ». Aveu d'autant plus embarrassant que la conscience temporelle suppose une impression originaire qui met à mal la thèse d'après laquelle l'intentionnalité donnerait accès à tous les vécus de la conscience.

Dans Être et Temps (1927), Martin Heidegger explore une voie qui l'éloigne aussi bien de Bergson que de Husserl. Le vrai nom du temps vécu est le « souci », dont toutes les structures fondamentales de l'existence humaine ne sont que des modalités. L'analytique du Dasein permet de surmonter la représentation usuelle du temps, en mettant en évidence la temporalité ekstatico-horizontale propre au souci. Cette conception accorde le primat à l'avenir et aux possibles qu'il recèle. C'est d'abord au regard de sa propre futurité que le Dasein se comprend. À la lumière de celui-ci, le passé peut être ressaisi, de même que le « présent » reçoit un sens existential. Le vrai présent est l'instant de la résolution, dans lequel l'existant se choisit lui-même.

C'est sur cet arrière-plan que Heidegger détermine l'historicité propre du Dasein, étendu entre la naissance et la fin. Ici, le temps originaire se caractérise par sa finitude insurmontable. En mettant en évidence les différentes marques de l'intra-temporalité (significativité, étirement, databilité, publicité), Heidegger montre comment on peut dépasser le « temps des horloges » sans s'évader dans l'intemporalité. Ce n'est que dans l'horizon de cette temporalité originaire que le sens de l'être devient compréhensible. Cela exige le renoncement au privilège que la tradition métaphysique accorde à la « présence constante ». L'ontologie se transforme en « ontochronie », compréhension de part en part temporelle de l'être.

Pour Paul Ricœur (Temps et récit III, 1983), une réflexion sur le « temps raconté » qui entrecroise les ressources du récit historique et du récit de fiction découvre le temps historique comme un « tiers-temps », à cheval entre le temps objectif du monde et le temps vécu des sujets. Plusieurs connecteurs rendent possible l'étayage de l'un sur l'autre : le temps calendaire d'abord, auquel s'ajoute la notion de succession des générations, qui relie la notion d'histoire humaine à la notion biologique d'espèce humaine. De tous ces connecteurs, les notions d'archive, de document et de trace jouent le rôle le plus important dans la détermination du temps historique.

C'est dans une optique analogue que Krzystof Pomian (L'Ordre du temps, 1984) demande aux historiens de s'intéresser à leur matière première, le temps, qu'ils interrogent trop rarement, et aux instruments conceptuels qui leur permettent de le penser. Le temps se présente à la fois comme devant et pouvant être mesuré (chronométrie), comme pouvant être compté (chronologie), comme pouvant être noté et raconté (chronographie, dont l'historiographie est la modalité la plus importante) et comme pouvant être investi soit négativement, soit positivement (chronosophie), investissement qui est à la fois affectif et intellectuel : savoir si l'avenir peut être investi positivement ou négativement, abordé sous le signe de l'espérance, de la peur ou de la responsabilité pour les générations futures est une question qui garde toute son actualité pour celui qui veut penser le temps.

Auteur: Jean GREISCH
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