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Définition et synonyme de : TEXTE

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Article publié par Encyclopaedia Universalis TEXTE De tous les termes employés par la critique littéraire, celui de « texte » est à la fois l'un des plus fondamentaux et l'un des plus ambigus : il a en effet en même temps, quoique chargé d'histoire, un emploi d'évidence et un emploi critique. Il renvoie d'abord à la retranscription de la parole divine dans les Évangiles ; de là, le terme de texte s'oppose à celui de glose ; c'est par extension qu'il renvoie à tout énoncé écrit (un texte est étymologiquement un tissage de mots). Mais, de son origine sacrée, la notion conserve un double héritage. D'une part, elle induit une forme de sacralité dans le rapport à l'écriture qu'elle définit : parler des textes, c'est toujours se référer à l'autorité de certains discours, religieux (les textes saints), juridiques (les textes de la loi), ou littéraires. D'autre part, elle définit l'objet discursif comme un objet de glose : le texte n'est tel que de supposer en droit un commentaire. Son emploi dans les études littéraires, qui postule ces deux attitudes, change cependant considérablement à partir des années 1970. Là, il prend, par opposition au terme « œuvre » et en se redéfinissant au sein d'une théorie générale de l'intertexte, un autre sens. Parler de « texte », c'est ainsi viser à la fois une pratique et deux théories.
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TEXTE

De tous les termes employés par la critique littéraire, celui de « texte » est à la fois l'un des plus fondamentaux et l'un des plus ambigus : il a en effet en même temps, quoique chargé d'histoire, un emploi d'évidence et un emploi critique.

Il renvoie d'abord à la retranscription de la parole divine dans les Évangiles ; de là, le terme de texte s'oppose à celui de glose ; c'est par extension qu'il renvoie à tout énoncé écrit (un texte est étymologiquement un tissage de mots). Mais, de son origine sacrée, la notion conserve un double héritage. D'une part, elle induit une forme de sacralité dans le rapport à l'écriture qu'elle définit : parler des textes, c'est toujours se référer à l'autorité de certains discours, religieux (les textes saints), juridiques (les textes de la loi), ou littéraires. D'autre part, elle définit l'objet discursif comme un objet de glose : le texte n'est tel que de supposer en droit un commentaire. Son emploi dans les études littéraires, qui postule ces deux attitudes, change cependant considérablement à partir des années 1970. Là, il prend, par opposition au terme « œuvre » et en se redéfinissant au sein d'une théorie générale de l'intertexte, un autre sens.

Parler de « texte », c'est ainsi viser à la fois une pratique et deux théories. Une pratique, celle qui apparaît à compter de la Renaissance, qui impose un rapport aux énoncés fondé sur leur transmission par le biais de l'imprimerie, et qui porte avec soi l'idée qu'il y a un « bon » texte, et des variantes qui s'organisent autour de lui. Deux théories, c'est-à-dire à la fois celle qui est issue de cette pratique – et qui trouvera son expression, au-delà des procédures éditoriales, dans le discours de la philologie tel qu'il s'édifie au xixe siècle –, et celle qui vient discuter la théorie précédente en s'attachant à penser la textualité, c'est-à-dire ce qui fait qu'un texte est texte.

La parole fixée

Entrelacs de mots, tissage de paroles, le texte est intimement lié à sa fixation par l'écriture, et donc aussi à ses conditions d'enregistrement. Aussi désigne-t-il une époque et un modèle de la conservation des énoncés, dont la stabilité est confiée au support de l'écrit et plus particulièrement de l'imprimé, ce qui implique un respect de l'intégrité de ces énoncés. Une telle exigence, on l'a dit, ne trouve à se formuler qu'avec la Renaissance, pour plusieurs raisons : des raisons techniques (l'invention de l'imprimerie) et des raisons culturelles, comme la redécouverte des textes antiques, notamment juridiques et médicaux, qui doivent être fixés et connus avec précision pour faire autorité. Le texte établit ainsi un régime institutionnel du discours : il s'agit de maintenir, c'est-à-dire de permettre et de garantir, la stabilité d'énoncés considérés comme premiers, dont la valeur tient à leur exactitude ; en ce sens, il est directement issu du rapport religieux au Livre. Le texte, « être de langage qui fait autorité », implique ainsi son existence et son unité comme les « préjugés critiques » qui le fondent (Michel Carles, Introduction à l'étude des textes, 1995).

Mais cette stabilité n'est en rien évidente. D'une part, elle est valorisée selon des périodes historiques précises : l'Antiquité ou le Moyen Âge, par l'importance qu'ils accordent à la performance orale ou par le flou qui entoure la fonction d'auteur, connaissent des variantes en droit infinies de leurs textes ; il n'y a pas de « bon texte » durant ces périodes (si l'on excepte, au Moyen Âge, le statut central du texte religieux), ce qui signifie aussi que pareille notion ne permet pas de penser historiquement ce qui se joue alors dans les lettres profanes. D'autre part, les époques qui établissent le texte comme une réalité close sont les mêmes qui accordent leur attention au rapport que ces textes entretiennent avec les autres textes : la philologie, la critique des textes qui tente de restituer le texte altéré, la poétique attentive à la textualité et à l'intertextualité, sont autant de définitions de l'objet comme réalité ouverte. La « pensée textuaire » conduit ainsi nécessairement à l'idée de « l'authenticité et de l'unicité » de la production esthétique (Bernard Cerquiglini, Éloge de la variante, 1989), mais c'est aussi toujours une pensée qui fait d'un collectif (le peuple, le langage, le poète romantique) l'origine de cette œuvre.

L'acception choisie du terme de texte est ainsi inséparable de la dimension heuristique de la démarche critique adaptée : le texte est lié au sens, c'est-à-dire à l'idée d'une vérité présente dans l'énoncé, plus que dans son énonciation. Choisir le bon texte, c'est non seulement choisir telle « bonne » vérité, mais c'est aussi, plus fondamentalement, postuler que celle-ci existe. Roland Barthes, dans l'article « Texte (théorie du) » qu'il donne en 1973 à l'Encyclopædia Universalis, dénonce une telle position : « Le texte est le nom de l'œuvre, en tant qu'elle est habitée par un sens et un seul, un sens “vrai”, un sens définitif ; il est cet “instrument” scientifique qui définit autoritairement les règles d'une lecture éternelle. » C'est que l'idéologie du texte récusée par Barthes est une idéologie de la signification. L'ambiguïté de la position de Barthes tient alors au fait que le terme de texte est employé à la fois pour référer à l'objet de la philologie et au nouvel objet qu'il élabore théoriquement.

Le texte sans sujet

La théorie du texte, formulée par les travaux de Julia Kristeva, conduit à définir « le Texte comme un appareil translinguistique qui redistribue l'ordre de la langue en mettant en relation une parole communicative visant l'information directe avec différents énoncés antérieurs ou synchroniques ». C'est dire que le texte de la théorie n'est plus pensé comme énoncé mais comme énonciation, non comme produit mais comme production : aussi doit-on distinguer en lui le « phénotexte », c'est-à-dire la partie communicationnelle du texte, régie par des lois et conventions explicites, et le « génotexte », inconscient du texte, qui n'est régi par aucune loi et s'exprime librement. Si tout texte est intertextuel, c'est d'abord qu'il associe phénotexte et génotexte, dans des proportions différentes. D'où la nécessité pour la théorie du texte de rechercher non la signification (qui prend le texte comme un énoncé), mais la « signifiance » (qui prend le texte comme une énonciation) : « la signifiance est un procès, au cours duquel le “sujet” du texte, échappant à la logique de l'ego-cogito et s'engageant dans d'autres logiques (celle du signifiant et celle de la contradiction), se débat avec le sens et se déconstruit (“se perd”) ; la signifiance [...] est donc un travail, non pas le travail par lequel le sujet (intact et extérieur) essaierait de maîtriser la langue (par exemple le travail du style), mais ce travail radical (il ne laisse rien intact) à travers lequel le sujet explore comment la langue le travaille et le défait dès lors qu'il y entre (au lieu de la surveiller) » (R. Barthes). Ainsi, le texte représente pour la théorie littéraire des années 1970 une façon de penser son objet en rupture avec les concepts de l'histoire littéraire : il s'agit de renoncer à la théorie romantique de l'œuvre.

La notion souvent contradictoire de texte se constitue ainsi entre deux mouvements de stabilisation et de perméabilité : stabilité de l'énoncé au détriment de son énonciation actuelle, perméabilité de cet énoncé aux autres énoncés qui le traversent. Le terme n'en est pas moins fondamental : il engage, par ses implicites mêmes, la détermination de l'objet que les études littéraires se fixent ; la diversité de ses usages, ainsi, a représenté l'un des lieux essentiels de l'utopie occidentale qui unit des cultures diverses, de la Grèce antique au romantisme du xixe siècle.

Auteur: Alain BRUNN