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Définition et synonyme de : THOMISME

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Article publié par Encyclopaedia Universalis THOMISME Le maître ès arts Siger de Brabant (entre 1235 et 1240-entre 1281 et 1284) regardait Thomas d'Aquin (1224 ou 1225-1274) et son maître Albert le Grand (1200 env.-1280) comme les « principaux auteurs en philosophie » de son époque. C'est cependant en théologien, « maître en doctrine sacrée », que le dominicain Thomas d'Aquin a développé sa réflexion philosophique. Les textes des philosophes anciens ont été exploités par lui comme des « autorités empruntées et non contraignantes » (Somme de théologie) pour démontrer les vérités relatives à Dieu et à ses œuvres accessibles à la raison humaine (l'existence de Dieu, l'unité de son essence, l'immatérialité et l'immortalité de l'âme humaine) ; pour réfuter les objections des incroyants (incompatibilité du mal et de la bonté infinie de Dieu) ; pour mettre en lumière les harmonies entre les connaissances naturelles et la foi surnaturelle (Trinité des personnes en Dieu et vie de connaissance et d'amour en l'homme ; incarnation du Verbe et bonté communicatrice de Dieu...). Dès son premier enseignement à Paris (1252-1259), en commentant les Sentences de Pierre Lombard (1100 env.-1160), Thomas fait sensation par un recours massif et systématique à Aristote, dont l'œuvre est inscrite officiellement au programme de la faculté des arts de Paris en 1253.
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THOMISME

Le maître ès arts Siger de Brabant (entre 1235 et 1240-entre 1281 et 1284) regardait Thomas d'Aquin (1224 ou 1225-1274) et son maître Albert le Grand (1200 env.-1280) comme les « principaux auteurs en philosophie » de son époque. C'est cependant en théologien, « maître en doctrine sacrée », que le dominicain Thomas d'Aquin a développé sa réflexion philosophique. Les textes des philosophes anciens ont été exploités par lui comme des « autorités empruntées et non contraignantes » (Somme de théologie) pour démontrer les vérités relatives à Dieu et à ses œuvres accessibles à la raison humaine (l'existence de Dieu, l'unité de son essence, l'immatérialité et l'immortalité de l'âme humaine) ; pour réfuter les objections des incroyants (incompatibilité du mal et de la bonté infinie de Dieu) ; pour mettre en lumière les harmonies entre les connaissances naturelles et la foi surnaturelle (Trinité des personnes en Dieu et vie de connaissance et d'amour en l'homme ; incarnation du Verbe et bonté communicatrice de Dieu...).

Dès son premier enseignement à Paris (1252-1259), en commentant les Sentences de Pierre Lombard (1100 env.-1160), Thomas fait sensation par un recours massif et systématique à Aristote, dont l'œuvre est inscrite officiellement au programme de la faculté des arts de Paris en 1253. Il rédige à la même époque l'opuscule De ente et essentia, où il met au point sa conception du rapport de l'être et de l'essence en termes de composition réelle pour la créature, et d'identité pour l'être absolument simple qu'est Dieu. Il prolonge la réflexion de Boèce (480-524) sur la distinction entre le quo est et le quod est, et réfute la théorie avicennienne de l'accidentalité de l'existence.

De retour en Italie (1259-1268), il compose sa deuxième grande synthèse : la Somme dite contre les Gentils, écrite dans la perspective de la confrontation avec les non-catholiques, et dont les trois premiers livres traitent des vérités relatives à Dieu et démontrables à la seule lumière naturelle de la raison. Il rédige ensuite ses commentaires d'Aristote, parallèlement à la Somme de théologie, travaux qui l'occupent encore lors de sa seconde régence à Paris (1268-1272). Dans ses commentaires d'Aristote, Thomas s'efforce d'établir le sens authentique du philosophe, en le détachant des interprétations averroïsantes dangereuses pour la foi, telles que les exposent Siger de Brabant et Boèce de Dacie (thèse de l'unicité de l'intellect agent qui détruit le caractère personnel de la pensée de l'homme, sa liberté et l'immortalité de son âme).

Établir la rationalité de la foi

L'œuvre de l'Aquinate s'inscrit dans le cadre de la toute jeune université de Paris, dont les privilèges sont confirmés par le pape Grégoire IX en 1231. Tel est au xiiie siècle le berceau de ce que l'on appellera plus tard la philosophie et la théologie scolastiques. Celles-ci se développent dans le cadre de commentaires procédant à une division minutieuse des textes scrutés, et dans celui de la question disputée, énumérant dans un ordre invariable arguments contre et pour une thèse, détermination du maître et réponse aux objections. L'entrée d'Aristote et son officialisation au xiiie siècle constituent le facteur décisif de cette nouvelle culture soucieuse d'établir la rationalité de la foi, permettant à la philosophie, auparavant non distinguée comme telle ou reléguée à un rôle de propédeutique, de gagner une consistance nouvelle, jusqu'à revendiquer chez certains déjà son indépendance. La légitimité d'une philosophie qui ne fait pas de cas des miracles et sa compatibilité avec la foi chrétienne sont âprement disputées, et l'enseignement des maîtres ès arts fait l'objet d'une double condamnation en 1270 et en 1277 par Étienne Tempier, évêque de Paris. En réaction va se développer un néo-augustinisme qui rejette notamment la thèse de l'unité de la forme substantielle du composé humain.

Le franciscain Duns Scot (1266 env.-1308), qui enseigna à Paris en 1302, a proposé une doctrine à la forte charpente aristotélicienne, mais que sur bien des points on pouvait opposer à la perspective thomasienne. De manière générale, Scot est beaucoup moins assuré que Thomas de la possibilité pour une philosophie privée des lumières de la foi d'accéder à la vérité. Il tient pour l'univocité de l'être contre son attribution selon l'analogie à Dieu et aux créatures chez Thomas. Il pose une distinction dite « formelle » et non plus une composition réelle entre l'essence de l'âme et ses facultés, et des facultés entre elles. Il tient pour une certaine primauté de la volonté sur l'intelligence destinée à préserver la liberté en l'homme, et la finalité pratique de la théologie contre le primat de l'intelligence et la finalité spéculative de la doctrine sacrée. Dans la génération suivante, Guillaume d'Ockham (1290 env.-1349 env.), en instaurant la voie nouvelle du nominalisme, tout en développant l'exigence logique, entend rabattre les prétentions de la métaphysique et de la physique dans leur rapport à la théologie et à la morale.

C'est dans un contexte universitaire radicalement modifié par le scotisme et le nominalisme que les thomistes s'efforceront de garder vivante la sagesse humaine et chrétienne de l'Aquinate, de Jean Capréolus (1380-1444) à Jean de Saint-Thomas (1589-1644). Mentionnons également le jésuite Francisco Suárez (1548-1617), qui se détourne de Thomas et du thomisme sur la question de la distinction estimée non réelle de l'essence et de l'existence, le problème de l'individuation (par la forme et non la seule matière), la conciliation de la toute-puissance divine et de la liberté humaine, enfin celle de la valeur d'obligation comme élément constitutif de la loi.

Le néo-thomisme

Les bouleversements révolutionnaires n'empêchèrent pas le thomisme de rester vivant en Italie au xixe siècle et de se voir consacré comme modèle privilégié de philosophie chrétienne par l'encyclique Aeterni Patris du pape Léon XIII, en 1879. Dans un contexte antimoderniste, le pape Pie X prescrivit que soient « enseignés et tenus religieusement les principes et principaux énoncés » de saint Thomas dans toutes les écoles de philosophie catholiques. On proposa alors une liste de vingt-quatre thèses comme « normes sûres » de cet enseignement (7 mars 1916).

Ces actes du magistère ecclésiastique entraînèrent un renouveau du thomisme, parfois qualifié de « néo-thomisme ». En Belgique, une école fondée par le cardinal Désiré-Joseph Mercier (1851-1926) se donna comme objectif de tenir le thomisme, caractérisé comme « unissant harmonieusement l'observation et la spéculation rationnelle, l'analyse et la synthèse », « en contact avec les sciences particulières, auxiliaires de la philosophie, et avec les doctrines des penseurs modernes et contemporains ». Les noms de Jacques Maritain (1882-1973) et d'Étienne Gilson (1884-1978) dominent par leur notoriété au moins le thomisme du xxe siècle. Le premier voulut s'inscrire dans la lignée des grands commentateurs, en particulier Jean de Saint-Thomas pour la noétique (Distinguer pour unir, ou les Degrés du savoir, 1932), et s'efforça d'insuffler au thomisme une nouvelle fécondité dans la culture contemporaine (Humanisme intégral, 1936). Le second, historien des doctrines autant que philosophe, voulut redonner droit de cité à la philosophie médiévale dans l'Université française. Il se démarqua de plus en plus d'un thomisme traditionnel estimé par lui trop essentialiste et infidèle à la doctrine originale de Thomas sur l'acte d'être (Le Thomisme, 4e éd., 1941).

Les remises en cause du thomisme des anciens commentateurs, comme celle de Gilson, le retour au texte thomasien examiné désormais, à partir de ses sources plutôt qu'à la lumière d'interprétations devenues classiques et des débats postérieurs où celles-ci se sont inscrites, rendent aujourd'hui plus difficile une vision arrêtée du thomisme. Le projet d'intégrer dans une même sagesse foi et raison, métaphysique, philosophie de la nature et du vivant, épistémologie et noétique, logique et herméneutique, éthique et poétique est souvent jugé dans un contexte postmoderne comme périmé, et soupçonné d'être inféodé à des idéologies réactionnaires. Quoi qu'il en soit, dans la mesure même où le thomisme ne veut pas renoncer au projet de rapporter toute chose aux causes premières de l'être, l'appréciation qu'on aura de lui est solidaire d'une réflexion où sont en jeu les premiers principes du rapport de l'homme au réel, à lui-même et aux autres.

Auteur: GILLES BERCEVILLE
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