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Définition et synonyme de : TRANSFORMISME

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Article publié par Encyclopaedia Universalis TRANSFORMISME Le transformisme désigne un ensemble de doctrines qui s'oppose au fixisme ou notion de fixité des espèces. Cette dernière est étroitement apparentée au créationnisme, la formation de chaque espèce vivante relevant d'un acte particulier du « Créateur ». Le transformisme repose sur l'idée d'une modification spontanée et plus ou moins généralisée de la nature au cours du temps, les espèces donnant ainsi naissance – « par dégénérations successives » – à d'autres espèces. Il coïncide très largement avec l'évolutionnisme biologique, vocable plus usité à l'heure actuelle. De nos jours, il connote ainsi une situation intellectuelle correspondant e approximativement à la seconde moitié du xviii siècle et à la première moitié e du xix siècle, jusqu'aux travaux de Charles Darwin (1859). Les précurseurs, ou prétendus tels On admet généralement qu'un transformisme primitif pourrait être discerné chez certains penseurs de l'Antiquité classique – comme Anaximandre de Milet, Empédocle d'Agrigente, Leucippe, Démocrite, Epicure et Lucrèce – même si les données historiques concrètes soutenant cette opinion sont assez peu nombreuses et souvent fondées sur l'interprétation, toujours très délicate et discutable, de textes lacunaires et connus de seconde main.
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TRANSFORMISME

Le transformisme désigne un ensemble de doctrines qui s'oppose au fixisme ou notion de fixité des espèces. Cette dernière est étroitement apparentée au créationnisme, la formation de chaque espèce vivante relevant d'un acte particulier du « Créateur ». Le transformisme repose sur l'idée d'une modification spontanée et plus ou moins généralisée de la nature au cours du temps, les espèces donnant ainsi naissance – « par dégénérations successives » – à d'autres espèces. Il coïncide très largement avec l'évolutionnisme biologique, vocable plus usité à l'heure actuelle. De nos jours, il connote ainsi une situation intellectuelle correspondant approximativement à la seconde moitié du xviiie siècle et à la première moitié du xixe siècle, jusqu'aux travaux de Charles Darwin (1859).

Les précurseurs, ou prétendus tels

On admet généralement qu'un transformisme primitif pourrait être discerné chez certains penseurs de l'Antiquité classique – comme Anaximandre de Milet, Empédocle d'Agrigente, Leucippe, Démocrite, Epicure et Lucrèce – même si les données historiques concrètes soutenant cette opinion sont assez peu nombreuses et souvent fondées sur l'interprétation, toujours très délicate et discutable, de textes lacunaires et connus de seconde main. Au fil des siècles suivants, certaines idées transformistes paraissent avoir été liées à la notion de « chaîne des êtres », dont les origines remontent à Platon et Plotin, et même exprimées par quelques Pères de l'Église, certaines espèces n'ayant alors pas toutes été créées par Dieu lui-même dès le commencement. Cependant, il convient de bien distinguer entre l'idée abstraite d'une relation logique, idéale, analogue à celle des créations de l'art, et un véritable transformisme proposant une filiation historique réelle entre les espèces. À cet égard, « la grande chaîne des êtres » répond davantage aux préoccupations philosophiques de « continuité » ou de « complétude » qu'à l'expression d'une relation matérielle concrète de descendance entre les espèces. Certes, l'idée d'une succession logique et linéaire des espèces dans un ordre de complexité et de « perfection » croissant a pu préparer les esprits à concevoir une filiation réelle, une fois les schémas idéalistes dépassés, mais cette évolution intellectuelle a duré des siècles en Occident. Elle ne prend timidement son essor qu'après la Renaissance pour s'affirmer vers la fin du siècle des Lumières.

Toutefois, pour qu'un véritable transformisme scientifique puisse se mettre en place, on ne soulignera jamais assez combien une étape fixiste, tournée vers un inventaire aussi soigneux et objectif que possible de la nature, a constitué un préalable indispensable. Cette étape, qui va stabiliser la notion d'espèce ainsi que les principes et la nomenclature de la systématique, est l'œuvre des grands naturalistes classificateurs des xviie et xviiie siècles. En effet, en des temps où la croyance en la génération spontanée était universelle, où les affabulations faisant dériver les organismes les plus improbables d'hybridations les plus diverses étaient monnaie courante, à quoi bon même le transformisme si n'importe quelle espèce pouvait sortir directement de n'importe quelle autre, voire du limon.

Naissance et expansion du transformisme « classique »

Il revient à certains philosophes des Lumières comme Pierre Louis Moreau de Maupertuis (1698-1759) et Denis Diderot (1713-1784) d'exprimer un transformisme généralisé que l'on retrouvera chez Lamarck. En Allemagne, les « Naturphilosophen » mettent en avant des interprétations de la marche générale de la nature. Ainsi, Johann Wolfgang von Goethe (1749-1832) cherche à illustrer la notion « d'unité de plan » au travers de la métamorphose des organes, chez les plantes comme dans le monde animal. Gottfried Treviranus (1776-1837) et Lorenz Oken (1779-1851), quant à eux, proposent que les espèces se transforment pour répondre aux changements du milieu et progressent vers des niveaux d'organisation de plus en plus élevés. En Angleterre, Erasme Darwin (1731-1802) – grand-père de Charles – publie sa Zoonomie (1794-1796) exprimant un même transformisme généralisé et peut-être l'idée de sélection sexuelle.

On constate donc que, avant la fin du siècle des Lumières, certaines notions fondamentales du transformisme sont déjà exprimées et connues : unité de la matière et du monde vivant, origine animale de l'homme, variations fortuites et sous l'influence du milieu, effet de l'usage et du non-usage des organes, hérédité des caractères acquis, élimination des non-viables, mutabilité des espèces, théorie des « analogues » (homologie)... Elles vont être approfondies, généralisées et vulgarisées pendant toute la première moitié du xixe siècle.

Jean-Baptiste de Monet de Lamarck (1744-1829) peut être considéré comme la figure centrale du transformisme. Pendant la première partie de sa carrière – où il est botaniste –, il prend parti contre la génération spontanée mais admet un strict fixisme. Devenu en 1794 zoologiste au Muséum national d'histoire naturelle de Paris qui avait été fondé l'année précédente, il découvre une complication graduelle et une hiérarchie générale dans l'organisation du vivant qui entraîne, dès 1800, sa conversion à un transformisme généralisé structurant toute son œuvre. La fixité de l'espèce n'est pas absolue. Il y a une tendance spontanée du vivant vers un accroissement de la complexité. Toutefois, le milieu et les circonstances imposent aux organismes des adaptations diverses qui sont comme autant de déviations latérales de la chaîne ascendante principale. Ainsi, l'usage des organes conduit à leur développement et leur non-usage à leur régression. Les transformations ainsi acquises, d'emblée adaptatives, sont conservées et amplifiées au cours des générations (hérédité des caractères acquis). Par l'ampleur de sa vision, Lamarck a apporté la première théorie générale de la réalité matérielle de l'évolution en tant que phénomène global : c'est le lamarckisme.

Lacépède (1756-1825) développe en 1800 des idées transformistes où l'on peut discerner les prémices des notions de sélection naturelle et artificielle, ainsi que celle d'interactions écologiques. Étienne Geoffroy Saint-Hilaire (1772-1844) développe l'idée de « l'unité de composition organique » : tous les animaux seraient constitués suivant un même plan d'organisation. L'existence de correspondances entre organes d'organismes différents (ce que l'on appelle aujourd'hui les homologies) est mise en évidence par la constance de leurs connexions anatomiques, c'est-à-dire de leurs relations avec les autres organes. Au surplus, ces correspondances nouent de suggestives relations avec l'idée de récapitulation. En effet, Antoine Serres (1786-1868) attribue en 1824 à Geoffroy Saint-Hilaire l'idée que les poissons sont, pour un grand nombre de leurs organes, « des embryons permanents des classes supérieures ». Geoffroy Saint-Hilaire va diverger de Lamarck quant aux mécanismes biologiques du transformisme. S'il admet l'action de l'usage et du non-usage (qu'il raffine avec sa « loi de balancement des organes ») et l'hérédité des caractères acquis, il réfute l'idée d'une transformation adaptative liée à la volonté active des organismes, mais considère que ceux-ci sont modelés passivement par les forces et les contraintes du milieu auquel ils doivent s'adapter. Le néo-lamarckisme quasi officiel de la IIIe République sera bien plus proche à cet égard de Geoffroy Saint-Hilaire que de Lamarck.

Par toute son approche, Geoffroy Saint-Hilaire s'opposait ainsi à la vision de son contemporain et ex-protégé Georges Cuvier (1769-1832). Ce dernier, réfractaire à la pratique par trop spéculative du transformisme contemporain et adepte d'une science précise et positive, insistait sur le rapport nécessaire de la forme organique à la fonction. Cette relation stable entre la forme et la fonction constitue ce que Cuvier appelait les « conditions d'existence » qui correspond, aujourd'hui, à la constatation d'une adaptation réalisée. Mais, pour Cuvier, la stabilité de la relation entre la forme et la fonction était rigide, ce qui excluait tout transformisme. Ainsi, pour Cuvier, le règne animal est divisé en embranchements correspondant à autant d'organisations radicalement différentes. Cette divergence de point de vue autour de l'unité de plan provoqua un célèbre conflit entre les deux scientifiques, qui éclata devant l'Académie en 1830. Derrière cette controverse se profilait celle d'une vision fixiste ou transformiste du monde vivant.

En Angleterre, le « Cuvier anglais » est Richard Owen (1804-1892), influencé à la fois par l'unité de plan de Geoffroy Saint-Hilaire et par le fonctionnalisme de Cuvier. Il acceptait le transformisme mais pas sous une forme matérialiste. En développant la dernière expression pré-darwinienne de l'homologie, Owen a perfectionné les critères de Geoffroy Saint-Hilaire pour repérer les organes homologues. Dans ses contributions théoriques majeures (1846, 1849), il définit les grandes catégories de l'homologie : générale (par référence à un « archétype » abstrait), particulière (par exemple, l'humérus du dauphin, de l'hirondelle et de l'homme) et sérielle (les vertèbres successives chez un vertébré). Sa compréhension de la continuité de la vie à travers la transformation des espèces était fondée sur le concept transcendental de Bedeutung (« sens profond ») des structures biologiques.

Difficulté d'une lecture moderne

Le caractère assez obscur du transformisme d'Owen, venant après celui des « Naturphilosophen », pose le problème de la véritable compréhension rétrospective de cette pensée, et plus généralement de celle des transformistes pré-darwiniens. L'archétype owenien est-il une simple construction transcendantale et abstraite permettant de penser rationnellement l'homologie, ou bien est-ce l'image d'un ancêtre, hypothétique car reconstitué, mais pourtant quelque part bien réel ? Quelle est la part de l'abstraction idéaliste, de la métaphore et de l'interprétation historico-réaliste ? Une pleine compréhension des grands textes transformistes, non anachronique tout en bénéficiant des connaissances biologiques actuelles, exigerait aujourd'hui, outre la sympathie, un immense effort d'analyse critique et contextuelle, presque une herméneutique.

Enfin, on peut clore l'ère du transformisme spéculatif avec les Vestiges of the natural history of creation (1844), ouvrage anonyme de R. Chambers (1802-1871) dont le succès populaire fut immense, mais dont l'accueil par la communauté scientifique fut beaucoup plus critique du fait de ses lacunes techniques en zoologie et en botanique. Le transformisme biologique y apparaît en tant que composante d'un vaste « progressionnisme » généralisé à l'évolution du cosmos tout entier.

Pour conclure, l'accueil un peu décevant fait au darwinisme en Europe continentale, et particulièrement en France après 1859, peut se comprendre comme un effet du simple prolongement d'une tradition transformiste déjà ancienne et très profondément enracinée, bien que partiellement occultée par Cuvier et ses émules. Le darwinisme n'y apparut donc pas, comme il eût fallu, en tant que surgissement d'une nouveauté radicale.

Auteur: ARMAND DE RICQLES
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