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Définition et synonyme de : TROTSKISME

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Article publié par Encyclopaedia Universalis TROTSKISME À l'approche de « minuit dans le siècle » et des grandes purges staliniennes, le terme de trotskisme, diabolisé par les procès de Moscou, a servi dans les années 1930 à stigmatiser les oppositions de gauche internationalistes à la bureaucratie soviétique naissante. Suivant le processus, désormais bien connu, de retournement du stigmate, il fut alors assumé et revendiqué comme un défi par ceux (ou une partie d'entre eux) qu'il visait à diaboliser. Pas plus, cependant, que Karl Marx ne s'est proclamé « marxiste », Léon Trotski (1879- 1940) n'aurait eu le ridicule de se proclamer « trotskiste ». Plutôt qu'en référence pieuse à un maître-penseur, le courant dont il fut l'inspirateur s'est défini en fonction d'un programme ou d'un projet, comme « opposition de gauche » dans un premier temps, ou « communiste internationaliste » ensuite. Trotskisme ou trotskismes ? L'usage du terme au singulier suggère, par-delà des histoires et des cultures nationales différentes, un héritage commun, forgé dans les luttes de résistance à la contre-révolution bureaucratique stalinienne, à la montée du nazisme, à la transformation de l'Internationale communiste en courroie de transmission de la diplomatie soviétique.
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TROTSKISME

À l'approche de « minuit dans le siècle » et des grandes purges staliniennes, le terme de trotskisme, diabolisé par les procès de Moscou, a servi dans les années 1930 à stigmatiser les oppositions de gauche internationalistes à la bureaucratie soviétique naissante. Suivant le processus, désormais bien connu, de retournement du stigmate, il fut alors assumé et revendiqué comme un défi par ceux (ou une partie d'entre eux) qu'il visait à diaboliser. Pas plus, cependant, que Karl Marx ne s'est proclamé « marxiste », Léon Trotski (1879-1940) n'aurait eu le ridicule de se proclamer « trotskiste ». Plutôt qu'en référence pieuse à un maître-penseur, le courant dont il fut l'inspirateur s'est défini en fonction d'un programme ou d'un projet, comme « opposition de gauche » dans un premier temps, ou « communiste internationaliste » ensuite.

Trotskisme ou trotskismes ?

L'usage du terme au singulier suggère, par-delà des histoires et des cultures nationales différentes, un héritage commun, forgé dans les luttes de résistance à la contre-révolution bureaucratique stalinienne, à la montée du nazisme, à la transformation de l'Internationale communiste en courroie de transmission de la diplomatie soviétique. Ce noyau fondateur est en effet résumé par des textes comme les Onze Thèses de l'Opposition de gauche (rédigées en 1933 pour tirer les leçons de l'accession des nazis au pouvoir) ou le Programme dit de transition adopté en 1938 par le congrès de fondation de la IVe Internationale.

Fondations

Cet héritage justifie l'emploi du singulier en dépit de la diversité des courants issus depuis du tronc commun. Il consiste en quatre points essentiels qui enrichissent l'acquis des socialismes pionniers du xixe siècle des leçons des grands événements intervenus depuis la Première Guerre mondiale et la révolution russe.

Le premier point réside dans l'opposition, systématisée à la lumière de la deuxième révolution chinoise de 1927, entre la théorie de la révolution permanente et celle du « socialisme dans un seul pays ». L'extension de la révolution dans l'espace et dans le temps apparaît alors comme la seule alternative possible à la fermeture chauvine du « socialisme dans un seul pays », devenu au fil des années 1920 le credo de la nouvelle élite bureaucratique soviétique. Trotski soutient que la révolution socialiste demeure, après la conquête du pouvoir politique, une « lutte intérieure continuelle » à travers laquelle la société « ne cesse de changer de peau » et un processus international antagonique à la logique mondialisée du capital.

Le deuxième point concerne la nécessité du « front unique » (l'unité dans l'action) pour les revendications sociales et démocratiques. Face à la montée du péril nazi, cette orientation s'oppose à la politique sectaire de division conduite par l'Internationale communiste et le Parti communiste allemand qui aboutit au désastre de mars 1933. Cette unité de front de classe combat aussi, à partir de 1935, la subordination du mouvement ouvrier aux partis et aux institutions bourgeoises dans le cadre des fronts populaires en Espagne ou en France.

À la lumière de la bureaucratisation à l'œuvre en Union soviétique, l'exigence du pluralisme démocratique s'impose comme un principe programmatique, tant au niveau des institutions de l'État qu'au sein même des partis politiques (reconnaissance des droits de tendance et de fraction). Pluralisme des partis, indépendance des mouvements sociaux et des syndicats envers le parti et l'État, défense des libertés démocratiques collectives et individuelles expriment en effet l'hétérogénéité persistante des classes opprimées et les conflits d'intérêt qui traversent la société, bien au-delà de la conquête du pouvoir politique.

Enfin, la question du parti et de l'Internationale est le quatrième grand axe constitutif du « trotskisme originel ». Elle est le corollaire organisationnel logique de la théorie de la révolution permanente et de la compréhension de la révolution sociale comme processus mondial. À la veille de la guerre, Trotski considérait ainsi son « dernier combat » pour une nouvelle Internationale comme le plus important de sa vie militante. Il redoutait en effet les débordements nationalistes annoncés et prévoyait que l'orientation chauvine de la bureaucratie stalinienne conduirait logiquement à la dissolution pure et simple de l'Internationale communiste pour laisser les mains libres aux responsables du Kremlin en vue des négociations sur le nouvel ordre mondial. Ce qui fut consommé dès 1943.

Actualité d'un héritage

Le monde a considérablement changé, notamment depuis 1989 et 1991. Le stalinisme comme système bureaucratique de domination s'est effondré. Les partis communistes orthodoxes ont entrepris, pour les uns, leurs tentatives de rénovation et, pour d'autres, leur mutation vers la social-démocratie. Marqué par la relation subalterne qui liait son sort, en tant que minorité oppositionnelle, au stalinisme, le trotskisme historique peut apparaître aujourd'hui comme un archaïsme folklorique, ou comme l'ultime écho d'une époque révolue.

Pourtant, les principes fondateurs issus des terribles épreuves historiques des années 1930 restent à bien des égards d'actualité. Sous sa forme historique, le stalinisme est mort, certes mais la bureaucratisation de la société et la confiscation de la politique demeurent des tendances lourdes des sociétés modernes. Les leçons tirées de la lutte contre la réaction bureaucratique acquièrent en conséquence une portée universelle.

Ayant distingué très tôt le projet communiste de sa caricature stalinienne et initié une critique pionnière du phénomène bureaucratique (à laquelle ont notamment contribué en France les travaux hétérodoxes de Claude Lefort, Cornelius Castoriadis, David Rousset, Pierre Naville), les courants issus du trotskisme ont construit une vision du monde originale. Ils ne sont pas dispensés pour autant d'un devoir d'inventaire. Mais, à la différence de l'univers stalinien, leur « univers de pensée » ne s'est pas écroulé avec le Mur de Berlin.

Trotskismes en diaspora

Si les mouvements trotskistes témoignent d'une certaine vitalité, encore faut-il apprendre à les décliner au pluriel. Après des décennies d'existence à contre-courant et de double persécution (par les dictatures de droite bien sûr, mais aussi par les staliniens), ils ont connu bien des différenciations, tant géographiques que politiques ; en particulier sur l'analyse du capitalisme des Trente Glorieuses, sur le soutien aux luttes de libération coloniales, et surtout sur l'interprétation du phénomène inédit du totalitarisme bureaucratique. Les organisations qui en sont issues jouent un rôle significatif en Amérique latine (notamment en Argentine, au Brésil, en Bolivie), aux États-Unis, en Europe (en particulier en France, en Grande-Bretagne, au Portugal, ou, dans une moindre mesure en Italie ou en Espagne). En Asie, l'opposition de gauche de l'entre-deux-guerres a une longue histoire (en Chine, au Vietnam ou en Indonésie) ; la décomposition du maoïsme suscite aujourd'hui un intérêt renouvelé pour la pensée critique issue du « trotskisme », notamment aux Philippines, en Corée, et, plus traditionnellement, au Japon ou au Sri Lanka. Si son rôle est significatif dans la gauche australienne, en revanche, quelques îlots ou cercles pionniers mis à part, l'Afrique et le monde arabe ont peu connu cette influence. Il s'agit donc plus d'un archipel d'organisations que d'un courant homogène et centralisé.

La mémoire des expériences du xxe siècle dont ce courant militant est porteur, fait de lui une composante active des tentatives de recomposition d'une gauche radicale, tant il est vrai, selon la belle formule de Gilles Deleuze, qu'on « recommence toujours par le milieu ». À condition d'apprendre à conjuguer la disponibilité au nouveau (les apports du féminisme, de l'écologie, de l'altermondialisme) et la tradition sauvée du conformisme qui toujours la menace.

Auteur: DANIEL BENSAID
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