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Définition et synonyme de : UNIVERSAUX DU LANGAGE

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Article publié par Encyclopaedia Universalis UNIVERSAUX DU LANGAGE La recherche des ressemblances entre les langues est l'une des questions fondatrices de la linguistique. Toutes les langues sont différentes : à la surface du globe, plus de cinq mille langues sont parlées, qui diffèrent dans leur forme et leur organisation signifiante. Mais ces différences ne sont pas irréductibles – à preuve la possibilité de traduction d'une langue à l'autre, ou d'apprentissage d'une langue étrangère : il existe donc entre elles des ressemblances, des homologies, même si deux langues ne coïncident jamais totalement. On appelle « universaux du langage » les similarités susceptibles de transcender les différences entre les langues. Sur le plan biologique, ces traits communs ressortissent à l'universalité de la faculté de langage partagée par tous les humains ; sur le plan culturel, ils renvoient à l'expérience commune de l'humanité reflétée par les langues : tous les hommes ont un corps, mangent, dorment et disposent de termes pour désigner les réalités du monde. Toutefois, ces termes ne se superposent jamais complètement d'une langue à l'autre. Le travail du linguiste consiste précisément à rechercher les traits communs, sans pour autant négliger les spécificités.
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UNIVERSAUX DU LANGAGE

La recherche des ressemblances entre les langues est l'une des questions fondatrices de la linguistique. Toutes les langues sont différentes : à la surface du globe, plus de cinq mille langues sont parlées, qui diffèrent dans leur forme et leur organisation signifiante. Mais ces différences ne sont pas irréductibles – à preuve la possibilité de traduction d'une langue à l'autre, ou d'apprentissage d'une langue étrangère : il existe donc entre elles des ressemblances, des homologies, même si deux langues ne coïncident jamais totalement.

On appelle « universaux du langage » les similarités susceptibles de transcender les différences entre les langues. Sur le plan biologique, ces traits communs ressortissent à l'universalité de la faculté de langage partagée par tous les humains ; sur le plan culturel, ils renvoient à l'expérience commune de l'humanité reflétée par les langues : tous les hommes ont un corps, mangent, dorment et disposent de termes pour désigner les réalités du monde. Toutefois, ces termes ne se superposent jamais complètement d'une langue à l'autre. Le travail du linguiste consiste précisément à rechercher les traits communs, sans pour autant négliger les spécificités.

Pendant plusieurs décennies, sous l'influence d'une certaine tradition structuraliste, la linguistique a privilégié l'étude des différences entre les langues : chacune était étudiée comme un système spécifique, et l'on évitait par prudence méthodologique de postuler l'existence de quelconques catégories, structures ou contenus universels. Dans cette perspective, seule l'existence d'universaux structurels très généraux était admise : selon André Martinet, la propriété de double articulation du langage (c'est-à-dire l'organisation hiérarchique de toute langue en deux niveaux d'unités : les unités distinctives, ou phonèmes, et les unités significatives, ou morphèmes) ; selon Roman Jakobson, l'existence de traits distinctifs binaires qui se composent, de façon diverse selon les langues, pour constituer les phonèmes.

Chomsky et la grammaire universelle

À cette position s'oppose diamétralement celle de Noam Chomsky qui proclame qu'il n'existe dans les langues qu'un seul système et un seul lexique. Considérant que les différences entre les langues ne sont que des effets mineurs dus à la variation de quelques « paramètres » superficiels, il s'est attaché à construire une grammaire universelle reposant sur un ensemble de « principes » réputés être communs à toutes les langues (Aspects de la théorie syntaxique, 1965). Les universaux qu'il postule sont de nature formelle et concernent, pour l'essentiel, la syntaxe : il s'agit de mécanismes combinatoires entre symboles, qui manifestent une capacité calculatoire spécifique ; ces mécanismes sont innés et témoignent d'un équipement biologique propre à notre espèce.

L'idée de rechercher des universaux formels, et non pas substantiels, est actuellement assez largement partagée par les linguistes. Il semble en effet que l'on n'ait jamais réussi à isoler de véritables universaux de substance communs à toutes les langues, ni sur le plan du lexique ni sur celui de la syntaxe.

Les contenus lexicaux varient considérablement d'une langue à l'autre. Quelques exemples parmi d'autres : l'anglais distingue « sheep » et « mutton », là où le français ne connaît que « mouton » ; contrairement à la plupart des langues, le français fait une différence entre « fleuve » et « rivière » ; les langues celtiques n'ont qu'un terme pour désigner la couleur « bleu-vert-gris » ; le swahili ne possède pas de terme générique pour parler du « riz », et traite comme trois objets distincts, désignés par trois termes non apparentés, le riz sur pied (mpunga), le riz récolté et décortiqué (mchele) et le riz cuit (wali) ; etc.

Quant aux contenus grammaticaux, ils apparaissent eux aussi variables : certaines langues n'ont pas d'adjectifs, d'autres n'ont pas de relatives ; l'idée même que toutes les langues auraient des noms et des verbes est sujette à caution ; et une notion comme celle de sujet se révèle litigieuse dans certaines langues, tels le chinois ou le birman.

La quête d'universaux formels s'est très vite orientée vers la recherche de grandes catégories sémantiques translinguistiques, telles que la personne, l'aspect, la modalité. Les théories de l'énonciation (Roman Jakobson, Charles Bally, Émile Benveniste, Antoine Culioli) ont permis de montrer que ces catégories sont nécessaires au fonctionnement de toute langue, tout en étant constituées de façon variable d'une langue à l'autre.

L'approche typologique

Ce sont sans doute les études typologiques qui ont poussé le plus loin la recherche d'invariants entre les langues, conduite à partir de l'observation empirique de la diversité des langues. Joseph Greenberg a joué ici un rôle de pionnier, en proposant des invariants implicationnels (Language Universals with Special Reference to Feature Hierarchies, 1966). Ces invariants se définissent comme des solidarités entre deux propriétés : par exemple « si une langue place le nom avant le démonstratif, alors elle place également le nom avant la relative » ; ou bien « les langues de type verbe-sujet-objet placent l'adjectif après le nom, alors que les langues de type sujet-objet-verbe le placent avant ». Critiqué pour avoir recouru à des catégories traditionnelles des grammaires occidentales qui n'ont pas de portée véritablement universelle, Greenberg n'en a pas moins ouvert la voie à une floraison de travaux typologiques, comme ceux de William Croft (Typology and Universals, 1990), de Hansjakob Seiler en Allemagne (Language Universals Research : a Synthesis, 2000) ou de Gilbert Lazard en France (Études de linguistique générale : typologie grammaticale, 2001).

L'approche typologique, qui élabore de façon inductive des généralisations entre les langues, se distingue radicalement de celle proposée par la grammaire générative chomskienne, qui entend construire de façon déductive un modèle explicatif d'universaux grammaticaux : les invariants des typologues révèlent des échelles de préférences statistiquement attestées dans les langues et – contrairement aux universaux absolus postulés par Chomsky – sont susceptibles de connaître des exceptions.

De nombreux courants linguistiques se réclamant d'une approche cognitive des langues se sont, récemment, penchés à leur tour sur la question des universaux du langage, qu'il s'agisse des grammaires cognitives américaines (Lakoff, Langacker, Talmy) ou des théories néo-fonctionnalistes (Givón) en quête de schèmes translinguistiques de fonctionnement sémantico-cognitif, des études diachroniques s'attachant à décrire la généralité du phénomène de la grammaticalisation dans l'évolution des langues, ou encore de recherches sur d'hypothétiques primitifs conceptuels (ainsi Anna Wierzbicka, Semantics : Primes and Universals, 1996).

Tous ces travaux, ainsi que ceux de psychologues comme Dan Slobin ou de philosophes comme Paul Carruthers, ont contribué à remettre au goût du jour la problématique ancestrale des rapports entre le langage et la pensée – et tout particulièrement la thèse dite de la relativité linguistique, qui avait été avancée au début du xxe siècle par Edward Sapir et Benjamin Whorf. Quels que soient les traits communs aux langues, et par-delà l'universalité de la faculté de langage, il est désormais prouvé expérimentalement que les structures propres à chaque langue ne sont pas sans influer, dans une certaine mesure, sur la façon dont les locuteurs conceptualisent et catégorisent le monde. Ainsi se trouve confirmé le propos d'Émile Benveniste, selon lequel « la langue fournit la configuration fondamentale des propriétés reconnues par l'esprit aux choses ».

Auteur: Catherine FUCHS
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