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Définition et synonyme de : UTILITARISME

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Article publié par Encyclopaedia Universalis U T I L I T A R I S M E L'utilitarisme est la théorie éthique selon laquelle une action est bonne, ou moralement justifiable, dans la mesure où elle tend à produire « l'utilité », c'est-à-dire le bonheur ou le bien-être mesurable ou quantifiable de tous ceux que cette action concerne. Dans ses versions récentes, l'utilitarisme est présenté comme une composante de la catégorie plus large des théories morales « conséquentialistes », théories selon lesquelles l'évaluation d'une action ne se situe pas dans l'intention de l'agent, mais plutôt dans la propension de l'acte à produire un résultat, en l'occurrence l'utilité. Les reproches faits au conséquentialisme – pointant, par exemple, sa tendance à minimiser la valeur de l'agent et à réduire celui-ci au rôle de simple vecteur dans la production de ce qui possède de la valeur, ou son incapacité à reconnaître les interdits absolus qui seraient essentiels à la structuration de la société humaine – se révèlent ainsi être des critiques qui ne visent pas spécifiquement l'utilité, mais la catégorie plus large d'une morale conséquentialiste. Or la philosophie contemporaine de l'action, en postulant un lien indissoluble entre l'identification de fins mesurables et la rationalité de l'agir, rend problématique une éthique pour laquelle les conséquences n'ont aucun poids.
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UTILITARISME

L'utilitarisme est la théorie éthique selon laquelle une action est bonne, ou moralement justifiable, dans la mesure où elle tend à produire « l'utilité », c'est-à-dire le bonheur ou le bien-être mesurable ou quantifiable de tous ceux que cette action concerne. Dans ses versions récentes, l'utilitarisme est présenté comme une composante de la catégorie plus large des théories morales « conséquentialistes », théories selon lesquelles l'évaluation d'une action ne se situe pas dans l'intention de l'agent, mais plutôt dans la propension de l'acte à produire un résultat, en l'occurrence l'utilité. Les reproches faits au conséquentialisme – pointant, par exemple, sa tendance à minimiser la valeur de l'agent et à réduire celui-ci au rôle de simple vecteur dans la production de ce qui possède de la valeur, ou son incapacité à reconnaître les interdits absolus qui seraient essentiels à la structuration de la société humaine – se révèlent ainsi être des critiques qui ne visent pas spécifiquement l'utilité, mais la catégorie plus large d'une morale conséquentialiste. Or la philosophie contemporaine de l'action, en postulant un lien indissoluble entre l'identification de fins mesurables et la rationalité de l'agir, rend problématique une éthique pour laquelle les conséquences n'ont aucun poids. Ainsi, certains penseurs anti-utilitaristes (notamment l'économiste Amartya Sen) admettent la validité, voire le caractère inévitable, d'un raisonnement conséquentialiste, en particulier dans l'éthique publique et politique.

Dans l'intention du promoteur de l'utilitarisme, le philosophe anglais Jeremy Bentham (1748-1832), le « principe d'utilité », en assimilant, sur une échelle axiologique unique, les concepts moraux de « bien » et de « mal » aux catégories moins mystérieuses de plaisir et de douleur, doit éliminer le recours à la métaphysique et à la théologie, et rétablir le lien entre la morale et les désirs empiriques. Mais le réductionnisme benthamien s'avère une source de gêne même pour ses disciples et admirateurs, et notamment pour John Stuart Mill (1806-1873). Selon lui, le zèle démocratique et réformateur de Bentham ne suffit pas à compenser la pauvreté d'une compréhension « purement empirique » de la psychologie morale et de la diversité humaine. La tentative de Mill de nuancer ce réductionnisme par la « supériorité intrinsèque » qu'il reconnaît aux « plaisirs nobles » sur les « purs plaisirs des sens » se heurte cependant à sa propre conviction, selon laquelle « l'ultime sanction de toute moralité est un sentiment subjectif présent dans nos propres esprits ».

Le rejet de ce type de réductionnisme dans la pensée utilitariste récente est dans une grande mesure dû à une psychologie morale plus nuancée qui permet de comprendre que ce que nous désirons, ce ne sont pas ces états mais bien plutôt les choses qui servent à les produire, les états de conscience eux-mêmes ne permettant pas de reconnaître une différence morale entre une vie authentique vécue et l'expérience subjective (éventuellement artificiellement produite) d'une telle vie.

La tendance contemporaine, qui consiste à interpréter la notion d'utilité en fonction des désirs (ou préférences) exprimés des sujets, semble offrir à première vue une solution élégante au réductionnisme moniste qui hante le principe d'utilité. Mais ce qui semble ainsi acquis en termes de reconnaissance de la pluralité des biens humains et de la complexité du désir est payé par la difficulté d'une discrimination juste entre désir comme fait et comme valeur : puisque les désirs que nous avons à tout moment peuvent être nuisibles ou irrationnels, une correction s'impose, correction qui, si elle est purement informationnelle (préservant ainsi le fondement empirique de la théorie) présente cependant l'inconvénient de ne pas respecter ce que James Griffin (Well Being, 1986) appelle la « structure naturelle du désir », par laquelle l'agent se reconnaît capable par exemple d'accorder à un idéal moral ou politique la priorité sur un souhait passager. Mais si cette dernière approche a le mérite de revenir à notre représentation intuitive du rapport entre le désir et la décision éthique, son identité, en tant que théorie utilitariste, est parfois contestée.

Une dimension importante de la théorie concerne la distinction, voire la tension, entre l'utilité comprise comme l'évaluation d'actes individuels (conséquentialisme direct) et comme l'évaluation d'un code qui subsume ces actes (conséquentialisme indirect) : la première, qui accentue l'aspect individualiste de la théorie, ne rend pas suffisamment compte de la véritable nature et de la complexité de la vie éthique (sa dimension sociale et la place qu'y joue l'éducation de la conscience) ; en revanche, l'idée d'un « code utilitariste », s'il permet la reconnaissance de la morale comme ayant une dimension plus large que la décision individuelle et ses conséquences, ignore aussi bien la nature parfois conflictuelle de la délibération morale personnelle que l'incommensurabilité des biens. Parmi les solutions proposées à ce dilemme, celle de Richard Hare (Moral Thinking, 1981) a le mérite d'une reconnaissance de la complémentarité de ces deux dimensions de nos raisonnements moraux, mais ne parvient pas plus que d'autres versions de la théorie à dépasser les problèmes liés à une morale qui refuse la transcendance de nos désirs ou préférences empiriques.

En conclusion, il faut mentionner l'impact très grand de la perspective utilitariste sur l'essor de l'éthique appliquée qui, depuis l'éthique du traitement des animaux en passant par des questions d'éthique biomédicale jusqu'à l'éthique de l'environnement, est largement dominée dans le monde anglo-saxon par ce qu'il conviendrait d'appeler le paradigme utilitariste et conséquentialiste.

Auteur: RONAN SHARKEY