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VILLE

La notion de ville s'est d'autant plus affirmée dans la pensée géographique avec toute sa richesse et sa complexité que l'urbanisation s'est généralisée à l'échelle de la planète selon des rythmes qui se sont accélérés. Les géographes ont très tôt centré leur regard sur la ville (par exemple Raoul Blanchard, Grenoble, étude de géographie urbaine, 1912). Mais la géographie n'a pas toujours considéré la ville comme une réalité sociale, économique, politique et spatiale autonome.

Au début du xxe siècle, le déterminisme du milieu (le site et la situation déterminent la forme de la ville) pèse sur les premières études de géographie urbaine. Les monographies réalisées jusqu'au début des années 1950 témoignent d'une pensée de la ville peu affirmée, uniquement descriptive, attentive aux faits plus qu'aux concepts et à la théorie. Influencés par les travaux sur les « lieux centraux » de Walter Christaller, géographe et économiste allemand de l'entre-deux-guerres, les géographes français vont peu à peu orienter leur réflexion vers les phénomènes de centralité, de réseaux et de systèmes. Avec cette nouvelle géographie, la ville, lieu central dans un système de villes hiérarchisées, voit sa réalité économique se résumer à une projection dans l'espace traduisant un processus, un jeu de forces. Simultanément, inspirés par les travaux des sociologues de l'école de Chicago (Yves Grafmeyer et Isaac Joseph, L'École de Chicago : naissance de l'écologie urbaine, 1979), les géographes s'intéressent à sa structure interne, aux fonctions qui la déterminent, à son organisation sociale, aux formes de ségrégation. Bien qu'en rupture avec la tradition classique, cette géographie, d'inspiration économique et sociologique, ne produira pas de véritable explication de la ville. Multipliant les généralisations empiriques, les modélisations et les analyses statistiques factorielles, elle affaiblira même la notion. Sous l'impulsion de la sociologie et de la critique marxiste formulée dans les années 1970 (Henri Lefebvre, Le Droit à la ville, 1968), des travaux de David Harvey (Social Justice and the City, 1973), ces schémas néo-positivistes se verront opposer une approche sociale et politique plus radicale. Progressivement, la géographie tentera de saisir au-delà du fait spatial l'ordre social, considérant que le premier procède du second et que celui-ci est un système organisé de valeurs, socialement produites et reproduites. La réflexion interdisciplinaire inaugurée au milieu des années 1980 et confirmée par la suite (Pierre-Henry Derycke, Jean-Marie Huriot, Denise Pumain, Penser la ville. Théories et modèles, 1996), ainsi que les approches multiples d'une géographie qui diversifie ses champs (acteurs et pouvoir, représentation, espace vécu...) consacrent la notion et lui donnent force de concept. Au final, la ville peut être considérée comme un cadre d'analyse pertinent du changement social. Dès lors, une définition géographique, ouverte à l'ensemble des sciences sociales, peut être esquissée. Elle débute par un retour aux sources, instructif et déterminant.

La ville, une réalité géographique protéiforme

Malgré une étymologie latine (villa, maison de campagne) qui traduit une origine rurale, le terme ville désigne très tôt (entre le vie et le ixe siècle) une forme de l'établissement humain, distincte du monde rural, caractérisée par la concentration d'une population en un point stratégique, mais aussi par son organisation économique et sociale spécifique. L'échange n'en est-il pas le principe fondateur ?

La ville est une réalité complexe. Elle ne supporte pas la réduction de son sens à l'une de ses qualités. Réalité totale, elle demande à être entendue comme une manifestation tout à la fois physique, sociale, et politique. On ne peut manquer de rapprocher les termes latins et grecs qui livrent l'essentiel de son être. La cité (civitas) évoque la communauté d'appartenance, la souveraineté citoyenne dominant l'ordre politique, la civilisation. La polis renvoie l'ordre politique à l'État et à l'idée de gouvernement. Origine directe du mot urbain, l'urbs précise la nature particulière de l'ancrage géographique, c'est-à-dire la spécificité du territoire habité. Inévitablement, l'antériorité de ces conceptions pèse sur la notion. La relation dialectique qu'elles entretiennent la fonde et lui donne sa force théorique. Ces grandes idées doivent pouvoir prendre corps hors de la représentation antique pour s'incarner dans une forme renouvelée, en phase avec les temps actuels. Dans les faits, la référence antique, devenue mythique, et la forme idéalisée qu'elle proposait déterminent les représentations actuelles de la ville sans parvenir à les rendre efficientes. Ainsi, après les utopies urbaines et sociales infructueuses du xixe siècle (Françoise Choay, L'Urbanisme, utopies et réalités, 1965) et les résultats mitigés du mouvement moderne en architecture au xxe siècle, il faut compter avec une conception passéiste de la ville motivée par un déterminisme de la forme.

En effet, le processus d'urbanisation périphérique – engagé avec la formation des faubourgs, hors de la ville enserrée dans ses remparts (en Europe), prolongé par la constitution des banlieues (1870-1970) et poursuivi depuis le début des années 1970 avec l'émergence d'un espace périurbain – cantonne la ville à sa dimension historique fondatrice et s'organise à partir de celle-ci. Il y a eu longtemps la ville et la campagne. Aujourd'hui, la ville n'est plus, dans sa dimension historique, qu'une des faces d'une réalité qui la dépasse. On est contraint de nommer autrement l'autre face, en référence au phénomène identifié – périurbanisation, rurbanisation, exurbanisation – dont les modalités et les formes diffèrent selon les pays. En ce lieu protéiforme qu'est devenue la ville, un nouvel ordonnancement spatial envisage de recevoir et de traduire un ordre social et politique susceptible de rompre avec l'expression ségrégative de la vie en milieu urbain.

Ville et changement social

Depuis les années 1990, individualisation de l'habitat et mondialisation confrontent l'établissement humain à de nouvelles logiques. La « métapole » imaginée par François Ascher (Metapolis ou l'Avenir des villes, 1995), les figures de La Ville émergente (Yves Chalas, 1997) ou de l'étalement et de l'éclatement urbains (Nicole May, La Ville éclatée, 1998) illustrent, en France, la tentation de renouer avec une approche globale de la ville et de conceptualiser le nouvel ordre urbain. Il s'agit d'apprécier de nouveaux phénomènes de société en liaison avec leurs implications spatiales, afin de comprendre la recomposition territoriale de la ville et les principes de sa « gouvernance ».

Par ailleurs, la mondialisation affecte l'espace urbain en créant une hiérarchie ou une typologie qui repose sur la taille des villes, mais surtout sur leurs compétences. La « grande ville » est un construit sociologique, elle est devenue une réalité géographique, économique, politique, environnementale. La métropole, souvent ville-capitale, s'affirme à la fin du xxe siècle comme l'élément majeur et moteur des sociétés urbaines. Régionale, son expression repose sur la relation d'échanges entretenue avec son aire d'influence et sur ses liens de domination des autres villes (modèle « christallérien »). À une autre échelle, le développement de l'économie-monde a confirmé un processus de métropolisation qui entraîne la recomposition des territoires et des enjeux de société. La compétition interurbaine valorise la métropole de rang international. Les métropoles peuvent donc devenir mondiales, comme le propose Saskia Sassen (La Ville globale. New York, Londres, Tokyo, 1996). Ici, la notion autorise une appréhension des grands enjeux internationaux économiques et financiers qui structurent la globalisation, déterminent les stratégies des grandes firmes. Les villes globales sont ainsi des « espaces stratégiques pour les échanges financiers planétaires [...] des marchés pour les services et produits innovants. [...] Leur capacité à produire un contrôle global est une clef essentielle » (S. Sassen) pour comprendre le monde d'aujourd'hui.

L'idée de « la fin des villes » traverse le discours scientifique (Paul-Henry Chombart de Lauwe, La Fin des villes, mythe ou réalité, 1982 ; Françoise Choay, « Le Règne de l'urbain et la mort de la ville », in La Ville, art et architecture en Europe (1870-1993, 1994) en même temps que la métropolisation s'affirme comme stade avancé du développement urbain. Cet ordre nouveau, porteur de pulsions économiques et sociales opposées aux logiques de la ville historique, favoriserait donc l'émergence de formes d'urbanisation discontinues, désordonnées et fragmentaires, reflet d'une société de plus en plus inégalitaire, de plus en plus soumise à la mobilité généralisée. On peut aussi voir la métropolisation comme l'expression de la régulation des dynamiques sociales sur le plan territorial et politique, et justifier ainsi les politiques publiques et /ou privées mises en œuvre sur la scène métropolitaine, en France, comme ailleurs dans le monde.

Les regards portés sur la ville et les espaces urbains ont toujours été dispersés. La recomposition des territoires à partir des dynamiques urbaines trouve un écho dans les analyses de systèmes (Brian J. Berry, Cities as Systems Within Systems of Cities, 1964) qui valorisent les interdépendances, les échelles, les réseaux et les flux avec le modèle de la métropole polarisante et celui des économies de proximité comme principe de base. Dans un autre registre, la géographie urbaine humaniste ou critique et celle des représentations donnent de la ville l'image d'un espace social riche de contradictions, où s'élaborent des rapports de force entre acteurs, où s'inscrivent les processus de reproduction sociale. « Mosaïque de mondes », la ville moderne (Louis Wirth, « Urbanism as a way of life », in American Journal of Sociology, 1938) regroupe des territoires riches de leur diversité sociale, culturelle, ethnique... et les marques de l'urbanité qui s'y construit.

Métropole, région urbaine, agglomération, ville, les tentatives d'objectivation des formes urbaines trouvent vite leurs limites. Il reste donc à donner sens à ces manifestations dominantes de l'établissement humain marquées par la permanence patrimoniale et les mécanismes novateurs de l'étalement et de la recomposition. Développement économique, qualités écologiques et performance sociale orientent aujourd'hui les actions politiques vers la durabilité et l'équilibre. Encore qu'il y ait loin des discours à la réalité. Entre l'élan utopique et l'imaginaire créatif d'une part, l'enfermement identitaire d'autre part, entre la « machine » à « habiter, travailler, se recréer, circuler » de Le Corbusier (La Charte d'Athènes, 1933) et Les Faces cachées de l'urbain (Michel Bassand, Jean-Philippe Leresche, 1994), entre la « ville comme temple » (1983) et « l'hyperville » (1994) d'André Corboz, subsistent des incertitudes et s'ouvrent de nombreux chemins pour aborder la complexité de la ville, de la nébuleuse urbaine.

Auteur: Laurent VIALA et Jean-Paul VOLLE
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