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Définition et synonyme de : VIOLENCE

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Article publié par Encyclopaedia Universalis VIOLENCE Bien qu'il s'agisse d'une notion à bien des égards trop familière, il est difficile de définir la violence. À cela, de multiples raisons. Et d'abord, le fait qu'elle recouvre des comportements très disparates. On parle de violences domestiques et de violences politiques, de violences physiques et de violences morales, tous comportements qui, assurément, ne se situent pas sur le même terrain et peuvent revêtir des degrés très différents d'intensité. Si l'on s'accorde à qualifier de violents des actes largement réprouvés comme les agressions de toute sorte, les attentats et actes de terrorisme, les bavures policières ou les rixes entre gangs, un autre vocabulaire est d'usage quand il s'agit de l'emploi légitime de la force pour faire exécuter une décision de justice ou pour répondre par les armes à une agression non provoquée. On préfère alors parler de coercition ou de contrainte, de légitime défense ou d'opérations de maintien de l'ordre. Typologie de la violence Dans une première conception, très courante aussi bien en philosophie politique que dans le langage commun, la violence est considérée comme l'emploi inacceptable de la force. À ce titre, elle implique automatiquement une condamnation morale. S'il s'agit de violences extrêmes comme les tortures, les exécutions de masse, les traitements humiliants et dégradants, un consensus s'établira aisément sur le qualificatif.
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VIOLENCE

Bien qu'il s'agisse d'une notion à bien des égards trop familière, il est difficile de définir la violence. À cela, de multiples raisons. Et d'abord, le fait qu'elle recouvre des comportements très disparates. On parle de violences domestiques et de violences politiques, de violences physiques et de violences morales, tous comportements qui, assurément, ne se situent pas sur le même terrain et peuvent revêtir des degrés très différents d'intensité. Si l'on s'accorde à qualifier de violents des actes largement réprouvés comme les agressions de toute sorte, les attentats et actes de terrorisme, les bavures policières ou les rixes entre gangs, un autre vocabulaire est d'usage quand il s'agit de l'emploi légitime de la force pour faire exécuter une décision de justice ou pour répondre par les armes à une agression non provoquée. On préfère alors parler de coercition ou de contrainte, de légitime défense ou d'opérations de maintien de l'ordre.

Typologie de la violence

Dans une première conception, très courante aussi bien en philosophie politique que dans le langage commun, la violence est considérée comme l'emploi inacceptable de la force. À ce titre, elle implique automatiquement une condamnation morale. S'il s'agit de violences extrêmes comme les tortures, les exécutions de masse, les traitements humiliants et dégradants, un consensus s'établira aisément sur le qualificatif. Mais, dans de nombreux conflits sociaux ou politiques, il y a désaccord sur le caractère inacceptable des moyens employés. La « colère des travailleurs » est l'excuse invoquée par bien des organisateurs de manifestations qui tournent mal ; symétriquement, les pouvoirs publics plaideront la nécessité de réduire « les fauteurs de troubles » pour justifier l'emploi de la force. Une fraction de l'opinion palestinienne refuse de condamner les attentats, voire les « bombes humaines », en invoquant l'absence de moyens militaires opposables aux missiles israéliens. Dans tous ces argumentaires, la vraie violence est le fait de l'autre. La sienne propre, souvent niée comme telle, est appelée légitime défense ; elle n'est qu'une réponse, appropriée, à une agression antérieure. Néanmoins, il arrive que la violence soit explicitement revendiquée comme un mode nécessaire d'affirmation de soi. Chez Héraclite d'Éphèse (fin vie-début ve siècle av. J.-C.), la violence appartient à la nature antagonique de l'Être ; pour Hegel, elle s'intègre dans le « travail du négatif » (Préface de la Phénoménologie de l'esprit, 1807) ; Friedrich Nietzsche y décèle une libération d'énergie vitale victorieusement opposée aux contraintes qui étouffent la vie. Jean-Paul Sartre, préfaçant le livre anticolonialiste de Frantz Fanon Les Damnés de la terre (1961), la définit comme l'acte libérateur par excellence du dominé.

Dans une autre approche de la violence, on cherche à se distancier de toute interférence morale en se plaçant sur un terrain que l'on aimerait objectif. Nombre d'auteurs, surtout en sciences sociales, veulent retenir un critère empirique facilement repérable : celui de l'atteinte physique aux personnes ou aux biens, quelle qu'en soit l'intention ou la légitimité. Cette définition de la violence inclut toute forme de recours aux armes, menée par les États ou dirigée contre eux ; elle concerne tout affrontement entre groupes sociaux, organisations politiques, individus, qui provoque des dommages corporels ou matériels. Elle peut parfois inclure la simple menace lorsque celle-ci annonce, de façon plausible, une concrétisation effective.

La violence physique présenterait alors deux visages bien distincts. D'un côté, une violence réfléchie, maîtrisée, proportionnée à la fin recherchée ; de l'autre, une violence à forte charge émotionnelle, qui libère des pulsions agressives, acting out de tensions psychologiques insupportables.

Violence physique et violence symbolique

Toute violence, corporelle ou matérielle, comporte une dimension psychologique ; c'est elle qui, le plus souvent, confère son véritable sens à la souffrance éprouvée ou infligée. Sans victime, il n'y a pas de violence. Or si l'on se place du point de vue de celle-ci, les coups reçus, les dommages infligés sont douloureux non seulement en raison de la meurtrissure du corps ou du coût de remplacement d'un bien détérioré, mais, plus fondamentalement, parce qu'ils mettent en évidence une vulnérabilité de l'être. Subir une violence, c'est échouer à se protéger ou à protéger ceux dont on se considère responsable, c'est se voir confronté à un sentiment de fragilité voire d'impuissance. La femme battue, l'écolier racketté se sentent infériorisés ; les manifestants en fuite devant une charge, le policier renversé à terre perdent la face ; l'État défié par une vague d'attentats est humilié.

Dans toutes ces situations, si différentes soient-elles, ce qui est en jeu, c'est le sentiment d'une perte qui déstabilise ou entache l'image de soi. Le seul spectacle d'une violence qui vise tout un groupe remet en cause son impression de sécurité. En retour, la volonté de préserver une intégrité mise à mal s'appuiera aussi sur l'agressivité, mais cette fois participera, comme le montre Sigmund Freud dans Malaise dans la civilisation (1930), au « processus de civilisation » par l'entremise d'un regroupement social créé à l'encontre de l'agresseur. Sortir vainqueur d'un conflit annule l'effet d'une partie des coups endurés sur le plan psychologique. L'infériorisation devient en revanche tout à fait accablante, et l'on peut alors parler d'atteinte à l'estime de soi, lorsque le rapport de forces se révèle particulièrement inégal ou lorsque la violence physique infligée s'accompagne d'humiliations délibérées.

On appellera violence symbolique cette dimension de la violence physique qui suscite une souffrance au niveau des représentations de soi. Il n'y a jamais de violence physique sans une part de violence symbolique ; et celle-ci se révèle souvent prépondérante. Dans la gifle infligée à un conjoint, le plus important n'est pas l'atteinte corporelle, qui peut parfois demeurer bénigne ; elle est dans l'humiliation subie. Quand la violence frappe des dignitaires religieux ou politiques, c'est, par-delà leur personnalité individuelle, l'ensemble de la communauté dont ils constituent les représentants qui se trouve visée et blessée. Mais la violence symbolique existe aussi indépendamment de toute violence physique, produisant des effets identiques. L'injure xénophobe ou raciste, le mépris des croyances d'autrui, l'affirmation, explicite ou larvée, de titres de supériorité de la part d'une religion, d'un peuple ou d'une classe, jettent un stigmate d'infériorisation sur des groupes sociaux entiers.

La violence s'intègre dans un processus ; en ce sens, elle n'est jamais dénuée de cause. Le modèle explicatif de base repose sur deux prémisses : sera-t-elle efficace ? Pourra-t-on la considérer comme légitime ? Le surgissement de la violence physique est plus probable quand elle paraît la meilleure manière d'atteindre un objectif jugé souhaitable ; il est mieux accepté si l'on peut alléguer avec vraisemblance la légitime défense ou le service d'une cause juste. La violence physique est le moyen d'affirmation privilégié de ceux qui estiment n'avoir pas d'autres moyens efficaces pour être pris en considération ; elle est aussi la tentation de ceux qui disposent d'une supériorité telle qu'elle leur permet d'escompter des gains faciles. La violence symbolique, mépris conscient ou inconscient des croyances, des pratiques et des comportements de l'Autre, alimente à son tour le risque de violence physique : soit que des membres du groupe dominant se sentent alors « autorisés » à agresser des individus dévalorisés (loi de dépréciation de la victime), soit que des membres du groupe dominé se révoltent contre l'enfermement dans un statut par trop inacceptable. La prise de conscience de ce lien intime entre les deux formes de violence constitue le préalable nécessaire à toute entreprise de régulation de ce qui est souvent un fléau.

Auteur: Philippe BRAUD