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DÉMOCRITE ve siècle avant J.-C.

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Démocrite d'Abdère est un contemporain (un peu plus jeune) de Socrate (468-399), auquel il a longtemps survécu. Son nom est lié à celui d'un maître plus ancien, Leucippe, sur lequel nous savons peu de choses, mais qui passe pour avoir été l'élève de Zénon d'Élée. Nous sommes également mal renseignés sur la vie de Démocrite auquel on prêta de grands voyages en Orient. Il était l'auteur de nombreux traités formant un ensemble encyclopédique.
Démocrite est avant tout le fondateur de la première forme d'une grande philosophie : l'atomisme, il apporte par là une solution au problème posé par Parménide d'Élée, qui a affirmé l'unité de l'être et son immobilité : en dehors de l'être, ne reste que le non-être, le néant. Ce non-être, pour Démocrite, a une existence : c'est le vide qui permet le mouvement. Quant à l'être de Parménide, Démocrite le partage en corps insécables, les atomes, qui sont, comme l'être parménidéen, impassibles et impérissables. Ils ne se distinguent que par des déterminations spatiales. C'est la « figure » qui fait d'eux des formes (en grec « idées ») rondes ou anguleuses ou crochues, etc. C'est l'assemblage, l'accrochage de ces atomes dans le vide qui constitue les corps. Il se produit un tourbillon, au sein duquel s'effectue un triage. Et ainsi se forment les mondes, par des causes purement mécaniques.
De cette intuition est née une physique, certes encore fort primitive, mais qui s'engageait sur une voie d'avenir. Quant aux impressions sensibles et qualitatives, elles n'ont, pour Démocrite, aucune valeur absolue ni authentique, car elles résultent du passage d'atomes de formes diverses à travers les pores des organes des sens.
Enfin, il nous est parvenu sous le nom de Démocrite un certain nombre de fragments, morceaux, courtes maximes qui prônent modération et sérénité. Démocrite n'y apparaît nullement comme « le philosophe qui rit » de la légende.
On sait qu'Épicure adopta la physique démocritéenne, à quelques légères modifications près ; le poème de Lucrèce en offre un tableau d'ensemble. Et il n'est pas nécessaire de souligner l'importance de l'atomisme dans la science et la philosophie de tous les temps : qui ne sait que le calcul, aidé de l'expérience, a conduit les savants d'aujourd'hui à des résultats comparables à ceux que Démocrite avait atteints par le seul raisonnement ?
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Le problème métaphysique

Dans la Métaphysique (A, 4, 985 b 4 sqq.), Aristote désigne le « plein » (les atomes) et le « vide » comme les causes matérielles de toutes les choses selon Leucippe et Démocrite ; et il ajoute que les « causes de tout le reste » sont des « différences » dans la figure (qui détermine la « proportion »), l'ordre (qui détermine le « contact ») et la position (qui détermine la « tournure ») des atomes. À celles-ci s'ajoute encore la taille (Simplicius, Commentaire au « De caelo », 295, 1). Tel fut le programme de recherche atomiste, à la fois métaphysique et physique.

Le problème métaphysique est le même qui s'est posé à Anaxagore et à Empédocle, à la suite de la critique éléatique du changement. Comment concilier l'immuabilité et l'éternité de l'être avec la réalité du mouvement et du changement, la « voie de la vérité » avec celle de l'« opinion » ? À partir d'une analyse de la prédication, c'est sur ce plan que la difficulté sera définitivement levée (dans Le Sophiste de Platon). La réponse atomiste reste encore physicaliste.

Le vide est « non-être » ou l'« infini » (Diogène Laërce [IX, 31] mentionne cependant un vide originaire composé de vide et de plein), et les atomes, insécables (étymologiquement), sont aussi dits « indivisibles », l'« être », le « solide » (Aristote, ibid.), « corps primordiaux » ou « grandeurs primordiales » (De caelo Γ, 4, 403 a 5), « premiers pricipes » ou « compacts » (Simplicius, ibid., 242, 18). Et, comme l'être parménidien, ils sont encore inengendrés, immuables, impassibles, c'est-à-dire inaltérables. Leur existence permettrait de résoudre, dans son principe même, l'aporie zénonienne de la dichotomie (si la divisibilité va à l'infini, elle amène au rien, et les corps se composeraient de rien (Aristote, Phys., I, 3, 187 a 1, Gen. et corr., I, 2, 316 a 10 - 317 a 2).

Les atomes et la physique

En termes de physique, les atomes interagissent en obéissant à une nécessité absolue (Aetius, Plac. I, 25, 4) et une difficulté se pose à cet égard, car Aristote (selon Eudème) attribue aux atomistes la thèse que les mondes et le ciel proviennent de la fortune et du hasard (cf. Phys., II, 3-4). Mais il semble qu'Aristote veuille seulement exprimer que la nécessité entraîne l'absence d'un dessein et d'un finalisme (dans les Lois, X, 889 b-c, Platon écrit que les explications mécanistes « font découler le hasard de la nécessité »). Comment s'explique la génération et l'existence de ce qui est – ainsi que le changement et la corruption des êtres ? Les atomes, très petits, multiformes et en nombre infini, s'assemblent en des composés, les corps et l'infinité des mondes dont la variété est l'effet global des différences ci-dessus indiquées. Cela ne saurait pourtant suffire et les atomistes invoquent un principe général de congruence (symmetria), vraisemblablement emprunté à Anaxagore, et explicitement formulé en plusieurs fragments dont celui-ci : « Ces atomes [...] se rattrapant les uns les autres, ils se frappent et quelques-uns sont rejetés loin, au hasard, tandis que d'autres, s'entrelaçant mutuellement d'après la congruence de leurs figures, tailles, positions et ordres, restent ensemble et réalisent ainsi la venue-à-l'être des corps composés » (Simplicius, ibid., 242, 21). En d'autres termes, l'atomisme n'est pas seulement « mécaniste » ; la nécessité joue aussi sur la forme.

Et, pour leur part, la dissolution et la mort seraient la conséquence de la rupture des congruences. Les atomes « restent ensemble jusqu'au temps où une quelconque nécessité plus forte vient du dehors et les secoue et les disperse » (Simplicius, ibid., 295, 11). On doit néanmoins se demander si cette solution n'est pas trop forte : ne se doublant pas d'un principe de stabilité interne (tel que, par exemple, le pneuma stoïcien), elle ne semble pas à même de rendre raison de la cohésion des corps. Il lui manque, dirait Leibniz, un vinculum substantiale tenant ensemble les atomes ; et il s'agit là d'une difficulté caractéristique de toute théorie qui explique les « complexes » par la seule agrégation de « simples » – que ce soit l'atomisme grec, le composé monadique, ou (au xxe siècle) les constructions logico-atomistes du monde. L'aporie se trouve dénoncée dans le Théétète de Platon (201 c-205 e ; cf. aussi Cratyle, 426 c-427 c) : comment la « syllabe », l'unité minimale du sens, peut-elle s'obtenir à partir de la « lettre », qui n'en n'a pas (alogos) ? On trouve encore le même problème dans le rapport entre le « nom » et la « proposition » – qui serait un composé de noms dans le Tractatus de Wittgenstein (4.22-4.221 et 4.0311). Comme Aristote l'observera, d'après la doctrine de Démocrite, il apparaît impossible qu'une chose vienne de deux et deux d'une, « car il identifie la substance aux atomes » (Mét., Z, 13, 1039 a 7-11).

L'hypothèse atomiste sera reprise au xviie et – en se transformant complètement – en viendra à acquérir un contenu scientifique précis. De même, les atomistes ont anticipé la distinction entre qualités premières et qualités secondes, qui est au cœur de la pensée moderne : « par convention sont le doux et l'amer, le chaud et le froid, en vérité, il y a les atomes et le vide » (Sextus, Adversus Mathematicos, VII, 135) ; la connaissance par la vue, l'ouïe, le goût, la couleur est « obscure ». Malgré cela, Démocrite a étudié en détail le mécanisme des différentes sensations (voir Théophraste, De sensu, 49-83), en présupposant que toute forme de perception doit consister dans un contact des atomes sphériques de l'âme avec les atomes extérieurs. La pensée elle-même est provoquée par des images (eidola) provenant du dehors (Aetius, ibid., IV, 8, 10). La théorie sera développée par Lucrèce (IV, 230 sqq.) et se trouvera reprise et reconstruite dans la doctrine médiévale de la species.

L'éthique de Démocrite

Démocrite est encore l'auteur d'une éthique, dont le rapport à sa physique n'est pas clair (selon C. Bailey, il n'y en aurait aucun, mais G. Vlastos pense le contraire). Cette éthique met au premier chef le concept de kresis, un « équilibre dynamique », qui se situe soit à l'intérieur du microcosme humain, soit entre l'homme et la partie du macrocosme qui l'entoure immédiatement (Vlastos remarque que Démocrite semble avoir été le premier philosophe à employer le terme de microcosme). De cet équilibre doit jaillir un bien-être heureux et impavide – mais rigoureux et frôlant l'ascétisme : « N'accepte aucun plaisir sauf s'il te convient » (Diels et Kranz, B, 74). Le pouvoir de l'homme sur soi va jusqu'à une complète refonte, à une « création de sa nature » (physiopoiei, D.K., B, 33).