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Documents linguistiques du Gévaudan - article ; n°1 ; vol.77, pg 5-57

De
54 pages
Bibliothèque de l'école des chartes - Année 1916 - Volume 77 - Numéro 1 - Pages 5-57
53 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Clovis Brunel
Documents linguistiques du Gévaudan
In: Bibliothèque de l'école des chartes. 1916, tome 77. pp. 5-57.
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Brunel Clovis. Documents linguistiques du Gévaudan. In: Bibliothèque de l'école des chartes. 1916, tome 77. pp. 5-57.
doi : 10.3406/bec.1916.451122
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bec_0373-6237_1916_num_77_1_451122DOCUMENTS LINGUISTIQUES
DÛ GÉVAUDAN
La dénomination de « pays de Grévaudan » s'appliquait sous
l'ancien régime au territoire du diocèse de Mende1, qui lui-même
correspondait à la cité romaine des Gabales. Cette région, très
diverse au point de vue naturel2, a joui d'une constante unité
politique, parce que l'évêque s'y était constitué un pouvoir tem
porel féodalement indépendant3. C'est en 1161 seulement qu'il
entre avec le roi de France en rapports qui sont fixés définitiv
ement par l'acte de « paréage », conclu en 1307 entre Philippe le
Bel et Guillaume Durand, neveu du Spéculateur. Le territoire
de l'ancien diocèse de Mende a passé presque en entier dans le
département de la Lozère, la ville de Saugues et quatorze
paroisses voisines en furent distraites à peu près seules en 1790
pour être attribuées au département de la Haute-Loire4.
1. La carte de Cassini indique les limites de ce diocèse. Comme elles coïn
cidaient avec celles du bailliage de Mende, on trouvera aussi une carte du
Gévaudan dans A. Brette, Recueil de documents relatifs à la convocation
des États-Généraux en 1789, Atlas des bailliages, Paris, 1904 (Collection de
documents inédits), n° 29. Un pouillé détaillé du diocèse de Mende a été publié
en feuilleton du journal le Courrier de la Lozère (1910 et suiv.), par M. l'abbé
Foulquier, sous le titre de Notes biographiques sur le clergé, etc.
2. Elle se divise en trois parties : la montagne (Margeride et Aubrac, ter
rain granitique), le causse (causse de Sauveterre et causse Méjan, terrain
calcaire), les Cévennes (terrain schisteux). Voir article Lozère dans la Grande
Encyclopédie.
3. Voir C. Porée, Les évêques-comtes de Gévaudan (en cours de publication
depuis 1914), dans ses Études d' histoire et d'archéologie sur le Gévaudan, p. 347
et suiv. (feuilles distribuées, en annexe du Bulletin trimestriel de la Société
d'agriculture, industrie, sciences et arts du département de la Lozère, depuis
1908). Sur l'histoire générale du pays, voir Abbé Oilier, Notice historique sur
le Gévaudan, publiée par l'abbé Remize (Mende, 1908).
4. Voir A. Jacotin, Dictionnaire topographique du département de la
Haute-Loire, Paris, 1907 (Dictionnaire lopographique de la France), p. xxin
et xxvii. 6 DOCUMENTS LINGUISTIQUES DU GÉTAUDAN-
Malgré sa situation peu accessible, sa pauvreté et l'absence de
grande cour laïque aussi bien que de centre d'études ecclésias
tiques, le Gévaudan a été pendant le xne siècle et le début du
siècle suivant le siège d'un certain mouvement littéraire ] . Des
seigneurs du pays comme Garin d'Apcher2, Garin le Brun3,
Bernard Sicard4, Marqués5, même des femmes de leur famille,
comme Azalais d'Altierfi, Almois de Châteauneuf, Iseut de Cha-
1. Les ouvrages généraux suivants : H. Vaschalde, Histoire des troubadours
du Vivarais, du Gévaudan et du Dauphiné (Paris, 1889), et J. Barbot, Jon
gleurs et troubadours g&oaudanais (annexe du Bulletin de la Société... de la
Lozère, 1899) sont des livres de simple vulgarisation littéraire.
2. Apcher, comm. de Prunières, cant, du Malzieu, arr. de Marvejols. M. C.
Fabre doit publier prochainement une étude sur ce troubadour et sur son
interlocuteur Torcafol. Voir l'analyse de son travail dans Bulletin historique
'publié par la Société scientifique et agricole de la Haute-Loire, t. 1 (1911),
p. 321-326.
3. Comme l'a vu M. l'abbé Remize (Garin le Brun, dans Bull, de la Soc...
de la Lozère, Chroniques et mélanges, t. I, 1903-8, p. 176), il est probable
que ce troubadour doit en effet être identifié avec le Garinus Bruni, frère de
Guillaume de Randon, qui est cité comme étant déjà mort, non en 1160, ainsi
que le porte la copie de la pièce aux Archives de la Lozère, G 404' , xv, mais
en 1156, suivant l'édition donnée par De Montravel, Jalès, dans Bévue du
Vivarais, t. XV (1907), p. 424, ce que confirme la mention dans J. Raybaud,
Histoire des grands prieurs... de Saint-Gilles, éd. abbé Nicolas, t. II, p. 286
(annexe des Mémoires de l'Académie de Nîmes, VII° série, t. XXVIII, 1905).
Sans doute un autre Garinus Bruni a été relevé par C. Chabaneau dans un
acte daté « vers 1174 », mais cette date est très mal établie par A. Teulet,
Layettes, t. I, p. 107, et il est probable que ce personnage est le même qui est
cité dans les actes déjà relevés de 1156 et 1162 (voir ma généalogie des Randon,
ci-après, p. 7, n. 3). La biographie provençale de Garin le Brun dit que ce trouba
dour était du Velay, mais cela n'est pas un obstacle à l'identification proposée,
car les Randon avaient des possessions dans les trois diocèses voisins de Mende,
Le Puy et Viviers; d'ailleurs, les biographies des troubadours manquent d'exac
titude géographique (voir ci-après, p. 7, n. 2).
4. Ce troubadour était de Marvejols suivant la rubrique de l'unique pièce que
nous avons conservée Ab greu consire (Bartsch, Grundriss, n° 67).
5. Un des membres de la famille de Canillac (cant, de La Canourgue, arr.
de Marvejols), dans laquelle le nom de Marqués était héréditaire. Voir J. An-
glade, Le troubadour Guiraut Riquier, Paris et Bordeaux, 1905 (Bibliothèque
des Universités du Midi, fasc. X), p. 175, n. 1.
6. Altier, cant, de Villefort, arr. de Mende. Voir Ch. Portai, Azalais d'Allier
et Clara d'Anduze, poétesses cévenoles, dans Mémoires de la Société scienti
fique et littéraire d'Alais, t. XXVII (1896), p. 265. Le titre de AUerio est pris
par une famille dont on trouve fréquemment des représentants dans les chartes
du Gévaudan. Dans l'enquête de 1307, connue sous le nom de Feuda Gabalo-
rum (Arch, de la Lozère, G 757, fol. ccxxxvn), R. d' Altier avoue tenir en fief DOCUMENTS LINGUISTIQUES DU GEVAUDAN. /
pieu1 composent alors des poésies2, d'autres tels que Randon3,
Guigue du Tournel4 protègent les troubadours. On a pu sup-
de l'évêque de Mende une partie du château de la Garde-Guérin et du village
du Raschas (comm. de Prévenchères, cant, de Villefort, arr. de Mende). Quant
au château d'Altier, il appartenait aux seigneurs de Randon (voir ci-après,
n. 3). L'un d'eux, Guigue Meschin (1195-1242), prend le titre de dominus de
AUerio en 1242, A. Philippe, La baronnie du Tournel, Mende, 1905 (annexe
du Bull, de la Soc... de la Lozère, 1903-1907), p. 93. Il est donc légitime de
chercher l'identification d'Azalaïs dans l'une et l'autre famille.
1. Châteauneuf-cle-Randon, ch.-l. de cant, de l'arr. de Mende. Chapieu, comm.
de Lanuejols, cant, de Mende. Nous consacrerons prochainement une note à ces
deux trobairiiz dans les Annales du Midi.
2. D'après les biographies des troubadours, Perdigon serait du Gévaudan, de
Lesperon, mais ce village (cant, de Coucouron, arr. de Largentière) ne faisait
pas partie du diocèse de Mende; de même, suivant la même source, Guillaume
Adhémar serait du château de Meyrueis en Gévaudan ; or, cette ville faisait
partie au moyen âge du diocèse de Nîmes.
3. Randon, château ruiné, comm. d'Estables-de-Randon, cant, de Saint-
Amans, arr. de Mende. Voir ma note : Randon protecteur des troubadours,
dans Romania, t. XXXIX (1910), p. 297. Ce personnage n'avait pas d'autre
nom que celui qu'il porte dans les poésies; dans la note 12, pièce de 1218, le
passage cité appartient à la teneur de l'acte de procédure (14 janv. 1327, nouv.
st.) passé entre Garin (et non Guillaume) de Châteauneuf et Guillaume de
Randon, non à celle de la charte de Raimon de Montauban qui y est insérée.
Il faut donc rectifier ainsi la généalogie des Randon au xn6 siècle : Guillaume
de Randon, qui apparaît en 1148, est cité avec sa femme Marie en 1156 (non
1160, voir ci-dessus, p. 6, n. 3) ; il était mort en 1186 (lire qui filius fui au lieu
de qui filius sum). — Randon, mari d'Ermenjart (voir acte de 1219, publié
ci-après en variantes), protecteur des troubadours, a recueilli l'héritage du
précédent; il était sans doute son fils. Quanta l'allusion du Moine de Montau-
don : « En Randos cui es Paris », qui a suscité plusieurs hypothèses (voir R.
Lavaud, Les troubadours cantaliens. Notes complémentaires... sur les textes
publiés dans l'ouvrage de M. le duc de La Salle Rochemaure, Aurillac, 1910,
p. 26), l'identification de M. C. Fabre {Pons de Montlaur dans l'histoire et
dans la poésie provençale, Mémoires de la Société agricole et scientifique
de la Haute-Loire, t. XV, 1907-8, p. 21) avec un ancien château du nom de
Paris est exacte, car nous voyons le petit-fils d'En Rando, Randon de Châ
teauneuf, agir comme un des seigneurs de ce lieu (Parisms) en 1269 (Benoît,
Donation de 1269, dans Bull, de la Soc... de la Lozère, t. XIV, 1863, p. 84;
l'acte de 1255, publié p. 78, est passé dans ce même château, au diocèse de
Viviers). Pourtant, d'après ce dernier texte, ce n'est pas en Gévaudan, comme
le dit M. Fabre, mais en Vivarais qu'il faut trouver cette localité de Paris, et
nous l'avons cherchée en vain sur les cartes près de Prévenchères et de Saint-
Laurent-les-Bains, où elle serait située suivant le même auteur. Ne s'agirait-il
pas du Petit-Paris (comm. de Montselgues, cant, de Valgorge, arr. de Largent
ière)?
4. Le Tournel, château ruiné, comm. de Saint-Julien-du-Tournel, cant, du .
8 DOCUMENTS LINGUISTIQUES DU GEVAUDAN.
poser avec probabilité que le poète Gavaudan avait emprunté
son nom à son pays d'origine1. Deux pèlerinages réputés, ceux
de Saint-Privat de Mende et de Sainte-Enimie, suscitent la rédac
tion de divers traités hagiographiques en latin2. On doit même
à la popularité du second la composition d'une Vie de sainte
Énimie, dans le dialecte du Gévaudan, par un poète du nom de
Bertran de Marseille3. Postérieurement au milieu du xni° siècle,
on ne trouve plus au moyen âge d'autre trace d'activité littéraire
dans la région que la mention de l'habitude de représenter le
jour de Pâques, dans la cathédrale de Mende, une scène relative
aux Trois Maries1*. Il n'est pourtant pas impossible qu'un
recueil d'opuscules pieux du xve siècle, dont M. P. Meyer5,
d'après les caractères de la langue, place la composition dans la
partie orientale du Rouergue, ait été écrit dans le Gévaudan.
Les œuvres modernes en patois sont assez rares °.
Bleymard, arr. de Mende. Ce seigneur est cité dans la chanson de Pierre Car
dinal, Tostemps az-ir (Gr. 335, 57). Voir 0. Schultz, Die provenzalischen
Dichterinnen (Leipzig, 1888), p. 12-13. Il s'agit assurément d'un des deux
Guigue Meschin, seigneurs du Tournel dans la première moitié du xm'J siècle.
Voir notre généalogie des Tournel dans l'étude sur Randon citée note précé
dente.
1. A. Jeanroy, Poésies du troubadour Gava/udan, dans Romania, t. XXXIV 497.'
(1905), p.
2. Sur ces textes, voir notre édition : Les miracles de saint Privat, Paris,
1912 {Collection de textes pour servir à l'étude et à V enseignement de l'his
toire, fasc. 46), introduction.
3. Voir notre édition prochaine dans les Classiques français du moyen âge,
fasc. 16.
4. Voir Inventaire... de l'église cathédrale de Mende (1380), éd. F. André,
dans Documents historiques antérieurs à 1190 publiés par la Soc... de la.
Lozère, t. IV (1892), p. 40 et 114 : « unam cortinam pro faciendo las Marias
in die Pasche ». Il s'agit sans doute, non d'un mystère, comme le dit l'éditeur,
mais d'une simple scène pendant le chant d'un cantique, comme celui qu'a
publié M. P. Meyer, Les trois Maries, cantique provençal du XVe siècle,
dans Romania, t. XX (1891), p. 139. Ce suppose en effet des figu
rantes : « Ab Madalena un mati, Las très Marias s'en van aisi. » On peut se
figurer cette cérémonie comme l'indique d'une façon détaillée le texte du
xnr siècle publié- par M. G. Baist, Das Osterspiel von Notre-Dame-aux-Non-
nains in Troyes, dans Mélanges Chabaneau (Erlangen, 1907), p. 751.
5. Notice du ms. fr. 1852 de la Bibliothèque nationale contenant divers
opuscules religieux en rouer gat, dans Bulletin de la Société des anciens
textes français, t. XVI (1890), p. 75-107. Il est question dans l'un de ces opus
cules (p. 92) du pèlerinage gévaudanais de Notre-Dame de Quézac. Nous pré
parons une édition des traités de ce manuscrit relatifs à la confession.
6. Nous avons conservé un cantique du xvn° siècle, « Cantique sur la vanité DOCUMENTS LINGUISTIQUES DU GÉVAUDAN. 9
Si les textes littéraires nous offrent seulement comme exemple
de la langue parlée en Gevaudan au moyen âge les deux mille
vers de Bertran de Marseille, les pièces d'ordre diplomatique
nous fournissent d'assez nombreux témoignages qui permettent
d'étudier avec quelque précision le dialecte local, celui des envi
rons deMende, tout au moins. La langue vulgaire apparaît dans
les chartes de la région vers 1050, mêlée d'abord au latin auquel
elle supplée quand le rédacteur de l'acte est embarrassé. Son
emploi resta toujours exceptionnel, parce que les notaires
publics, dont on constate l'existence en Gevaudan dès le début
du xme siècle, ont maintenu, jusqu'à l'ordonnance de Villers-
Cotterets (1539), non seulement dans les actes civils, mais dans
les écrits de toute sorte dont on leur confiait la rédaction, l'usage
de la langue savante. Les testament (II)1, vente (17) et dona
tions (20, 23), rédigés en provençal, qui nous sont conservés, n'ont
pas été passés devant un notaire ; les inventaire (IX) et convent
ions (22, 39, 48), qui ne sont pas écrits en latin, sont des docu
ments composés directement par les parties et insérés dans un
acte notarié. Les pièces de procédure sont en langue vulgaire,
uniquement lorsqu'elles doivent être comprises de tous, comme
les proclamations {cridas) publiées par les hérauts (25, 29, 32,
40, 43, 50, 53) 2, ou rapportées avec la plus grande fidélité pos-
du monde sur l'air de Margouton : Paureis mondenis en que pensas ». Arch,
de la Lozère, G 1038. La parabole de l'enfant prodigue mise en patois lozérien
par Broussous, secrétaire général de la Lozère (enquête de 1807), a été publiée
dans les Mémoires de la Société des Antiquaires de France, t. VI (1824),
p. 513 (réimpression L. Favre, Parabole de l'enfant prodigue, Niort, 1879, p. 97).
L'abbé Baldit a publié diverses pièces de vers en patois dans les Mém. de la
Soc... de la Lozère, t. III (1829) et suiv. De nos jours, M. Sylvestre Favier
publie sous le nom de Fabio des poésies dans le langage de Saint-Sauveur-de-
Peyre (cant. d'Aumont, arr. de Marvejols) : L'ibernado d'un peison (Marve-
jols, 1902), Terro d'A-Peiro ou Passotens d'un peison (Marvejols, sans date).
La Revue des langues romanes, t. III (1872), p. 205, a donné un conte popul
aire de la région cévenole : Turlendu, par le pasteur Liebih (de Saint-Ger-
main-de-Calberte, ch.-l. de cant, de l'arr. de Florae). Il s'édite à Mende
depuis 1903 un Armanac de Louzero qui, malgré ses tendances presque uni
quement humoristiques et pieuses, se date des années du félibrige; enfin, les
journaux locaux publient parfois, surtout en temps d'élections, des articles en
patois.
1. Les chiifres romains renvoient aux documents publiés, les chiures arabes
aux documents analysés dans la suite de notre travail.
2. Nous avons conservé beaucoup de de même nature pour le
midi de la France. Ils offrent de nombreuses parties communes. Voir P. Meyer,
Documents linguistiques du midi de la France (Paris, 1909), p. 458. 10 DOCUMENTS LINGUISTIQUES DU GÉVAUDAN.
sible des dépositions de témoins, comme les enquêtes (XIII, 44).
Quant aux transactions féodales, si l'idiome usuel y est employé
presque exclusivement pour la rédaction des serments du
xnc siècle, dont nous avons conservé un bon nombre (III- VII,
1-16, 18, 19), comme pour d'autres régions du midi de la
France1, c'est qu'ils relatent les mots mêmes prononcés par le
seigneur qui s'engage solennellement2. C'est sans doute l'i
nfluence de ces serments qui a déterminé le notaire Johannes de
Alis à ne pas écrire en latin la série des hommages prêtés en
1219 (VIII, 21) ; dans la suite, à chaque changement d'évêque
ou de vassal, on reproduit il est vrai le plus souvent dans sa
langue même la formule de 1219 3, mais elle est encadrée d'un
protocole en latin (24, 27), elle est précisée par des additions
également en latin4. Nous devons probablement à l'abondance
des dénominations topographiques impossibles à traduire l'em
ploi de la langue vulgaire pour quelques aveux (28, 42, 54, 55)
et pour les terriers (31). Les consuls des villes, qui n'étaient
pas clercs, ont fait usage du dialecte du paj^s dans leurs comptes
(33, 38, 41) et leurs tarifs d'impôts (30, 45). Enfin, c'est natu
rellement en langue courante que nous sont parvenus les docu
ments d'ordre domestique, tels que livre de compte (X) ou
comptes (XIV), lettres (XII, 34, 46, 47), reçus (XV, 37), notes
personnelles (49), ou corporatif, comme les statuts de confrérie
(XI, 26, 36, 51, 52).
Au moment où on abandonne le latin dans la rédaction des
actes, l'usage de la langue française a déjà prévalu, au moins
dans les villes. Dès le début du xive siècle, nous avons un témoi
gnage des plus curieux du discrédit dans lequel était tombé le
1. Voir Layettes du Trésor des chartes, t. I (Paris, 1863); Vaissète, His
toire générale de Languedoc, t. V (Toulouse, 1875); Germain et Chabaneau,
Liber instrumentorum memorialium, Cartulaire des Guillems de Montpell
ier, publ. par la Société archéologique de Montpellier (1884-1886); P. Meyer,
Documents linguistiques du midi de la France, p. 498.
2. C'est la raison pour laquelle nous avons conservé le texte des serments de
Strasbourg. Voir P. Rajna, A cosa si deva la conservazione dei giuramenli
di Strasburgo, dans Romania, t. XXI (1892), p. 60, qui rapproche justement
les serments de 842 de ceux qui nous occupent ici. Alart, qui en a publié
quelques-uns relatifs au Roussillon (Documents sur la langue catalane, dans
Revue des langues romanes, t. III, 1872, p. 268), avait déjà vu cette analogie.
3. Bile est traduite quelquefois, voir ci-après, pièce VIII.
4. Voir la suite des hommages des barons du Tournel, dans A. Philippe, La
baronnie du Tournel, ouvr. cité. LINGUISTIQUES DU GEVAÜDAN. 11 DOCUMENTS
parler local chez les seigneurs du pays, au profit, non seulement
du français, mais de l'idiome d'une région voisine considérée
sans doute comme plus cultivée, l'Auvergne. Aldebert, évêque
de Viviers, de la famille des barons de Peyre en Gévaudan, par
ticulièrement attaché à la langue de son pays d'origine et dési
rant en maintenir l'usage, est obligé de prescrire à ses héritiers
de parler comme leurs ancêtres, et non auvergnat ni français1.
Pourtant, ce n'est pas avant le xvc siècle que nous trouvons des
documents en français rédigés à Mende. Si en 1427 (35) les con
suls de cette ville s'adressent encore en provençal à leur évêque,
le secrétaire de celui-ci en 1438 donne une quittance en fran
çais2. Le premier compte de Mende écrit en français est de 1464 3.
La déposition d'un notaire de cette localité en 1495 (43) con
tient de nombreuses locutions françaises. Même en s'adressant
à des paysans, les gens de justice en 1499 (XIII) ont l'intention
de parler la langue du nord de la France. Le langage employé
par des artisans en 1508 (47) est à demi français. Dans les
campagnes, la transformation est naturellement plus lente; en
1552, à La Canourgue (XVI), un notaire rédige encore un acte
dans cette langue hybride qu'emploient à la même époque d'autres
de ses confrères (56, 58). Sur soixante-treize reconnaissances
féodales que reçoit au Monastier en 1539 (54) le notaire Charrier,
et qu'il consigne dans ses notes, visiblement suivant les décla
rations des intéressés, trois seulement sont en français, et c'est
encore en provençal qu'on rédigera en 1551 (57) le cadastre de
cette localité et qu'on y transcrira les mutations en 1630 (59).
Il y a encore aujourd'hui dans le pays des habitants qui parlent
uniquement le patois.
Les seize pièces que nous publions ci-après s'échelonnent entre
1. Voir la traduction de son testament (1303) : Dr B. P[runière], L'ancienne
baronnie de Peyre, dans Bull, de la Soc... de la Lozère, t. XVII (1866), 2e part
ie, p. 239 (reproduit dans Abbé Roche, Armoriai généalogique et biogra
phique des évêques de Viviers, Lyon, 1894, notice LUI, réimprimée par l'abbé
F. Remize, Les évêques de Viviers originaires du Gévaudan, dans Archives
gévaudanaises, publ. par la Soc... de la Lozère, t. I, 1903-1908, p. 331), et la
citation de F. André, Inventaire sommaire des Archives... Lozère, série G,
t. 1 (1882), art. G- 109 : « Item volumus et ordinamus quod hères noster vel
legatarii nostri, qui de génère nostro sunt, non loquantur modo arvernico, vel
gallico, seu alio, sed prout pater noster loquebatur et nos loquimur. »
2. J. Quicherat, Rodrigue de Vülandramlo (Paris, 1879), p. 297.
3. Arch, de Mende, CG 4. Le latin reparaît d'ailleurs dans les documents de
ce genre jusqu'au milieu du xvi° siècle. DOCUMENTS LINGUISTIQUES DU GEVAUDAN. 12
1 109 et 1552, mais ne nous donnent malheureusement aucun texte
de 1219 à 1351. Nous avons signalé à la suite de cette édition
les soixante autres documents rédigés dans le même idiome (vers
1050-1630) que nous avons pu connaître. Nous les avons
écartés de notre choix, soit parce qu'ils n'étaient pas inédits1,
soit parce que nous n'en avions plus les originaux, soit enfin
parce qu'ils paraissaient d'un faible intérêt2. Nos indications
ont été puisées en majeure partie dans des ouvrages imprimés3;
le résultat serait beaucoup plus riche pour qui aurait la faculté
de dépouiller notamment les quelque trois milliers de registres
de notaires remontant à 1290 conservés aux Archives de la
Lozère4.
Parmi les documents publiés ou analysés ici, une trentaine pro
viennent de Mende (I, II, VIII, IX, X, XI, XII, 21, 22, 24-
27, 32-36, 38-41, 43-45, 48-53, 57, 59), quatre du Monastier5
(XIV, 55, 58, 60), deux de Montjézieu6 (54, 56), un de La
Canourgue7 (XVI), un de Saint-Léger-de-Peyre8 (XV), un de
Saugues9 (37), un du Malzieu10 (47), un de Marvejols (29). Parmi
ceux dont l'origine est moins sûre, une dizaine ont été probable
ment écrits à Mende (III-VII, XIII, 2, 3, 10-14), deux dans la
région de Marvejols (31, 42), quelques autres dans les Gévennes
(17, 20, 23, 28). Seuls les n03 4-9, 15, 16, 18, 19 ont pu être
rédigés hors du Gévaudan, mais non loin, à Millau.
1. Nous n'avons pas tenu compte cependant des éditions si défectueuses déjà
données des n0K III, V, VII.
2. Nous avons négligé l'indication même des nombreux hommages postérieurs
à 1219, qui ne font que reproduire ceux prêtés à cette date.
3. Je dois à la bienveillance de mon maître, M. P. Meyer, que je remercie
respectueusement, l'indication des nos 17, 20, 23 et la copie des n°s 34 et 46.
4. Voir les tables publiées sur les couvertures des Répertoires numériques
des séries O et P (1911), K et L (1912) des Archives de ce département. Il n'y
a aucune chance de rien trouver dans les communales autres que
celles de Mende en dehors de quelques compois en langue vulgaire, mais
certains notaires conservent encore des minutiers fort anciens.
5. Cant, de Saint-Cermain-du-Teil, arr. de Marvejols.
6.de La Canourgue.
7. Ch.-l. de cant., arr. de Marvejols.
8. Cant, de Marvejols.
9. Ch.-l. de cant., arr. du Puy.
10. de arr. de Marvejols. DOCUMENTS LINGUISTIQUES DU GEVAUDAN. 13
I. — Documents publiés1.
I.
1109.
Fondation par Aldebert, évêque de Mende, d'un repas annuel
en faveur des clercs de cette ville, et donation perpétuelle
par le même à l'église de Mende du froment et du vin
pour la, célébration du saint sacrifice.
Original. Archives départementales de la Lozère, G 442.
Incarnationis dominice anno millesimo C. ||2 VIIII0. Ego
Aldebertus, Mimatensis Dei gratia episcopus, ||3 divino tactus
timoré, et animarum patris mei ||4 Auztorgii, etmatris mee, et
avunculi mei, dom-\b-ni Aldeberti, predecessoris mei, comp-
ventione motus, \f et peccatorum meorum recordatione com-
pulsus, ||7 institui ut in anniversario eorum, quod est kl.
madi-\\8-as, refectio pariter universis Mimatensibus cleri-\\9-cis
dum viverem darem, et post fïnem meum, similiter ea-\\*°-dem
refectio fiat in perpetuum, de censu videli-\\u -cet qui exit de
villa que vocatur Lascolz3, ||12 Mo tot el feu de lu mas qua
achaptet du ||13 Alart4. Idem vero Aldebertus episcopus, cum
denique egro-\\iA-ta,retur, accepta penitentia, dixit ut de
eadem |p villa que vocatur Lascolz semper procederet fru-\\ie-
mentum et vinum ad sacrificium faciendum in Mi-[|1 7-matensi
çcclesia. Hoc dédit in presentia Rai-W^-mundi Nogole, et
Deodati Febroarii, et Guigo-\\i0-nis Garnelmi. Si quis autem
propinquorum vel he-\\20-redum meorum hocvotivum donum
destrue-f* -re voluerit, destruatur, et ab ecclesia elimine-f2-
tur, et potestate mei ordinis excomu-f^-nicetur, et in infer-
num cum Juda darnpne-\\2i~tur.
1. Dans les mots en langue vulgaire, les lettres abrégées ont été restituées
en italiques. Les noms de lieu sont identifiés uniquement la première fois
qu'ils se rencontrent.
2. Le début de cet acte jusqu'à Mimatensibus clericis est publié dans Dom
Vaissète, Histoire générale de Languedoc, t. V (Toulouse, 1875), col. 810.
3. Lascols, comra. de Saint-Léger-de-Peyre, cant, de Marvejols.
4. Je comprends ainsi ce passage : l'alleu tout entier et le fief du mas qu'il
acheta d'un nommé Alart.

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