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Du populisme à gauche : les cas français et italien - article ; n°1 ; vol.56, pg 121-131

De
12 pages
Vingtième Siècle. Revue d'histoire - Année 1997 - Volume 56 - Numéro 1 - Pages 121-131
Populism on the left: the French and Italian cases, Marc Lazar.
In France like in Italy, the left repeatedly is tempted by protestation and identity-type populisms. For Marc Lazar, it's more a question of observing a syndrome than a coherent doctrine: idealized representation of a united, just, good, all-powerful but exploited people; defiance towards representative institutions; demands for direct democracy; designation of a charismatic leader, of the dominating enemy and his plots - the corrupt elites. Finally, we're told, the left resists populism because of its acceptance of a traditional democratic framework, old structures and an ideological framework that is stronger than makeshift populisms. Nevertheless, traces of populism can be found in the discourse and behavior of Communist parties especially, in far-left groups but also in the socialists, especially in the periods of broad alliances when it's necessary, to gather the people. This left-wing populism extends a revolutionary reading of Jacobinism that is distrustful of institutionalised representations by aspiring to the exclusion of all the privileged.
11 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Marc Lazar
Du populisme à gauche : les cas français et italien
In: Vingtième Siècle. Revue d'histoire. N°56, octobre-décembre 1997. pp. 121-131.
Abstract
Populism on the left: the French and Italian cases, Marc Lazar.
In France like in Italy, the left repeatedly is tempted by protestation and identity-type populisms. For Marc Lazar, it's more a
question of observing a syndrome than a coherent doctrine: idealized representation of a united, just, good, all-powerful but
exploited people; defiance towards representative institutions; demands for direct democracy; designation of a charismatic
leader, of the dominating enemy and his plots - the corrupt elites. Finally, we're told, the left resists populism because of its
acceptance of a traditional democratic framework, old structures and an ideological framework that is stronger than makeshift
populisms. Nevertheless, traces of populism can be found in the discourse and behavior of Communist parties especially, in far-
left groups but also in the socialists, especially in the periods of broad alliances when it's necessary, to gather "the people". This
left-wing populism extends a revolutionary reading of Jacobinism that is distrustful of institutionalised representations by aspiring
to the exclusion of all the "privileged".
Citer ce document / Cite this document :
Lazar Marc. Du populisme à gauche : les cas français et italien. In: Vingtième Siècle. Revue d'histoire. N°56, octobre-décembre
1997. pp. 121-131.
doi : 10.3406/xxs.1997.4497
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/xxs_0294-1759_1997_num_56_1_4497;
:
;
;
DU POPULISME À GAUCHE:
LES CAS FRANÇAIS ET ITALIEN
Marc Lazar
En France comme en Italie, la gauche laire de l'action et du commentaire poli
connaît de façon récurrente des tenta tique en France comme dans d'autres
tions populistes de type «protestat pays occidentaux. Plus que jamais, qu'il
aire » et « identitaire » . Pour Marc soit employé pour caractériser un mou
Lazar, il s'agit davantage d'observer un vement ou le disqualifier ou, au contraire,
syndrome qu'une doctrine cohérente. qu'il soit revendiqué fièrement par cer
Au bout du compte, nous dit-il, la gau tains acteurs, «le terme est exceptionnel
che résiste au populisme par la recon lement vague»2 et singulièrement piégé.
naissance du cadre démocratique Le maniement de la notion de populisme
traditionnel, des structures déjà suppose donc une grande prudence et
anciennes et un cadre idéologique plus nécessite un travail d'exploration concept
fort que le bricolage populiste. Il uel3. Pour cet article, nous considérer
n'empêche: on en trouve des traces ons, avec Peter Wiles, le populisme
dans le discours et la conduite des part comme un «syndrome» plus que comme
is communistes surtout, dans les grou l'expression d'une doctrine précise4. Un
pes d'extrême gauche, mais également syndrome aux formes diversifiées mais
chez les socialistes, notamment dans les qui partagent au moins deux traits
périodes de larges alliances, quand il
faut rassembler « le peuple » . 2. Ibid., p. 3.
3. En plus des travaux consacrés à certaines études de cas
que nous aurons l'occasion de citer, nous renvoyons ici, plus C'est parce qu'elle estimait que le particulièrement, aux livres de Margaret Canovan, op. cit. de
populisme était «l'un des mots les Gino Germani, Authoritarianism, Fascism, and National Popul
ism, New Brunswick, Transactions Books, 1978, 292 p. plus confus du vocabulaire de la
Guy Hermet, - L'autoritarisme -, dans Madeleine Grawitz, science politique » que Margaret Canovan Jean Leca (dir), Traité de science politique, Paris, PUF, tome 2,
1985, p. 269-312 Ghita Ionescu, Ernest Gellner (dir.), Popullui a consacré un livre afin d'en saisir
ism, Londres, Weidenfeld. & Nicolson, 1969, 263 p.; Pierre- les diverses facettes et d'en proposer une André Taguieff, ■ Political Science Confronts Populism From
approche rigoureuse1. Seize ans après a Conceptual Mirage to a Real Problem », Telos, pri
ntemps 1995, p. 9-43; du même, -Le populisme-, Universalia ce constat, le substantif «populisme» est 1996, Paris, Encyclopaedia Universalis, p. 118-125 ; les numér
devenu d'usage courant dans le os de la revue Telos, printemps 1995 et été 1995 ; Michel "Wie-
viorka, La démocratie à l'épreuve. Nationalisme, populisme
ethnicité, Paris, La Découverte, 1993, 174 p.
4. Peter Wiles, -A Syndrome. Not a Doctrine. Some El
1. Margaret Canovan, Populism, New York-Londres, Har- ementary Theses on Populism », dans Ghita Ionescu,
court Brace Janovich, 1981, p. 301. Ernest Gellner (dir.), op. cit., p. 166.
-121- LAZAR MARC
communs : « Toutes les formes de popul fiés de populistes, deux partis socialistes,
isme sans exception, note Margar longtemps marqués par l'existence en
et Canovan, comportent une forme leur sein de courants influencés par le
d'exaltation du " peuple " et d'appel au marxisme et désireux de réaliser des
" peuple ", et tous sont, en un sens ou transformations radicales, cependant que
un autre, anti-élitistes » l. Encore faut-il dans les années 1960-1970 des organi
préciser que la définition du peuple et sations d'extrême gauche, à l'influence
le contenu de l'anti-élitisme varient d'un non négligeable, entendaient « servir le
populisme à l'autre. peuple ». L'esquisse de comparatisme,
Notre questionnement est bien parti qui ne peut être entreprise que pour
culier et mérite donc d'être explicité. l'après seconde guerre mondiale, permet
Nous ne procéderons pas à une analyse ainsi de sortir du cadre étroit d'un seul
du populisme en tant que mouvement terrain d'observation, de tester des
politique autonome, classé le plus sou hypothèses plus amples et de faire éven
vent par les observateurs à droite de tuellement surgir des réflexions nouvell
l'échiquier politique quand bien même es sur le passé comme sur le présent.
il prétend transcender la division droite-
gauche et emprunte des fragments de
O LA GAUCHE ET LE POPULISME son discours idéologique à la droite et
à la gauche ; nous n'examinerons pas
En France comme en Italie, la gauche non plus les populismes, au demeurant
connaît de manière récurrente des tenassez rares, qui se situent d'eux-mêmes
tations populistes, de type «protestataire» à gauche 2. Nous nous proposons de
et «identitaire». La première, explique repérer l'éventuelle présence au sein
Pierre-André Taguieff qui a établi cette de la gauche socialiste et communiste
distinction, en appelle au peuple selon d'un populisme, comme «style politique
une logique de «l'hyperdémocratisme, susceptible de mettre en forme divers
idéalisant l'image du citoyen actif et matériaux symboliques...»3, dont les
méfiant à l'égard des systèmes de repréréférences idéologiques et politiques
sentation, censés le déposséder de son proviennent bien de ce lieu de nais
pouvoir ou de ses initiatives». La seconde sance4.
établit une corrélation étroite entre le Pour ce faire, l'observation de la
peuple et la nation, en lançant « un appel France prend du relief si elle bénéficie
au peuple tout entier - supposé homodu contrepoint italien. De part et d'autre
gène (en deçà des divisions de classes) — des Alpes, ont évolué et continuent
qui se confond avec la nation rassemblée, d'exister deux des plus importants partis
dotée d'une unité substantielle et d'une communistes occidentaux, parfois quali-
identité permanente»5. Selon Taguieff,
ce deuxième type peut déboucher
sur du «national-populisme», par exemp1. Margaret Canovan, op. cit., p. 294.
2. Pour se limiter à une période très récente en Europe le avec le Front national de Jean-
occidentale, en dehors de Bernard Tapie en France, l'un des
Marie Le Pen ; nous aurons quant à nous exemples les plus intéressants de ce type de mouvement est
certainement constitué par le PASOK. Voir Myron Achimastos, tendance à y rattacher des formes de « Le Mouvement socialiste panhellénique et l'implantation populisme «national- populaire» associant de l'idéologie populiste dans un régime pluraliste -, dans
Marc Lazar (dir.), La gauche en Europe, Paris, PUF, 1996, le peuple et la nation, mais avec une
p. 347-365. conception de ces deux entités qui diffère 3. Pierre-André Taguieff, «Le populisme», art. cité, p. 118.
4. Nous ne ferons donc que des allusions à d'autres mou
vements de gauche qui peuvent être rattachés au populisme
et à certains comportements intellectuels. 5. Pierre- André Taguieff, «Le populisme-, art. cité, p. 120.
-122 ;
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DU POPULISME A GAUCHE
de celles de l'extrême droite et des natio La cohérence de l'ordonnancement de
nalistes 1. ces matériaux est assurée par l'identif
Les tentations populistes de la gauche ication et la désignation des figures de
associent plusieurs éléments fondament l'ennemi. En effet, le populisme, quel
aux. Elles se manifestent d'abord par une qu'il soit, se nourrit en permanence de
représentation idéalisée d'un peuple pro la dénonciation des complots ourdis
contre le peuple par les élites et leurs ducteur, travailleur, dominé, exploité,
puissances maléfiques. L'anti-élitisme uni, cohérent, profondément juste et bon,
détenteur de toutes les vertus et tout vise le pouvoir économique, fondé sur
puissant. Le peuple est à la fois une réal l'argent: ce sont les «gros» capitalistes,
ité sociale valorisée et le détenteur par fustigés comme parasites et parfois «cos
excellence de la souveraineté politique : mopolites»4. Mais il s'attaque aussi aux
il signifie « the whole people, everyone« responsables politiques supposés défen
et « the common people, the nonelite»2. dre les intérêts du capital ou leurs pro
pres : le peuple du « bas » est alors Cette conception du peuple peut alors
s'associer au concept moderne de la encensé pour son bon sens et ses inten
nation tel qu'il naît en France avec la tions nobles et opposé aux manoeuvres
Révolution française qui, pour reprendre pernicieuses du «haut», du «Palazzo»,
la formule suggestive de Pierre Nora, en selon la formule de Pier-Paolo Pasolini,
a «coagulé les trois sens. Le sens social: employée pour la première fois en 1975
et passée dans le langage courant italien, un corps de citoyens égaux devant la
loi ; le sens juridique : le pouvoir cons désignant le pouvoir dans ses aspects
tituant par rapport au pouvoir constitué; autoritaires, négatifs et corrompus. Enfin,
le sens historique : un collectif d'hommes les élites du savoir ne sont pas toujours
unis par la continuité, un passé et un épargnées et le populisme de gauche
avenir » 3 : la nation ne se fonde donc embouche parfois les trompettes de
l'anti- intellectualisme. point sur Yethnos mais sur le démos. Par
ailleurs, le populisme de gauche exprime Ainsi, au cœur de tout populisme, et
une défiance envers les institutions repré notamment celui originaire de la gauche,
sentatives et revendique par conséquent se trouve la dénonciation de la dominat
ion. «Pour les populistes, notait Franla démocratie directe, sans intermédiair
es, afin que le peuple contrôle et dirige çois Bourricaud, la concurrence n'est pas
réellement la vie politique. Enfin, il se un jeu réglé, c'est une lutte à mort. La
domination est le moteur de l'histoire. reconnaît dans un leader, qui doit être
fils et guide du peuple, doté d'attributs Mieux : elle est la seule fondatrice de
tout pouvoir et même de toute légitcharismatiques, apte à s'adresser aux foul
imité » 5. Le sociologue français avait d'ailes, et dont la personnalité est supposée
incarner la souffrance du peuple et la leurs repéré le paradoxe du populisme,
promesse de son bonheur futur. anti-élitiste et lui-même élitiste, à gauche
comme à droite, puisqu'il fait l'éloge des
1. Sur le peuple et la nation des nationalistes, voir notam « minorités agissantes » et des « avants-garment, Pierre Birnbaum, « La France aux Français'. Histoire
des » 6. des haines nationalistes, Paris, Le Seuil, 1993, 400 p.
Raoul Girardet, Le nationalisme français : anthologie, 1871-
1914, Paris, A. Colin, 1970, 277 p. Pierre-André Taguieff,
- Le nationalisme des nationalistes. Un problème pour l'histoire
des idées politiques », dans Gil Delannoi et Pierre-André
4. Pierre Birnbaum, Le peuple et les gros, Paris, rééd. Pluriel, Taguieff, Théories du nationalisme, Paris, Kimé, 1991, p 47-124.
1995. 2. Margaret Canovan, op. cit., p. 277. Souligné par l'auteur.
5. François Bourricaud, Le retour de la droite, Pans, Cal- 3. Pierre Nora, « Nation », dans François Furet,
mann-Lévy, 1986, p. 218. Monaz Ozouf, Dictionnaire critique de la Révolution française,
6. Ibid. Paris, Flammarion, 1992, p. 801.
•123- :
MARC LAZAR
Pourtant, le populisme dans les partis partis socialistes, plus compliquée chez
les partis communistes, aboutit à édul- de gauche ne se manifeste que comme
corer — mais non à anéantir - la charge une possibilité à laquelle s'opposent
d'autres forces. D'abord, l'influence du de la critique contre les élites politiques
marxisme érige les classes sociales en dont sont membres les dirigeants de ces
catégories fondamentales de l'appréhen partis, ou contre la démocratie représent
sion des sociétés dans lesquelles les part ative.
is s'insèrent, ou encore dans la concept
ion du passé, du présent et de l'avenir O LES TENTATIONS POPULISTES
de ces derniers : en particulier, la place DE LA GAUCHE FRANÇAISE
centrale longtemps accordée dans leur
En France, les composantes populistes stratégie comme dans leur culture et leur
au sein des partis de gauche se déclinent identité à la classe ouvrière entrave
principalement sur deux registres étrol'essor d'un populisme. Ensuite, les partis
itement imbriqués, celui du social et celui de gauche se réfèrent à une idéologie
du politique. Le premier est surtout le particulièrement structurée qui tranche
fait du PCF, mais la SFIO et le PS n'en avec les bricolages populistes 1 : en ce
sont pas immunisés. Il se manifeste par sens, le populisme de gauche n'apparaît
les accusations répétées contre les «gros» généralement que comme une forme
qui s'incarnent, selon les moments, dans dégradée de l'idéologie des partis de gau
les 200 familles, les trusts, les monopoles che ; il est plutôt « une vision de la société
ou le capitalisme monopoliste d'État. concrète»2 qu'une du monde,
Face à ces ennemis, le PCF, lorsqu'il quand bien même la première dérive de
déploie une stratégie d'union, encense la seconde. Enfin, le développement du
le peuple. Depuis les années 1934-1936, populisme est entravé par l'existence
où il a commencé pour la première fois d'organisations politiques structurées
à utiliser ce vocable et non plus simpleayant par conséquent leurs intérêts, leurs
ment celui de classe, le PCF lui associe ressources, leurs valeurs (être membre,
cinq données. Le peuple se définit par par exemple, d'un parti communiste,
le nombre massif de ses composantes dans la perspective léniniste, représente
une purification suffisante pour l'intellec (opposé à une petite minorité) ; il est « le
lieu géométrique où se retrouvent les diftuel bourgeois et n'implique que rar
ement d'aller au peuple) 3. Ces partis par férentes couches sociales», en gommant
ticipent à la compétition politique et toute contradiction éventuelle entre
elles 4 : il exprime les intérêts de la nation recherchent parfois des alliances. Le res
pect des procédures démocratiques, menacée de toutes parts : il dispose de
l'assimilation des valeurs de la démocrat la pleine souveraineté politique ; enfin,
ie libérale, relativement aisée dans les il ne prend sens que par son avant-garde,
c'est-à-dire le PCF qui est à la fois au
service et à la tête du peuple de France: 1. Ce qui ne signifie pas, ainsi que le remarque justement
Margaret Canovan Cop. cit.) que le populisme ne revêt pas «Nous sommes le parti du peuple» s'était
parfois des aspects idéologiques précis. L'un des meilleurs
déjà écrié Maurice Thorez, le 15 mai exemples, parmi d'autres, en est fourni par le populisme russe.
Voir Franco Venturi, Les intellectuels, le et la révo 1936 5. Ces thématiques forment un inva- lution. Histoire du populisme russe au XIXe siècle, Paris, Gal
limard, 1972, 2 vol. Sur l'idéologie politique, voir
4. Stéphane Courtois, » Le peuple et le parti », H-Histoire, Pierre Ansart, Les idéologies politiques, Paris, PUF, 1974.
2. Myron Achimastos, op. cit., p. 351. 8, avril-juin 1981, p. 126. Tout ce passage est directement
inspiré de cet article. 3. Ce point est bien mis en lumière par Marnix Dressen
« Les étudiants à l'usine (mobilisation et démobilisation de la 5. Denis Peschanski, Et pourtant ils tournent. Vocabulaire
et stratégie du PCF (1934-1936), Paris, Publications de l'INaLF, gauche extra-parlementaire dans les années 1960-1970 le cas
collection ■ Saint-Cloud » - Klincksieck, 1988, p. 169. des établis maoïstes) -, thèse de doctorat, IEP de Paris, 1992.
■124- DU POPULISME A GAUCHE
riant du communisme français lors de les»4 et il lance le slogan appelé à un
ses périodes de large ouverture qui grand succès «Faire payer les riches».
Pour sa part, le nouveau Parti socialiste contrastent avec les phases d'isolement,
par exemple, durant la guerre froide ou au lendemain du congrès d'Epinay (1971)
est fortement imprégné par le marxisme. même avec celles où s'amorcent des ren
versements d'alliances (par exemple, le Il n'hésite d'ailleurs pas, surtout le cou
rant du CERES de Jean-Pierre Chevènedébut des années I960, où le PCF
ment, à donner des leçons de classe à commence à sortir de son repli) 1. L'union
son allié communiste. Il a aussi des de la gauche dans les années 1970 offre
accents populistes quand il en appelle un bon exemple de ces conceptions
à l'ensemble du peuple et diabolise ses communistes du peuple qui dérivent à
ennemis. Ainsi François Mitterrand, l'occasion dans des formes de populisme.
quand il s'en prend avec véhémence et Ainsi, en 1974, au XXIe congrès, le PCF
explique : « À qui proposons-nous de manière récurrente à «l'argent qui
corrompt, l'argent qui achète, l'argent qui l'union? À tous les travailleurs, à toutes
tue, l'argent qui ruine et qui les victimes du grand capital, à tout le
pourrit jusqu'à la conscience des hommpeuple de France, à la seule exception
es»5, actualise les vieilles illusions sur de la poignée de féodaux des grandes
le pouvoir et adhère à son tour au mythe affaires et de leurs cousins... La ligne de
des «gros »6. Il en va de même durant partage décisive se situe entre d'une part
les premières années du pouvoir socialla caste étroite qui domine l'économie
iste où les nationalisations sont supposet l'État, et, d'autre part, l'immense masse
ées faire tomber ces «Bastilles éconodes Français qui vivent de leur travail et
miques» que François Mitterrand se servent le pays»2. En 1976-1977, le PCF
plaisait à dénoncer7, et les forces du fait rédiger à travers le pays des Cahiers
«château» fustigées à plusieurs reprises de vérité et d'espoir: «L'accent y est mis
par Pierre Mauroy qui s'en prend au dans les mots, dans les couleurs, dans
«manque de civisme choquant» et à «la les thèmes sur le peuple (plebs plus que
mentalité d'émigrés» de «certains dirpopulus) souffrant de la misère et de la
igeants de banques d'affaires»8. pauvreté imposées par les classes et les
Pour la gauche, le peuple n'est pas castes dirigeantes ("le grand capital", "la
seulement une entité sociale largement droite") mais porteur des traditions et des
majoritaire dressée contre une poignée espoirs révolutionnaires de la Nation »3.
de parasites ennemis. Il désigne aussi le Le PCF, à cette époque, se présente
pouvoir politique en gestation. Au PCF comme le parti des « humbles », des « pau
en 1935, le peuple renvoyait à la Révolvres», des «opprimés» et non plus sim
ution française, aux Lumières et au jacoplement comme celui des travailleurs :
binisme ; après 1944, il représente en plus contre le capitalisme monopoliste d'État,
le socle de la démocratie populaire qu'il il «inclut dans le peuple 90 %, et plus,
souhaite instaurer et qui ouvrirait la voie des citoyens exploités par les monopo-
4. Pierre Birnbaum, op. cit., p. 123.
1. Voir l'analyse lexicologique du discours communiste des 5. François Mitterrand, Politique 1938-1981, tome 1,
années 1962-1968, alors que débute une stratégie d'union, Fayard, 1977, cité par Alain Bergounioux et Gérard Grunberg,
faite par Dominique Labbé, Le discours communiste, Paris, Le long remords du pouvoir. Le Parti socialiste français 1905-
Presses de Sciences Po, 1977. 1992, Paris, Fayard, 1992, p. 260.
2. Union du peuple de France pour un changement démoc 6. Pierre Birnbaum, op. cit., p. 133
XXIe congrès extraordinaire du PCF, Vitry, 1974, cité 7. Hugues Portelli, Le Parti socialiste, Paris, Montchrestien, ratique,
par Pierre Birnbaum, op. cit., p. 110. 1992, p. 96.
3. Jean-Paul Molinari, - Cahiers communistes -, Commun 8. Cité par Pierre Favier, Michel Martin-Roland, La décennie
isme, 20-21, 1988-1989, p. 130. Mitterrand, Paris, Le Seuil, 1990, tome 1, p. 133.
■125- MARC LAZAR
à la dictature du prolétariat. La notion façon misérabiliste, il est aussi exalté
de peuple va ainsi «acquérir une dimens selon une mythologie qui célèbre ses
" charnelle ", existentielle actions héroïques et accorde une large ion nouvelle,
avec l'émergence d'un " peuple commun place au peuple uni, en armes, et donc
iste", nouveau "peuple de Dieu"»1. à l'expérience de la Résistance. Quant à
Quant aux socialistes, ils s'escriment à Tapie, il se présente comme le meilleur
préciser la place du peuple dans le pou représentant du bon peuple contre les
« salauds » qui votent Front national et les voir à venir : d'où les dilemmes que tente
professionnels de la politique de tous de résoudre Léon Blum avec la distinc
tion qu'il propose entre l'exercice et la bords.
conquête du pouvoir2. Mais il n'en En France, le populisme de gauche
demeure pas moins qu'en diverses occa s'exprime de manière récurrente, mais
sions, ils prétendent incarner la volonté correspond surtout aux périodes de lar
ges alliances où il s'agit de rassembler du peuple uni: le 21 mai 1981, le nou
veau président Mitterrand explique que le peuple. Il se nourrit de plusieurs filons.
«la majorité politique des Français démoc En premier lieu, il prolonge une lecture
ratiquement exprimée vient de s'identi révolutionnaire du jacobinisme qui se
fier à sa majorité sociale»3; lors des méfie de la représentation, «institution
débats sur les nationalisations, le député vicieuse dès le principe»5. Il entretient
André Laignel apostrophe Jean Foyer, la croyance jacobine dans le rôle de la
député RPR: «Est de nécessité publique minorité vertueuse qui, au nom du bien
ce que le peuple souverain qualifie de général, tente d'imposer l'image d'un
tel. Il n'existe aucune définition préalable peuple uni, incarné par un seul courant
ou immanente de la nécessité publique. et débarrassé de ses ennemis. Comme
C'est au législateur qu'il revient d'appréc l'écrit Roland Mousnier, «seuls les Jaco
ier souverainement. M. Foyer a donc bins connaissent et veulent l'intégralité
juridiquement tort car il est politiquement du contrat social, tous les droits de
minoritaire » 4. l'homme, la liberté, l'égalité des droits,
Le populisme s'affirme de façon plus la souveraineté du peuple. C'est eux qui
nette encore dans certains groupes gau savent d'avance la vérité de ce peuple.
Ils peuvent agir conformément à celle- chistes des années 1960-1970, chez des
formations qui pourtant se réfèrent au ci sans consulter les autres citoyens. Ils
marxisme-léninisme, comme l'UJCML et peuvent véritablement montrer aux
son journal Servir le peuple ou encore la autres ce que ceux-ci veulent au fond,
Cause du peuple et dans les écrits d'intel et le leur dicter. Ce ne sera jamais que
lectuels qui leur sont proches. Le peuple la révélation par les Jacobins de ce que
est constitué par l'assemblage de tous les autres citoyens portent en eux-mêmes
les petits contre les « gros » et les appareils et qui leur est obscurci et voilé »6. Ce
institutionnels et politiques (dont les part « populisme dogmatique » fait que « le peup
is de gauche) : présenté souvent de le... est affirmatif, volontaire et puissant,
restreint en étendue et, pourrait- on dire,
sans complexe»7. En deuxième lieu, le 1. Stéphane Courtois, art. cité, p. 134. En fait, il vaudrait
mieux parler de « peuple-Dieu -, comme on le verra dans le
cas italien.
2. Voir à ce propos, le commentaire qu'en propose Marc
5. Lucien Jaume, Le discours jacobin et la démocratie, Paris, Sadoun, De la démocratie française. Essai sur le socialisme,
Fayard, 1989, p. 389- Paris, Gallimard, 1993.
6. Roland Mousnier, Les hiérarchies sociales de 1450 â nos 3. François Mitterrand, Réflexions sur la politique extérieure
jours, Paris, PUF, 1979, p. 123- de la France, Paris, Fayard, 1986, p. 140.
7. Alain Pessin, Le mythe du peuple et la société française 4. Cité par Pierre Favier, Michel Martin-Roland, op. cit., au XLX* siècle, Paris, PUF, 1992, p. 14. p. 133.
-126- ;
DU POPULISME A GAUCHE
populisme de gauche se combine avec nombreux intellectuels de gauche
une représentation de la nation qui se (marxistes et chrétiens)4, la faiblesse
constitue par l'exclusion des privilégiés, d'implantation du PS dans les couches
étrangers au corps social et politique. Le les plus populaires de l'électorat, la
fameux texte de Sieyès Qu'est-ce que le reconnaissance des vertus de la démoc
tiers état?, véritable «cri de guerre» contre ratie représentative et deliberative bien
la noblesse, selon la formule de Tocque- plus nette au PS qu'au PCF où le pro
ville, contient à cet égard des formulat cessus est toujours en cours et, enfin, la
ions appelées à un fort et durable reten relative faible place du thème du peuple
tissement, en particulier celle-ci : « Qui dans la littérature et les arts : comme le
oserait donc dire que le tiers état n'a remarque Nelly Wolf, «la localisation du
pas en lui tout ce qu'il faut pour former peuple, dans la culture républicaine,
une nation complète? Il est l'homme fort semble, pour l'imaginaire social, nulle et
et robuste dont un bras est encore non avenue»5.
enchaîné. Si l'on ôtait l'ordre privilégié,
la nation ne serait pas quelque chose O UN TERME DE COMPARAISON: L'ITALIE
de moins, mais quelque chose de plus»1.
En Italie, s'affrontent, selon l'anthrCette «invention de l'ennemi» inaugure
opologue Carlo Tullio-Altan, sur le long une longue tradition de conflictualité
terme deux types de populisme, «deux constitutive de l'identité de la gauche
archétypes idéologiques»". L'un, de gaufrançaise 2.
che, d'origine jacobine et révolutionnaire, Enfin, les difficultés de l'affirmation
directement importé de France, prend d'une «autonomie ouvrière», du fait,
deux sens, celui d'une volonté de subselon Jacques Julliard, de l'étalement de
version radicale et celui d'une modernisla révolution industrielle et de sa confi
ation forcée et autoritaire engagée par guration spécifique avec la combinaison
une élite au nom du peuple. L'autre est d'activités mixtes ouvrières et rurales, le
le populisme sanfedista du nom des poids de la bourgeoisie révolutionnaire,
armées de la Santa Fede (la Sainte Foi) le patriotisme et les valeurs nationales,
rassemblées par le cardinal Ruffo à la tradition jacobine, centralisée, unificat
Naples à la fin du 18e siècle pour rice et simplificatrice 3, peuvent aussi
combattre les armées révolutionnaires rendre compte de la valorisation du peup
françaises et notamment la République le, se métamorphosant parfois en popul
parthénopéenne : il en appelle au peuple isme.
contre le changement et prône le retour Néanmoins, le populisme, outre les
à un âge d'or. L'affrontement entre ces contrepoids généraux déjà évoqués, est
deux populismes se focalise dans l'anta- bridé par des dispositifs spécifiques à la
France : le fort ouvriérisme du PCF et de
4. Voir Tony Judt, Un passé imparfait. Les intellectuels en
France 1944-1956, Paris, Fayard, 1992, p. 245-261.
5. Nelly Wolf, Le peuple dans le roman français de Zola à
Céline, Paris, PUF, 1990, p. 264. Voir aussi Geneviève Bol- 1. Emmanuel Sieyès, Qu'est-ce que le tiers état?, Genève,
lème, Le peuple par écrit, Paris, Le Seuil, 1986 et Jacques Ran- Droz, 1970 (1789), p. 124.
cière, Courts voyages au pays du peuple, Paris, Le Seuil, 1990. 2. Voir, notamment, Bernard Manin, -La Révolution fran
On trouvera de stimulantes réflexions sur la question du peuçaise et l'invention de l'ennemi -, Communication à la table
ronde Les représentations de l'adversaire de la gauche fran ple en politique et dans l'analyse historique ou sociologique
4L congrès de l'Association de la dans les deux dossiers « Le populaire et le çaise: le cas du parti socialiste,
politique-, Politix 13 et 14, 1991, et, en particulier, dans française de science politique, 23-26 septembre 1992
Annie Collovald et Frédéric Sawicki, ■ Le populaire et le poliAlain Bergounioux, Bernard Manin, « L'exclu de la nation. La
gauche française et son mythe de l'adversaire-, Le Débat, 5, tique. Quelques pistes de réflexion en guise d'introduction -,
octobre 1990, p. 45-53. Politix, 13, 1991, p. 7-19.
6. Carlo Tullio-Altan, Populismo e trasformismo. Saggio sulle 3. Jacques Julliard, Autonomie ouvrière, Pans, Hautes Étu
des-Gallimard - Le Seuil, 1988, p. 24-25. idéologie politiche italiane, Milan, Feltrinelli, 1989, p. 52.
■127- LAZAR MARC
gonisme de deux conceptions du peuple : telle que le PCI l'interprète put parfois
le «peuple-Dieu» contre le «peuple de basculer dans une forme de populisme.
Si celui-ci rejette l'extrémisme subversif Dieu»1. Le premier populisme resurgit
aux lendemains de la deuxième guerre jacobin et sa conception d'une modernis
mondiale, plus encore au Parti socialiste ation autoritaire et forcée, il lui
italien d'unité populaire (PSIUP) qu'au emprunte néanmoins l'idée fondamentale
Parti communiste italien (PCI). Son lea que le Parti communiste doit incarner le
peuple en formation contre une poignée der, Pietro Nenni, se réfère à plusieurs
reprises à l'exemple de la terreur de la d'ennemis. Ceci se repère à plusieurs
Révolution française2. Pour lui, le pro reprises. Par exemple, à la fin de la lutte
létariat et le peuple étaient synonymes. antifasciste et à la Libération, lorsque le
Son populisme repose sur «une vision PCI entend faire un second Risorgimento
indifférenciée des masses populaires et qu'il oscille en 1945 entre, d'une part,
comme sujets de pulsions de rébellion la reconnaissance de la poussée popul
plutôt que comme porteuses d'intérêts aire et de la démocratie directe des
concrets, source de légitimation Comités de Libération nationaux et,
donnée une fois pour toutes plutôt que d'autre part, l'alliance au sommet entre
comme agent d'options politiques véri- partis5. Ou encore en 1946, quand
fiables à travers les procédures électora Togliatti en appelle à de nombreuses
les»3. Ses dons de tribun l'apparentent reprises au rassemblement général des
à un leader populiste capable d'enthou classes populaires et des classes moyenn
siasmer son auditoire. Dans un autre es et parle du PCI comme du parti du
genre, bien après lui, Bettino Craxi, qui peuple à l'exception d'un petit nombre
dirige le PSI à partir de 1976, adoptait de privilégiés et des groupes monopoli
stiques et ploutocratiques 6. Mais égalede temps à autre une démarche popul
iste, par exemple lorsqu'il se faisait nom ment dans les années 1970, lors de
mer à la direction de son parti par accl la stratégie du compromis historique
amation ou lorsqu'il en appelait au peuple (soit l'alliance proposée à la Démocratie
et fustigeait les intellectuels et les jour chrétienne), quand Franco Rodano, un
nalistes qui osaient le critiquer. «catho- communiste», selon l'expression
Quant au populisme du PCI, plus italienne, proche conseiller de
vigoureux qu'au PCF, il résulte de la stra Enrico Berlinguer, appelait de ses vœux
tégie politique de large union antifasciste la création d'une nouvelle formation poli
suivie par Palmiro Togliatti à partir de tique unitaire «porteuse, historiquement,
1944 mais se fonde également sur les d'une plénitude de vérité politique»7.
considérations théoriques de Gramsci qui En Italie, le traditionnel populisme
estimait qu'en Italie la tâche était de ra jacobin de gauche au lendemain de la
ssembler le peuple pour achever l'unif seconde guerre mondiale est conforté par
ication nationale et réaliser la révolution
démocratique et bourgeoise4. Or, la
5. Voir Claudio Pavone, Alle origini delta Repubblica, Milan, théorie «national-populaire» gramscienne Bollato Boringhieri, 1995, p. 57.
6. Voir par exemple, le discours à Reggio Emilia, le 24 sep
1. Ibid, p. 42-43. tembre 1946, dans Palmiro Togliatti, Ceto medio e Emilia rossa,
2. Voir, par exemple, Domenico Settembrini, - The Divided Bologne, STEB, 1953, 63 p. Nombreux autres exemples, dans
Left -, dans Spencer M. Di Scala (dir.), Italian Socialism Renzo Martinelli, Storia del Partito comunista italiano. Il «Par-
Between Politics and History, Amherst, University of Massa- tito nuovO" dalla Liberazione al 18 aprile, Turin, Einaudi,
chussets Press, 1996, p. 111-112. 1995, 390 p. et Aldo Agosti, Togliatti, Turin, UTET, 1996.
3. Giovanni Sabatucci, // riformismo impossibile, Bari, 7. Franco Rodano, Questione democristiana e compromesso
Laterza, 1991, p. 67. storico, Rome, Editori Riuniti, 1977, cité par Domenico Set
4. Voir, notamment, Antonio Gramsci, Cahiers de prison, tembrini, Storia dell'idea antiborghese in Italia. 1860-1989,
Paris, Gallimard, 1978-1996, 5 vol. Rome, Laterza, 1991, p. 435.
■128- :
:
:
DU POPULISME À GAUCHE
plusieurs facteurs : les tensions inhérentes contraint de prendre en compte les exi
entre le Nord et le Sud du pays l, gences ouvrières de sa base militante ou
«l'imprégnation populiste» proche de électorale. Dès avril 1946, dans une réu
celle dont parle Joseph Krulic pour la nion de la direction de son parti, Emi-
Croatie, la Slovaquie et la Lituanie, pays lio Sereni notait que la faiblesse du PCI
catholiques de faible tradition démocrat dans les classes moyennes à Milan et
ique et ayant connu eux aussi un régime Turin était due à la présence forte de la
fasciste ou antisémite pendant la seconde classe ouvrière «et les ouvriers, précisait-
guerre mondiale2, enfin une forme de il, ont une position de classe qui est une
populisme culturel très présent dans la attitude qui porte à considérer les intel
littérature (chez Pavese, comme chez lectuels et les cadres comme des enne
Carlo Levi, Pasolini ou Vittorini) et le mis »6. D'autre part, la gauche choisit de
cinéma (que l'on pense au néoréalisme) consolider la démocratie. Après la guerre,
qui préfère parler du peuple que de les directions du PSI et du PCI sont déci
l'ouvrier 3. dées à éviter à tout prix le retour du
Dans le même temps, ce populisme fascisme, expérience populiste par excel
est contrecarré par un double processus lence ; en outre, elles combattent le mou
vement du journaliste Guglielmo Gian- contradictoire qui travaille les partis de
gauche. D'une part, ils refusent le popul nini, YUomo Qualunque, qui, entre 1944
isme pour des raisons théoriques et à. et 1948, exalte l'homme commun, indif
cause de réalités sociales. C'est au nom férent à la politique et préoccupé un
du marxisme - et d'un marxisme à forte iquement par ses problèmes quotidiens7.
prétention conceptuelle en Italie - que Dans ces conditions, Pietro Nenni opte,
le populisme, par exemple dans la litt selon l'historien Luciano Cafagna, pour
érature, est dénoncé pour ne pas faire la voie de la partitocratie plutôt que pour
assez de place à la classe ouvrière et se la populiste 8. Si, au départ, les partis
complaire dans le régionalisme 4 ; pareille de gauche veulent de la démocratie pour
critique intellectuelle débouchera dans aller vers le socialisme, ils vont progres
les années I960 sur la revendication d'un sivement se convertir aux valeurs démoc
ouvriérisme, véritable école de pensée ratiques ; d'abord, et non sans difficul
valorisant l'ouvrier dans sa lutte contre tés, le PSI, puis le PCI, avec encore plus
le capitalisme 5. Par ailleurs, le PCI est de tergiversations. Il en résulte que la
gauche italienne en viendra à défendre
les institutions représentatives, ne recour1. Angus Stewart, -The social roots- dans Ghita Ionescu, ant, par exemple, qu'avec parcimonie à Ernest Gellner, op. cit., note que le populisme dérive des
tensions entre pays en retard et pays développés et « entre l'arme du référendum abrogatif que
les parties développées et en retard d'un même pays», p. 181. d'autres forces politiques utilisent à 2. Joseph Krulic, ■ Les populismes d'Europe de l'Est », Le
Débat, novembre-décembre 1991, 67, p. 85.
3. Sur la faible présence ouvrière dans la littérature, voir
Alberto Asor Rosa, Scrittori e popolo. Il populisme) nella litt armée) et à se mettre à son service. La littérature est abondante
en la matière signalons, en français, Isabelle Sommier, ■ La érature italiana contemporanea, Turin, Einaudi, rééd. 1988,
forclusion de la violence politique ouvriers et intellectuels 364 p. et Giorgio Gasparotti, Raccontare la fabbrica, Rome,
en France et en Italie depuis 1968 -, thèse de science politique, Edizioni Tritone-Editori Riuniti, 1992, 138 p.
Université de Paris 1, 1994. 4. Voir l'ouvrage de Alberto Asor Rosa, op. cit.
6. Intervention de Emilio Sereni, procès-verbal de la dire- 5. Il s'agit du groupe rassemblé autour de Renato Panzieri
zione du PCI, 10 avril 1946, cité par Francesco Barbagallo, qui publia la revue Quaderni Rossi. Sur ce courant, voir,
> Classe, nazione, democrazia la sinistra in Italia dal 1944 al notamment, Fabrizio D'Agostini (dir.), Operaismo e centralità
1956 », Studi Storici, 2-3, 1992, p. 486. La traduction est lioperaia, Rome, Editori Riuniti, 1978 et en français Mario Tron-
ttérale. ti, Ouvrier et capital, Paris, Éditions Bourgeois, 1977. L'ouvrié
7. Voir Silvio Lanaro, L'Italia nuova. Identitâ e sviluppo risme sera un des filons intellectuels de l'extrême gauche,
elle aussi traversée par des tentations populistes qui amèneront 1861-1988, Turin, Einaudi, 1988, p. 23-28.
certains groupes à exalter le peuple, à célébrer ses actions 8. Luciano Cafagna, Una strana disfatta, Venise, Marsilio,
héroïques (d'où la fascination pour la Résistance et la lutte 1996, p. 43-48.
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