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DUMAS (Alexandre) 1802-1870

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« Un homme ? Non, un élément », disait Michelet. « Le plein midi », renchérissait Hugo. Et Baudelaire : « La vitalité universelle. » On lui a reproché d'écrire trop vite, de rechercher trop passionnément le succès et – aux heures sombres – de faire feu de tout bois : c'étaient les défauts de ses qualités. Par-delà les réquisitoires d'une critique rigide, l'intérêt porté à Dumas s'est déplacé, ses pièces sont tombées dans un discrédit d'ailleurs immérité, ses Impressions de voyage et ses Mémoires sont surtout lus aujourd'hui par des littéraires, et le grand public ne garde sa faveur qu'à un petit nombre de romans. Sa grande chance, c'est qu'au bataillon sacré des lecteurs fidèles (Giono, Morand, Nimier...) a succédé une génération de critiques plus ouverts, qui ont multiplié les études et les éditions savantes.
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DUMAS (Alexandre) 1802-1870

Le théâtre

Dumas a livré toutes les batailles du théâtre romantique – le plus souvent avec succès, quand il était l'auteur de la pièce Henri III et sa cour (1829), Antony (1831), Kean (1836), etc. On lui reconnut très vite l'art de distiller le temps, dans l'espace clos des salles, pour obtenir une concentration extrême de l'action ; Hugo ne pouvait égaler son rythme endiablé, son sens aigu de la construction dramatique : « Le dernier mot une fois inventé, il veut que tout y aboutisse », disait Vigny. Dans cette violence, on voit mieux l'explosion incontrôlée de la haine amoureuse ; à l'origine, on y avait surtout reconnu le défi lancé à la société par un « maudit » byronien.

Il est vrai que l'auteur lui-même multipliait les défis. Après la mêlée romantique, très courte (1829-1831), il rêva de prendre le pouvoir au théâtre, eut sa propre salle (le théâtre de la Renaissance) et régna sur la critique dramatique (par son feuilleton dans La Presse en 1836-1838). À peine avait-il échoué qu'il repartait à l'assaut de la Comédie-Française – en attendant l'Académie, où en fin de compte il ne fut jamais officiellement candidat.

Ce qui lui fit obstacle, ce fut sa réputation, peu compatible avec les exigences mondaines d'alors : trop de créanciers, trop de maîtresses et de bâtards, trop de prises de position républicaines. Lui-même éprouvait périodiquement le besoin de changer d'air : ses Impressions de voyage, confiées aux journaux, devinrent une part importante de sa production à partir de 1840. Curieux voyageur, qui n'a guère décrit la Suisse, l'Italie ou la Russie ; l'espace élargi, le temps dilaté, le hasard des flâneries lui inspirèrent le désir de transcrire des anecdotes – celles qui lui advenaient, celles qu'il recueillait au fil de ses rencontres. Il se découvrit conteur et fit passer dans l'écriture un art de la conversation qui avait fait sa renommée dans les salons parisiens. Parallèlement, il sortait du romantisme à sa façon, cherchant le ton du conte (même si le contenu de l'action restait tragique) et jetant un regard critique sur l'époque précédente, où, dit-il, « la seule gaieté permise était la gaieté satanique, la gaieté de Méphistophélès et de Manfred [...]. J'avais mis, comme les autres, un masque sur mon visage [...]. Ce masque [...] devait tomber peu à peu et laisser mon visage à découvert dans les Impressions de voyage ». Incapable de renoncer au théâtre, il s'essaya à la comédie (Mademoiselle de Belle-Isle, 1839 ; Les Demoiselles de Saint-Cyr, 1843) avant d'inclure dans ses romans des scènes sorties en droite ligne de Beaumarchais.

Les romans « historiques »

Ce qu'on connaît surtout de lui aujourd'hui, ce sont ses romans « historiques » ; pourtant, il y vint plutôt tard. S'il découvrit l'histoire après 1830, ce fut pour mieux prédire la chute de la monarchie (Gaule et France, 1833) ; il n'imaginait pas qu'on pût changer la texture du passé, sauf à dialoguer les récits des chroniqueurs comme il prit l'habitude de le faire dans ses Scènes historiques (1831 sqq.). Peu à peu, il apprit à mener un travail de documentation dont il tirait à la fois des ouvrages d'histoire et des romans. Il garda de son expérience théâtrale l'habitude de s'entourer de collaborateurs auxquels il abandonnait le gros du travail d'érudition et la rédaction du premier jet, lui-même intervenant en amont pour la structuration dramatique et en aval pour le travail d'écriture. L'art théâtral et l'art du conte, la passion haletante et l'anecdote qui détend s'unirent dans cette forme nouvelle qui, contrairement à sa réputation, doit fort peu à l'imagination et à peu près rien à Walter Scott.

Lui-même dit être passé « de la science de l'histoire générale au désir de connaître l'histoire privée » ; en quoi il gardait le même fil conducteur. Ce républicain entreprit de démontrer que la monarchie avait été, à toutes époques, minée par l'usurpation, en quoi il retrouvait son thème favori : la bâtardise. Il faut lire Louis XIV et son siècle (1844-1845) pour découvrir le vrai sujet de la trilogie des Mousquetaires (1844-1850) : compte tenu des infirmités réelles ou supposées de Louis XIII, quel ministre – Richelieu, Buckingham, Mazarin – allait devenir le père du roi suivant ? Qui pouvait résister à une révolution, de Charles Ier d'Angleterre, le roi légitime, ou du bâtard Louis XIV ? Qui enfin avait vocation à fonder la monarchie absolue, sinon un imposteur en mauvais termes avec son père et sa mère selon la nature ?

Une telle entreprise était plus fragile qu'il n'y paraît : Dumas se gardait de la nostalgie à la Vigny et du pittoresque à la Hugo, son humour le préservait de la morosité, mais il n'était pas à l'abri des tentations totalisantes. Avec Le Comte de Monte-Cristo (1844-1846), il radicalisa les défis de ses drames : son héros passait par une mort symbolique pour devenir omnipotent, invulnérable et peut-être immortel. Dans Isaac Laquedem (1852-1853) – sa Légende des siècles –, un autre héros, effectivement immortel, était amené à prendre en charge tout le destin du genre humain. Mais ses deux totalisations les plus réussies furent les Mémoires (1852-1855) – où il appliquait à sa propre vie le principe des Impressions de voyage – et le cycle romanesque de La San Felice (1863-1865) – roman napolitain où il renouait avec les événements anciens qui avaient brisé le destin d'un autre bâtard : le général Dumas, son père. Ce fut l'été indien d'un auteur qui était « le génie de la vie » (George Sand) et qui mourut, dit-on, d'avoir trop vécu – et sans doute aussi d'avoir trop écrit.