Cette publication est accessible gratuitement
Lire

DURÉE

De
4 pages
Universalis_Article publié par Encyclopaedia Universalis DDUURRÉÉEE Cette notion indique l'idée de persistance d'un phénomène, de maintenance temporelle d'une réalité. Pour saint Thomas, la durée est, suivant la formule d'E. Gilson, « de même nature que le mouvement même de l'être qui dure ». Descartes, au nom du mécanisme, rejette le principe de permanence fondé par les scolastiques sur les formes substantielles. Dans son œuvre, c'est un rabattement de la durée sur l'étendue qui fonde la mesure de la durée. Cette soumission de la durée à une règle géométrique d'extension temporelle permet la réduction des rythmes phénoménaux au temps uniforme des horloges — comme épure temporelle d'un mouvement régulier uniforme, idéalement monotone, linéaire, composé d'instants successifs. Le lien entre les instants est d'extériorité pure. Aucune chose ne porte en soi le principe de sa permanence. À partir de la dynamique leibnizienne, la compréhension du substrat physique de la mécanique change profondément. La durée est à l'ordre temporel ce que l'étendue est à l'ordre spatial. Mais cela ne signifie nullement une réduction de l'expérience spatio-temporelle à la polarité cartésienne « étendue-durée ». Si l'étendue correspond aux variables extensives, la durée quant à elle renvoie à des variables intensives. Force, désir, vie, esprit sont autant d'expressions d'un même principe d'action par lequel toute individuation se réalise.
Voir plus Voir moins
DURÉE

Cette notion indique l'idée de persistance d'un phénomène, de maintenance temporelle d'une réalité.

Pour saint Thomas, la durée est, suivant la formule d'E. Gilson, « de même nature que le mouvement même de l'être qui dure ». Descartes, au nom du mécanisme, rejette le principe de permanence fondé par les scolastiques sur les formes substantielles. Dans son œuvre, c'est un rabattement de la durée sur l'étendue qui fonde la mesure de la durée. Cette soumission de la durée à une règle géométrique d'extension temporelle permet la réduction des rythmes phénoménaux au temps uniforme des horloges — comme épure temporelle d'un mouvement régulier uniforme, idéalement monotone, linéaire, composé d'instants successifs. Le lien entre les instants est d'extériorité pure. Aucune chose ne porte en soi le principe de sa permanence.

À partir de la dynamique leibnizienne, la compréhension du substrat physique de la mécanique change profondément. La durée est à l'ordre temporel ce que l'étendue est à l'ordre spatial. Mais cela ne signifie nullement une réduction de l'expérience spatio-temporelle à la polarité cartésienne « étendue-durée ». Si l'étendue correspond aux variables extensives, la durée quant à elle renvoie à des variables intensives. Force, désir, vie, esprit sont autant d'expressions d'un même principe d'action par lequel toute individuation se réalise. Cette compréhension dynamique de la stabilité et de la permanence des formes revenait à reconnaître, sans renoncer à la physique mathématique, que la durée (comme l'étendue) est une réalité complexe, dotée d'une intériorité.

Pour sa part, Bergson a opposé une durée vivante, concrète, pure à une temporalité de type abstrait et mathématique, figée dans l'ordre géométrique. Bergson réduit le schématisme mathématique à l'étendue cartésienne, et la fonction mentale qui lui correspond à la seule « intelligence », entendue comme l'intelligence appliquée de l'ingénieur. Par conséquent, « nous ne pensons pas le temporel, mais nous le vivons, parce que la vie déborde l'intelligence » (L'Évolution créatrice). Pourtant il y a dans la durée bergsonienne un aspect qui annonce une nouvelle pensée du temps, celle d'un temps structurant, qui serait hiérarchie de rythmes et de tensions : « Il n'y a pas un rythme unique de la durée ; on peut imaginer bien des rythmes différents, qui, plus lents ou plus rapides, mesureraient le degré de tension ou de relâchement des consciences et, par là, fixeraient leurs places respectives dans la série des êtres » (Matière et mémoire).

Cette alternative entre un temps vécu et un temps spatialisé engendre un débat à l'intérieur d'une même postulation ontologique sur la réalité du temps : le temps passe, s'écoule, il n'a d'autre réalité que ce devenir incessant où le présent s'épuise. L'expérience humaine est bornée de néant : « Comment donc ces deux temps, le passé et l'avenir, sont-ils puisque le passé n'est plus et que l'avenir n'est pas encore ? Quant au présent, s'il était toujours présent, s'il n'allait pas rejoindre le passé, il ne serait pas du temps, il serait l'éternité » (saint Augustin, Confessions, XI, 14). Ainsi comprise, la temporalité est la dimension de notre finitude. Nous n'échappons ni au temps, ni à l'histoire. La durée des modernes est la conscience originaire de cette limite. Ainsi réduite, la temporalité renvoie nécessairement à la notion d'un temps linéaire, irréversible, uniforme, historique, profane ; la durée ne peut correspondre alors qu'aux aspects les plus pauvres de la conscience. La conscience du temps constitue une donnée première à partir de laquelle l'être humain se pense dans une finitude absolue. Que ce soit la durée-mesure ou la durée-vécue, nous sommes toujours prisonniers de l'intuition temporelle du « flux », menacés, en sursis, à l'intérieur du temps. Nous sommes bordés par deux néants : le néant de la naissance et le néant de la mort. Pour la pensée de la temporalité comme flux, la durée signifie l'écartèlement de la conscience entre la certitude implacable de la mort et le désir à jamais inassouvi d'éternité.

C'est le postulat du temps-flux que Merleau-Ponty critique : « Le passage du présent à un autre présent, je ne le pense pas, je n'en suis pas le spectateur, je l'effectue [...], je suis moi-même le temps, un temps qui « demeure » et ne « s'écoule » ni ne « change » (Phénoménologie de la perception). L'expérience humaine du temps ne saurait se réduire au flux, qui fonde aussi bien la durée éclatée de la physique galiléenne que la durée-tension de l'intuition bergsonienne. La durée n'est que par son ouverture à l'éternité au cœur de l'instant.

Par-delà le flux temporel, Husserl nomme cette ouverture « auto-manifestation » — ce que Merleau-Ponty commente ainsi : « Il est essentiel au temps de n'être pas seulement temps effectif qui s'écoule, mais encore temps qui se sait [...], archétype du rapport de soi à soi ». La phénoménologie retrouve dans son ordre propre certaines intuitions qui ont été attestées de tout temps par les pratiques contemplatives, qui visent à instaurer en l'homme une expérience du silence ou du vide de conscience. « Dans le brahman, dans le soi, le nunc fluans et le nunc stans coïncident », comme l'écrit Mircea Eliade dans Images et symboles.

Auteur: ALAIN DELAUNAY
Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin