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Élites parisiennes entre XVe et XVIIe siècle : du bon usage du Cabinet des titres. - article ; n°2 ; vol.155, pg 607-644

De
40 pages
Bibliothèque de l'école des chartes - Année 1997 - Volume 155 - Numéro 2 - Pages 607-644
38 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Robert Descimon
Élites parisiennes entre XVe et XVIIe siècle : du bon usage du
Cabinet des titres.
In: Bibliothèque de l'école des chartes. 1997, tome 155, livraison 2. pp. 607-644.
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Descimon Robert. Élites parisiennes entre XVe et XVIIe siècle : du bon usage du Cabinet des titres. In: Bibliothèque de l'école
des chartes. 1997, tome 155, livraison 2. pp. 607-644.
doi : 10.3406/bec.1997.450886
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bec_0373-6237_1997_num_155_2_450886Résumé
L'étude des trajectoires parcourues par les familles des grands notables parisiens entre la fin du XVe et
le début du XVIIe siècle montre que le principe de leur identité sociale passa du Corps de ville, dont
elles accaparaient la gestion, à l'installation dans les cours souveraines et au Conseil. La nature et la
profondeur de cette mutation ne sauraient apparaître si l'on s'en tient aux généalogies du Cabinet des
titres de la Bibliothèque nationale de France. Seul le recours aux actes notariés permet d'apprécier la
diversité, la réussite ou l'échec des stratégies mises en œuvre par le patriciat municipal en formation à
Paris. Le paradoxe le plus clair que mettent en lumière les études lignagères est le dynamisme,
l'inventivité sociale de la noblesse de robe naissante, alors qu'un passage prématuré à la noblesse des
champs et même à la d'épée ou de Cour préludait souvent à un déclin. Les enquêtes
colbertiennes ont cependant imposé jusqu'à nos jours une autre conception de la noblesse, que
confortent précisément les titres généalogiques. L'enjeu historiographique du débat est de cerner les
dynamiques réelles de la France moderne et de donner une réponse sociale, au moins parisienne, à la
vieille question : qu'est-ce qu'être et que devenir noble ?
Zusammenfassung
Eine Untersuchung des gesellschaftlichen Werdegangs der großen Panser Notablenfamilien zwischen
dem ausgehenden 15. und dem beginnenden 17. Jahrhundert zeigt, daß deren soziale Identität sich
zunächst in der Stadtverwaltung herauskristallisierte, die die Familien ihrem Einfluß unterwarfen, um
sich dann auf eine Einbindung in die Cours souveraines und in den Staatsrat hin zu orientieren. Die
Eigenart und Radikalität dieses Übergangs lassen sich nicht aus den Ahnentafeln des Cabinet des titres
der Bibliothèque nationale de France ablesen. Erst eine Heranziehung der Notarsakten öffnet den Blick
auf die Variationsbreite, auf Erfolge und Mißerfolge der vom städtischen Patriziat in der Epoche seiner
Konstituierung verfolgten Strategien. Das auffälligste neue Moment, das solche familiengeschichtlichen
Untersuchungen zutage fördern, liegt in der Dynamik, präziser in der am gesellschaftlichen Fortkommen
orientierten, inhärenten Innovationskraft des jungen Verdienstadels, bei dem eine zu rasche Einbindung
in den Land- oder selbst in den Schwert- oder Hofadel oft den Niedergang einläutet. Dies widerspricht
nun den Adelsvorstellungen, die bis in die heutige Zeit von den Enquêtes colbertiennes geprägt werden
und die eben von den genannten Adelstafeln gestützt werden. Für die Historiographie stehen daher die
wahren Prozeßformen in der Entstehung des modernen Frankreich zur Debatte, wobei es um eine —
zunächst auf Paris beschränkte — soziologische Antwort auf die Frage geht : Was bedeutet es,
Adeliger zu sein oder zu werden ?
Abstract
The study of the progress made by the most eminent families of the Parisian notability between the late
fifteenth and early seventeenth centuries shows that the basis of their social identity shifted from the
Corps de ville, which they already controlled, to the sovereign courts and royal Council where they
progressively made their mark. The genealogical documents of the Cabinet des titres in the
Bibliotheque nationale de France alone offer insufficient evidence of the nature and importance of this
change. It is only by resorting to notarial records that one can appreciate the diversity and the success
or failure of the strategies put into practice by the municipal patriciate of Paris in its formative phase.
The clearest paradox resulting from the study of the various lineages is that the rising noblesse de robe
proves to be socially the more active and inventive, whereas those families who prematurely made their
way into the rural or even the military nobility often went into decline. But it is another conception of
nobility which has prevailed to the present day, reflecting the investigation ordered under Colbert, i. e.
precisely the conception asserted through genealogical titles. This discussion is intended as a
contribution to the understanding of the true dynamics of early-modern France. It suggests a social
answer, at least for Paris, to the time-worn question, what did it mean to be or to become noble ?Bibliothèque de l'Ecole des chartes, t. 155, 1997, p. 607-644.
ÉLITES PARISIENNES
ENTRE XVe ET XVIIe SIÈCLE
DU BON USAGE DU CABINET DES TITRES
par
Robert DESCIMON
« Ceux-là se moyennent ce nom de noblesse à
la pointe de leurs espées, ceux-cy à la pointe seu
lement de leurs plumes... Par quoy nous ne devons
point envier au gendarme qu'il se donne quelque
prérogative de noblesse par-dessus nous, moyenn
ant qu'il ne se laisse point piper d'une folle ima
gination fondée en la mémoire de ses ancestres. »
(Etienne Pasquier,
Les recherches de la France, II, XVII.)
De la fin du Moyen Âge à l'âge classique, comment les familles qui appar
tenaient aux élites urbaines ont-elles, au long des générations, construit et
manipulé leurs identités ? Quels changements se sont produits dans la cul
ture et l'imaginaire de la domination sociale et politique ? La réflexion ici
proposée ne sépare pas la définition de l'objet (la mutation des supports
de la domination sociale) et la critique des documents qui permettent de
l'appréhender, d'où le parti pris de mettre en regard des séries généalo
giques et des actes de la pratique juridique pour reconstituer sur le long
terme, autant que l'état de la documentation le permet, des généalogies sen
sibles aux jeux de l'alliance et de la collatér alité.
Les « bonnes villes » ont conjugué les temps du privilège bourgeois sur
des modes variés. Le choix opéré focalise la recherche sur le devenir de
grands lignages parisiens qui ont accaparé l'administration de la ville à la
fin du XVe et au début du XVIe siècle. « En s'emparant du pouvoir municip
al, l'élite fait plus que s'attribuer un moyen de domination, elle y trouve
Robert Descimon, directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales, Centre
de recherches historiques, 54 boulevard Raspail, F-75270 Paris Cedex 06. 608 ROBERT DESCIMON B.É.C. 1997
l'un des signes les plus éclatants de son identité » 1. Identité, certes, mais
qui a changé avec le temps : lors de la croissance impétueuse de « l'Etat
d'offices » entre François Ier et Louis XIV, beaucoup de ces familles ont
accédé à la haute robe2. À l'origine, les couches dirigeantes citadines se
sont formées et reproduites « d'après des procédures qui sont la légitima
tion d'une domination politique et sociale issue et nourrie du milieu
urbain » 3. Par la suite, la société urbaine a dû adapter ses propres critères
à des idéologies plus générales, qui situaient les normes de la réussite dans
le cadre de l'État monarchique. Ce processus d'unification des structures
mentales de la domination est une des évolutions constitutives de l'Ancien
Régime4. Si la plupart des histoires de lignages que l'on va retracer appa
raissent comme des histoires de succès, elles ne revêtent pas des caractères
identiques. Leur description permet d'aborder le problème sous une autre
face, en étudiant les stratégies d'adaptation mise en œuvre au sein de la
grande notabilité parisienne.
1. Bernard Chevalier, Les bonnes villes de France du XIV au XVI' siècle, Paris, 1982, p. 75.
Une communication présentée au colloque du Centre d'études supérieures de la Renaissance
à Tours est à l'origine du présent article ; je remercie vivement Gerald Chaix qui m'a permis
d'en reprendre le texte dans une version plus complète.
2. Denis Richet, Une famille de robe : les Séguier avant le chancelier, dans id., De la Réforme
à la Révolution : études sur la France moderne, Paris, 1991, p. 155-306 ; Barbara B. Diefen-
dorf, Paris city councilors in the sixteenth century : the politics of patrimony, Princeton, 1983.
Il va de soi que la capitale avec son Corps de ville ne fut pas seule à produire les élites
du pouvoir central : les villes, grandes ou petites, des provinces contribuèrent aussi à la fo
rmation de la noblesse d'État. Voir, pour la forte analyse d'un modèle provincial, Jonathan
Dewald, The formation of a provincial nobility: the Magistrates of the parlement of Rouen,
1499-1610, Princeton, 1980.
3. Franco Angiolini, Nobles et marchands dans l'Italie moderne, dans Cultures et format
ions négociantes dans l'Europe moderne, éd. F. Angiolini et Daniel Roche, Paris, 1995,
p. 97-110, à la p. 99. L'auteur insiste sur le découplage entre culture urbaine et culture
marchande, cette dernière trop souvent considérée comme la base exclusive du développe
ment de la « bourgeoisie ». Les nuances qui empêchent l'intégration des élites citadines et
rurales (nobles) sont discutées par Alexander Cowan, Urban élites in early modern Europe :
an endangered species ?, dans Historical research, t. 64, 1991, p. 121-137, mais sans prendre
sérieusement en considération l'expérience française.
4. Les trois ordres de « l'imaginaire du féodalisme » comportaient chacun leur groupe
supérieur. Les États généraux, jusqu'en 1614, enregistrent le fait. En 1789, l'intégration
des titulaires de charges anoblissantes, publiques ou municipales, dans le second ordre prive
le tiers état de sa composante la plus honorable, et la « noblesse » est devenue l'étalon uni
versel de la domination sociale : Denis Richet, Autour des origines lointaines de la Révolut
ion française : élites et despotisme, dans Annales, économies, sociétés, civilisations, t. 24, 1969,
p. 1-23, repr. dans De la Réforme..., p. 389-416. 1997 ÉLITES PARISIENNES 609 B.É.C.
I. Quelles sources pour quelle problématique sociale ?
L'évolution sociale des élites ne peut recevoir d'explication que si l'histo
rien se dégage des préjugés produits par les sources généalogiques5. Le
choix de la famille Larcher résulte de l'opportunité de confronter les ense
ignements du Cabinet des titres, ceux de précieuses archives privées et ceux
des minutes notariales au début du XVIe siècle. Celui de la famille Potier,
sans mystère sur le plan documentaire, illustre l'étourdissant dynamisme
d'une fraction des grands notables bourgeois. Celui de la famille Luillier,
exemple très complexe, démontre le pouvoir de fascination qu'exercent les
généalogies du Cabinet des titres auprès des historiens mêmes qui en ont
fait la meilleure critique. Chemin faisant, on évoquera l'histoire de bien
d'autres lignages, comme les Harlay et les Montmiral, les Hesselin et en
particulier les Turquam, contre-exemple révélateur.
La méthode proposée voudrait s'inspirer de trois règles : ne pas considé
rer les divers fonds d'archives comme un tout homogène dont il irait de soi
que les enseignements peuvent être rassemblés et mis sur le même plan;
sérier les sources en reconstruisant la logique de constitution propre à cha
cune ; partir des traces laissées par les pratiques sociales spontanées et con
sidérer à leur lumière les documents de seconde main, élaborés, non sans
arrière-pensées, par les familles ou par des érudits peu soucieux d'un art
de l'histoire pratiquée pour elle-même. À l'opposé de telles précautions, l'his
torien, parce que le Cabinet des titres donne la clé d'autres sources, suit
le cours de sa propre recherche : il fait entrer dans les reconstitutions qu'il
établit d'après des fonds généalogiques les données découvertes dans les
sources primaires. Cette démarche conduit à retrouver spontanément les cri
tères que les généalogistes des ordres ou les juges d'armes appliquaient aux
titres qu'ils vérifiaient et à porter d'éventuels diagnostics de falsification, qui
sont autant d'inconscients jugements de valeur. Car l'usurpation de titres
et de qualités, pratique sociale largement attestée dès les guerres de Reli
gion (y compris dans des minutes notariales authentiques, spécialement les
5. Toutes les séries du Cabinet des titres mêlent inextricablement des « pièces originales »,
en copie ou en grosse notariée, parfois falsifiées, et les résultats des investigations des généal
ogistes officiels, qui fournissent souvent des références à des documents originaux consulta
bles dans leur fonds d'origine. Roger Zuber, Famille, noblesse, nation chez les correspon
dants de Pierre d'Hozier, dans Les valeurs chez les mémorialistes français du XVIIe siècle avant
la Fronde, éd. Noémi Hepp et Jacques Hennequin, Paris, 1979, p. 155-170, signale que
les reliures et les déclassements opérés au XIXe siècle ne permettent pas de reconstituer la
logique constitutrice du fonds, dont Leopold Delisle, Le cabinet des manuscrits de la Biblio
thèque nationale, Paris, t. II, 1874, p. 18-25, fournit un historique indispensable. 610 ROBERT DESCIMON B.É.C. 1997
contrats de mariage), constituait une parade contre les progrès du contrôle
par l'Etat de la domination sociale et jouait comme un instrument de con-
tournement face aux nouveautés qu'introduisaient les critères mêmes des
enquêtes de noblesse.
Si les historiens restent fascinés par le Cabinet des titres, c'est bien parce
qu'ils ne sont pas dégagés des croyances qui ont présidé à sa constitution6.
Toute critique suppose une reconstruction du mouvement de production des
sources. Ce n'est pas question de documentation : les d'Hozier étaient plus
amateurs d'archives notariales ou paroissiales que bien des historiens
d'aujourd'hui7. C'est plutôt que, loin de répondre à un pur souci de con
naissance, la science généalogique satisfaisait à une demande sociale et poli
tique8. Ce n'est pas non plus que les débats intellectuels aient été étran
gers à la culture généalogique, qui est une des sources méconnues de l'his
toire savante. Mais la question des origines sociales de la noblesse de robe
constitua un enjeu après la Fronde et durant tout le règne de Louis XIV.
À cette époque, l'œuvre des juges d'armes et des généalogistes des ordres
— dernière fonction assez discrète avant que Clairambault, commis
formé dans les bureaux du grand Colbert lui-même, ne vînt en assurer la
charge 9 — peut se comprendre comme une réponse polémique aux ouvra
ges de d'Hozier père et de François Blanchard, qui tendaient à accréditer
la thèse d'une noblesse unique, séparée par des choix professionnels per
sonnels entre deux « partis », celui de l'épée et celui de la robe, somme
6. Les notes qui accompagnent les éditions de YÉpitaphier du vieux Paris et des Registres
des délibérations du Bureau de la ville de Paris sont de ce point de vue exemplaires. Elles
exercent sur les érudits un effet d'entraînement, parce qu'elles confirment en les répétant
savamment les leçons des généalogistes de l'Ancien Régime, qui sont le point de départ obligé
des recherches.
7. Arch. dép. Rhône, E 2241 : « Ce 13e may 1732, j'ay envoyé par le coche à Paris
à mons. d'Hozier, généalogiste de France, les carnets contenant les minutes des protocoles
des Dorlin, notaires... Je luy ay aussy envoyé en même temps les registres des minutes desd.
Dorlin » ; c'est le lointain successeur de Dorlin qui écrit ces lignes et l'étude Dorlin comptait
parmi les plus importantes de Lyon au XVIe siècle, mais les minutes envoyées à Paris sont
aujourd'hui perdues. Voir aussi Bibl. nat. de Fr., fr. 32541, « Extraits faits par d'Hozier
en 1668 sur les registres de Pierre Itam, notaire à Chaalons en Champagne » (1561-1562,
1538-1539) ; « Estât des dérogeances trouvées chez les notaires de Chaalons contre les cy-
après nommez » (XVIe et XVIIe siècles).
8. André Burguière, La mémoire familiale du bourgeois gentilhomme : généalogies domest
iques en France aux XVIIe et XVIII' siècles, dans Annales, économies, sociétés, civilisations, t. 46,
1991, p. 771-788, a abordé le problème des rapports entre les pratiques généalogiques
privées et publiques, qui sont toujours des fictions bâties, comme les relations de famille
elles-mêmes, sur des choix, des oublis et des négligences. Voir le numéro thématique Cos-
truire la parentela des Quademi storici, 1994, n° 86, en particulier les études de Gianna
Pomata, de Christiane Klapisch-Zuber et d'Anthony Molho.
9. L. Delisle, Le cabinet des manuscrits..., t. II, p. 18-22. B.É.C. 1997 ÉLITES PARISIENNES 611
toute comparables à la carrière ecclésiastique, sauf qu'ils n'interdisaient ni
l'un ni l'autre la reproduction biologique10.
Les généalogistes royaux ont produit le gros de leurs archives au service
des deux grands cycles de « recherches de la noblesse » qui se déroulèrent,
pour le premier, entre 1661 et 1672 et, pour le second, entre 1696 et
1717 u. Ces recherches mettaient en œuvre des pratiques juridiques rigi
des 12, éloignées des elaborations subtiles de la scientia juris du XVIe siècle,
dues principalement à Tiraqueau et à Bacquet13. Mesurer les conceptions
du temps de Colbert à l'aune des théories de la science du droit revenait
à réintroduire du désordre et de la complexité là où la politique monarchique
avait à grand-peine fait régner l'ordre et la rigueur. Car la politique de Col
bert conférait aux « recherches » de fortes caractéristiques : placées sous
la responsabilité de l'intendant14 et finalement du Conseil du roi, margin
alisant les cours souveraines15, auxquelles la noblesse parfaite était au
10. François Blanchard, Les presidens au mortier du Parlement de Paris, Paris, 1647, pre
mier de travaux qui furent continués durant le règne de Louis XIV sous l'inspiration du pre
mier président Guillaume de Lamoignon. D'autres généalogistes, comme Auguste Galland,
tenaient aussi le parti parlementaire. Sur la demande de Louis XIV, en 1706, d'Hozier entreprit
un recueil destiné à prouver les origines roturières des magistrats. Le ministre Chamillart
écrivait à Clairambault : « Tenons notre commerce le plus secret qu'il nous sera possible »
(cité par Marcel Langlois, Ancêtres de parlementaires parisiens, dans Bulletin de la Société
d'histoire de Paris, t. 53, 1926, p. 60-62).
11. Jean Meyer, La noblesse bretonne au XVIIIe siècle, Paris, 2e éd., 1985 (lre éd. 1966),
t. I, p. 29-73. Les enquêtes de 1596, 1600 et 1634, si elles manifestèrent l'orientation nouv
elle donnée par les Bourbons, n'eurent au plus que des effets locaux.
12. On notera toutefois que la théorie des enquêtes (Alexandre Belleguise, Traité de
la noblesse, Paris, 1700 [privilège daté de 1669, mais la première édition semble raris
sime]) ouvrait la porte à toutes les subtilités procédurales que le grand ministre voulait
bannir.
13. Andreae Tiraquelli regii in curia Parisiensi senatoris Commentarii de nobilitate et jure
primigeniorum, Paris, 1549, réédités jusqu'au XVIIe siècle (Lyon, 1602) ; Jean Bacquet, Traité
des droits du domaine de France concernant les francs-fief s, nouveaux acquests, anoblissemens
et amortissemens, Paris, 1582, repris et mis à jour jusqu'à la fin du XVIIe siècle {Œuvres,
éd. Claude de Ferrière, Paris, 1688).
14. Madame de Sévigné, Correspondance, éd. Roger Duchesne, Paris, 1972, t. I, p. 99
(n° 83, 14 août 1668), signale l'implication personnelle de Caumartin dans l'enquête. La
marquise, qui comprenait fort bien les exigences de la monarchie, peut-être parce qu'elle
était la petite-fille d'un gros financier, précisait à son cousin Bussy-Rabutin : « Faites les copies
par-devant l'intendant de votre province ». Bussy-Rabutin refusa; il entendait la noblesse
à l'ancienne mode : « II se fait tant de friponneries en contrats que je m'en rapporte plus
aux histoires approuvées et à la voix publique qu'aux faiseurs de généalogies » {ibid., p. 107,
n° 90, 8 décembre 1668).
15. Roland Mousnier, Les institutions de la France sous la monarchie absolue, Paris, t. I,
1974, p. 111-114. Georges Louet, Recueil de plusieurs notables arrests donnez en la cour
de Parlement, Paris, éd. de 1678, t. II, p. 152-153 (« nouvelle addition ») retraçant l'histo- ROBERT DESCIMON B.E.C. 1997 612
passage retirée 16, les réformations étaient des opérations de contrôle social
et moral répondant au profond désir de remise en ordre qu'éprouvait la
société française après un quart de siècle de guerre ; mais elles étaient aussi,
indissociablement, des affaires de finances « extraordinaires », fondées sur
des « traités » de la recherche des faux nobles passés entre le roi et des
financiers17. La mobilisation d'intérêts pécuniaires particuliers paraissait à
la monarchie administrative la meilleure garantie d'une rupture avec les usages
coutumiers et jurisprudentiels qui assuraient la cohésion et la reproduction
de la société traditionnelle. C'étaient les commis des traitants qui préparaient
le travail soumis au jugement de l'intendant. Ces commis étaient assistés
d'experts, comme, en Champagne, Charles-René d'Hozier pour les enquêtes
de Caumartin (cycle de 1661-1673) et Larcher (cycle de 1696) 18.
Le travail était donc accompli dans d'excellentes conditions intellectuelles,
tout en restant soumis aux tensions qui résultaient de la contradiction entre
les principes moraux et les principes financiers justifiant l'entreprise de la
réformation. D'une part, la recherche se gardait d'aller contre l'idéologie
proprement nobiliaire qui avait fait triompher le modèle d'une noblesse
d'extraction, pour ainsi dire naturelle, et entretenue de génération en géné
ration par la vertu propre du « vivre noblement » 19 ; dans la mesure où
c'étaient les familles qui présentaient leurs titres et les bureaux de l'inte
ndance qui les examinaient, l'épreuve n'était pas si difficile et méritait le titre
rique de la première réformation, remarque : « La Cour des aydes n'en a connu que pen
dant trois années et, depuis, l'exécution en a esté suspendue par arrest du Conseil du roy ».
La raison de la reprise en main par le Conseil résidait dans l'insuffisance complaisante des
cours souveraines à l'égard des traitants : ainsi l'arrêt du 3 janvier 1664 avait-il déchargé
de l'amende un fus qui avait pris la qualité d'écuyer en vertu d'un arrêt obtenu par son
père, arguant que « celuy qui étoit nommé pour l'exécution de la declaration du roy pour
la recherche des usurpateurs de noblesse n'avoit pu prendre requeste civile contre un arrêt
rendu en 1641 ».
16. Sur la rupture que représentait l'édit de 1669, qui ôtait aux cours souveraines non
seulement les privilèges de l'édit de 1644, mais encore le bénéfice d'une jurisprudence con
férant la noblesse immédiate aux magistrats savants en raison de leur « dignité », voir R. Des-
cimon, L'invention de la noblesse de robe : la jurisprudence du Parlement de Paris aux XVI"
et XVII* siècles, dans Les parlements de province : pouvoirs, justice et société du XV au
XVIIIe siècle, éd. Jacques Poumarède et Jack Thomas, Toulouse, 1996, p. 677-690.
17. La jurisprudence réunie dans le manuscrit Bibl. nat. de Fr., Morel de Thoisy 199,
ne laisse aucun doute sur l'origine financière du contentieux traité en appel par le Conseil
du roi.
18. Recherche de la noblesse de Champagne, par Monsieur de Caumartin [avec l'aide de
Lallemand, vicomte de Lestrée, et de Charles-René d'Hozier], Châlons, 1673, 2 vol. ; Conti
nuation de la recherche de la noblesse de Champagne, par Larcher avec l'aide de Charles-
René d'Hozier, s.L, 1697-1699.
19. Pour une analyse des définitions : Alain Texier, Qu'est-ce que la noblesse ? Histoire
et droit, Paris, 1988, p. 15-53. B.É.C. 1997 ÉLITES PARISIENNES 613
de « maintenue » qui lui était parfois décernée 20 ; toutefois, la preuve de la
noblesse immémoriale constituait ce que les juristes nomment une probatio
diabolica, qui laissait démunis bien des prétendants légitimes, mais dépourvus
d'appuis21. D'autre part, la recherche mettait en oeuvre des procédés judi
ciaires privilégiant les preuves écrites, titres dont les plus irréfutables éman
aient de la chancellerie royale, comme les lettres d'anoblissement ou les
lettres de provision des offices dont la dignité ou le privilège rendait noble
sous certaines conditions22. Alors que la noblesse naturelle pouvait être
présumée, cette « noblesse politique », œuvre du prince, reposait sur les méca
nismes juridiques de la fiction et venait agréger au second ordre de nom
breux privilégiés qui trouvaient par là la consécration de l'ascension de leur
lignage. Ainsi, le double modèle d'une noblesse de race, contrôlant les cri
tères de sa propre reproduction, et de robe, issue de la volonté
explicite ou tacite du souverain, recouvrait, sous Louis XIV, la pratique prag
matique d'une noblesse de service, reposant sur des privilèges créés par
l'Etat pour subvenir à ses besoins financiers 23 : sans peut-être que les
ministres l'aient voulu, les principes absolutistes figeaient les oppositions entre
« noblesse » et « bourgeoisie » ou entre « épée » et « robe ».
Aujourd'hui, il s'agit de reconnaître la pluralité historiquement attestée
des formes d'accès à la noblesse24. Longtemps le droit coutumier eut plus
d'effet que la législation royale sur les pratiques sociales. Pour le dire cla
irement, la notion d'usurpation n'a guère de sens dans un système d' « ano
blissement coutumier », donc avant 1560-1561, années des Etats généraux
20. Les enquêtes semblent avoir été menées dans la plus grande diversité. Le cas le mieux
connu est celui de la Bretagne (J. Meyer, La noblesse..., t. I, p. 29-73); voir aussi Anne
Blanchard, Une approche de la noblesse languedocienne : la maintenue de 1668-1672, dans
Sociétés et idéologies des temps modernes, hommage à Ariette Jouanna, Montpellier, 1996,
p. 15-35. La pratique indulgente du Languedoc ne résultait-elle pas de l'absence d'enjeu
fiscal dans les pays de taille réelle ? Les enquêtes n'étaient pas sévères, mais il fallait tou
jours que celui qui se voyait confirmé sentît que la cause de sa noblesse était moins son
bon droit que la grâce souveraine.
21. Jean-Marie Constant, L'enquête de noblesse de 1667 et les seigneurs de Beauce, dans
Revue d'histoire moderne et contemporaine, t. 21, 1974, p. 548-566.
22. François Bluche et Pierre Durye, L'anoblissement par charges avant 1789, dans Les
cahiers nobles, n° 24, 1962, p. 3-34; François-Joseph Ruggiu, Les élites et les villes moyennes
en France et en Angleterre (XVH'-XVW siècles), Paris, 1997, p. 68-71.
23. David Bien, Offices, corps and a system of State credit : the uses of privilege under the
Ancien Régime, dans The political culture of the Old Regime, éd. Keith M. Baker, Oxford,
1987, p. 89-114.
24. Le caractère décapant des ouvrages américains a été très utile à l'historiographie fran
çaise : George Huppert, Bourgeois et gentilshommes : la réussite sociale en France au
XVI' siècle, Paris, 1983 (éd. amer. 1977); Ellery Schalk, L'épée et le sang : une histoire du
concept de noblesse (vers 1500-vers 1650), Paris, 1996 (éd. amer. 1986).
BIBL. ÉC. CHARTES. 1997. 2 21 ROBERT DESCIMON B.É.C. 1997 614
et de l'ordonnance d'Orléans, première loi répressive et globale sur les ques
tions de noblesse, et date butoir des enquêtes du XVIIe siècle, et même avant
1600, année d'un célèbre édit sur les tailles qui n'innovait pas énormément
par rapport à celui de 1583, mais reçut une application digne de l'autorité
des Bourbons25. La réformation de la noblesse sous Louis XIV reconnaiss
ait tacitement la mutation opérée, en observant de fait, malgré la lettre des
ordonnances, un silence complaisant sur les « rotures » et « dérogeances »
antérieures à 1560, date initiale du processus de légalisation de la noblesse.
La nouvelle conception, renonçant à faire valoir une définition générale, se
contentait de proposer une hiérarchie fondée sur l'ancienneté, valeur uni
versellement reconnue, et des catégorisations subtiles à l'intérieur du second
ordre26. On observe donc entre les années 1560 et les années 1660 une
mutation des constructions discursives qui servaient à rendre compte du fait
nobiliaire et une adaptation des pratiques sociales à la nouvelle idéologie
qui légitimait la domination. Mais l'historien a-t-il raison de prendre au pied
de la lettre le discours élaboré pour justifier le nouveau cours inauguré sous
Louis XIV et d'en donner une lecture sociale réaliste ?
La conception de la noblesse qui triomphait sous le règne de Louis XIV
eût été insolite au XVIe siècle et avant27. Dans l'ordre des représentations
légitimes, la société française était passée d'une pluralité de systèmes relat
ivement autonomes, produisant leurs formes spécifiques de pouvoirs, à un
système unifié contrôlé tendanciellement par l'Etat monarchique. En pen
sant ensemble l'intangibilité des idéologies nobiliaires de l'âge moderne, le
lent travail de la législation et de la jurisprudence qui réglait l'accès au second
ordre et la souplesse corollaire des relations sociales, il devient possible d'inter
préter les sources dans leurs authenticités respectives et contradictoires.
II. Histoire de familles.
La description des trajectoires de lignages parmi les plus en vue est la
meilleure introduction empirique à l'appréhension des développements inédits
25. F. Bluche et P. Durye, L'anoblissement..., dans Les cahiers nobles, n° 24, p. 15-19.
26. Gilles André de La Roque, Traité de noblesse et de toutes ses différentes espèces, Rouen,
1678, et le père Ménestrier, Les diverses espèces de noblesse et les manières d'en dresser les
preuves, Paris, 1685, constituent un gigantesque effort typologique adapté à l'esprit de la
réformation.
27. Jean-Marie Constant, Les structures sociales et mentales de l 'anoblissement, analyse com
parative d'études récentes, XVI'-XVH" siècles, dans L'anoblissement en France, XV'-XVHI' siècles,
théories et réalités [actes du colloque organisé par le Centre de recherche sur les origines
de l'Europe moderne, université Bordeaux III], Bordeaux, s.d., p. 37-67. Cet auteur a beau
coup insisté sur le fossé qui sépare la pratique et l'idéologie nobiliaires.

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