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Evaluation sociale dans les thèses de Mikhaïl Bakhtine et représentations de la langue - article ; n°1 ; vol.85, pg 6-21

De
17 pages
Langue française - Année 1990 - Volume 85 - Numéro 1 - Pages 6-21
16 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Jean Peytard
Evaluation sociale dans les thèses de Mikhaïl Bakhtine et
représentations de la langue
In: Langue française. N°85, 1990. pp. 6-21.
Citer ce document / Cite this document :
Peytard Jean. Evaluation sociale dans les thèses de Mikhaïl Bakhtine et représentations de la langue. In: Langue française.
N°85, 1990. pp. 6-21.
doi : 10.3406/lfr.1990.6174
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/lfr_0023-8368_1990_num_85_1_6174PEYTARD Jean
Université de Franche-Comté
Besançon
CRELEF-(G.S. 36-CNRS)
À Pierre- Jakez Hélias
pour de nouveaux rigodons
EVALUATION SOCIALE
DANS LES THÈSES DE MIKHAÏL BAKHTINE
ET REPRÉSENTATIONS DE LA LANGUE
Dans le Cheval d'orgueil \ à la page 206 (édition Pion, 1973), Pierre- Jakez Hélias
écrit : « Les instituteurs ne parlent que le français, bien que la plupart d'entre eux aient
parlé le breton quand ils avaient notre âge et le parlent encore quand ils rentrent chez eux...
Vous, nos parents, vous ne parlez jamais français. Personne dans le bourg ni à la
campagne ne parle français, à part cette malheureuse Madame Poirier. Nous n'avons pas
besoin de le faire, disent les parents, mais vous, vous en aurez besoin. Il y a encore des
vieux qui ne savent ni lire ni écrire. Ils n'avaient pas besoin de le savoir. Nous, nous en
avons eu besoin. »
Dans un entretien 2 enregistré au printemps 1956, un patoisant franco-provençal
du plateau Matheysin (Dauphine), Monsieur Emile V. (né en 1883, il avait à l'époque
73 ans) racontait : « Quand j'étais au front (guerre 1914-18) , il m'arrivait de me parler
tout seul ; je me parlais en patois. Les autres disaient « qu'est-ce qu'il raconte ce grand
imbécile ? » ; je leur disais « vous êtes trop bêtes pour comprendre »... Le patois, c'est
la langue de notre jeunesse ; on ne le parle presque plus... ici, il n'y a bientôt plus que des
internationaux » (immigrés polonais, italiens, espagnols, serbes, etc. travaillant aux
Houillères du Dauphine).
1. Pierre-Jakez Hélias, le Cheval d'Orgueil, Mémoires d'un Breton du pays bigouden, Paris,
Pion, coll. Terre des hommes, 1973.
2. Entretien d'une durée de trois heures réalisé en avril 1956 par Jean Peytard. Le témoin
(décédé maintenant) était un préposé des PTT en retraite. L'entretien est composé de récits, de
chansons en patois, d'un glossaire patois tranco-provençal-français et de commentaires sur les
parlers et les coutumes d'une bourgade du plateau Matheysin (à 40 km au sud de Grenoble). Deux exemples de diglossie. Deux énoncés où les représentations de la langue
marquent la relation de la langue première, maternelle (le breton ou un patois
franco-provençal), à son locuteur, et de celui-ci à la langue des autres. Paroles par
lesquelles le locuteur dit sa situation diglossique et se situe lui-même, quand il signale
cette frontière entre deux idiomes et son appartenance à un univers bilingue. Avec les
forces contraignantes d'une société où dominés et dominants trouvent leur place.
Dans Ce que parler veut dire 3, Pierre Bourdieu (p. 135) écrit : « la langue, le
dialecte ou l'accent sont l'objet de représentations mentales, c'est-à-dire de perception ou
d'appréciation de connaissance et de reconnaissance où les agents investissent dans leurs
intérêts et leurs présupposés. »
C'est sur les « actes d'appréciation » que cherche à se construire cette étude, en
prenant comme base les analyses que le groupe formé par M. Bakhtine, P. Medvedev
et V. Volochinov (groupe désigné par les initiales BMV) ont produites au long de leurs
publications, dans une période de cinquante ans, des années vingt aux années
soixante-dix.
Il s'agira de voir comment s'instaure dans ces travaux le concept dévaluation
sociale, portée au crédit de tout locuteur dans la pratique des énoncés qu'il produit.
On postulera, dès lors, que l'activité d'évaluation ressortit aux et révèle les
représentations mentales du locuteur quant à la « langue » où il produit ses propres
discours, et dans laquelle, volens nolens, « il est-se-situant ».
La construction du concept d'évaluation sociale chez BMV se réalise dans une
durée et par une variété d'études, qui visent aussi bien l'esthétique générale, la
psychologie que la linguistique ou la littérature. Et de manière solidairement
organisée : entendant par là que les thèses du groupe sur le langage, ne peuvent être
saisies autrement qu'en l'ensemble de ces disciplines, simultanément envisagées.
Il conviendra de tracer un parcours dans l'œuvre du groupe BMV de manière à
délimiter la frontière du concept « évaluation sociale ».
On montrera d'abord que les « thèses sur le langage » ne cessent de se construire
et de s'affirmer tout au long des écrits de BMV, ce qui oblige à prendre distance à
l'égard des thèses de T. Todorov sur l'évolution de la pensée de M. Bakhtine ; on
établira ensuite entre les écrits du groupe BMV un réseau de correspondances et
d'échos qui constitue la cohérence de ces écrits, à envisager comme un seul ensemble ;
on dégagera enfin la fonction du concept d'évaluation sociale dans l'œuvre du groupe,
comme sa valeur opératoire dans l'analyse des discours actuellement produits en
langue française.
3. Pierre Bourdieu, Ce que parler veut dire. L'économie des échanges linguistiques, Paris,
Fayard, 1982. Linguistique et translinguistique comme constantes dans les œuvres de
M. Bakhtine
Avant d'étudier les travaux de Volochinov 4 et de Medvedev 5, pour autant que
l'on puisse les authentiquer, on prendra comme aperçu d'ensemble des thèses du
groupe la préface que T. Todorov a écrite pour le volume Esthétique de la création
verbale, de M. Bakhtine 6, son dernier ouvrage paru en langue française, en 1984
(Gallimard, Paris).
La préface de T. Todorov 7 doit être lue comme partie de l'ensemble de ses
travaux sur M. Bakhtine. Dans Mikhaïl Bakhtine, le principe dialogique (Le Seuil,
Paris, 1981), T. Todorov propose une analyse et un exposé de forte rigueur de la
problématique et de la thématique bakhtinienne ; il porte à la connaissance des
lecteurs de langue française une série d'articles inédits de BMV ; il donne une
bibliographie extrêmement détaillée des écrits du groupe dans laquelle sont annonc
ées, dès 1981, des études qui se retrouveront en 1984 dans Esthétique de la création
verbale (on notera que cette bibliographie est à utiliser en complément de celle qui est
donnée dans le Freudisme (L'Age d'homme, Lausanne, 1980) qui reproduit la
bibliographie de Problèmes de poétique et d'histoire de la littérature, publiés en 1973 à
Saransk, pour les 75 ans de M. Bakhtine).
4. Volochinov Valentin Nikolaievitch (1897-1934).
a) Le Discours dans la vie et le Discours dans la poésie, 1926.
b) Au-delà du social. Essai sur le freudisme, Moscou/Leningrad. Éd. nationales. In l'Étoile
(revue de littérature, de politique et de science populaire), 1925, n° 5, pp. 186-214.
c) Le Freudisme. Essai critique, Moscou/Leningrad. Éd. nationales, 1927, 164 pages.
Éditions en français : sous le nom de M. M. Bakhtine (V.N. Volochinov), Lausanne, L'âge
d'hommes, 1980.
d) Le Marxisme et la Philosophie du langage. Problèmes fondamentaux d'une méthode
sociologique appliquée à la science du langage, Leningrad, 1929. Deuxième édition en 1930.
Édition en français : sous le nom de M. Bakhtine (V.N. Volochinov), le Marxisme et la
Philosophie du langage. Essai d'application de la méthode sociologique en linguistique, préface de
Roman Jakobson. Traduit du russe et présenté par Marina Yaguello. Paris, Éd. de Minuit, 1977.
5. Medvedev Pavel Nikolaievitch (1891-1938), la Méthode formelle en critique littéraire.
Introduction critique à une poétique sociologique, Leningrad, Ressac, 1928, 232 pages. Traduction
en anglais : The formal method in literary scholarship. A critical introduction to sociological poetics .
Baltimore and London, The Johns Hopkins University Press (USA), 1978.
6. Mikhail Mikhaïïovitch Bakhtine (1895-1975).
a) Problèmes de l'œuvre de Dostoievski, Leningrad, Ressac, 1929. Réédition revue et
augmentée : Problèmes de la poétique de Dostoievski, Moscou, L'écrivain soviétique, 1963.
Troisième édition, Littérature, Moscou, 1972. Traductions en français : Problèmes de la poétique
de Dostoievski, Lausanne, L'âge d'homme, 1970, la Poétique de Dostoievski, préface de Julia
Kristeva : « Une poétique ruinée », Paris, Gallimard, 1970.
b) l'Œuvre de François Rabelais et la Culture populaire au Moyen Age et à la Renaissance,
Moscou, Littérature, 1965. Traduction en français : Paris, Gallimard, 1970.
c) Questions de littérature et d'esthétique, Moscou, 1975. Traduction en français : Esthétique et
Théorie du roman, Paris, Gallimard, 1978.
d) Esthétique de la création verbale, Moscou, 1979. Traduction en français : Paris, Gallimard,
1984.
7. Tzvetan Todorov, Mikhaïl Bakhtine le principe dialogique, suivi de Ecrits du cercle de
Bakhtine, Paris, Seuil, 1981. Si le découpage thématique adopté par T. Todorov permet une présentation
synthétique de bonne pertinence, les coupures qui de facto sont opérées dans
l'ensemble gênent les mises en relation d'un écrit à l'autre. Il s'agit, en effet, comme
l'écrit T. Todorov, d'un « montage à mi-chemin entre Г anthologie et le commentaire »
(p. 12, introduction). Si bien que cette mobilité conceptuelle, cette sensibilité au
contradictoire, qui ne sont pas le moindre charme des écrits bakhtiniens, se trouvent
fortement atténuées, sinon gommées. Les mêmes effets sont induits par la découpe,
dans la biographie de Bakhtine, de périodes qui dans leur successivité soulignée
brouillent la perspective du développement conceptuel ; interdisent d'apercevoir la
continuité thématique, du début jusqu'au terme de l'œuvre. Dont les dernières années
sont présentées comme les plus fortes, et de l'intérêt le plus grand. « Les fragments de
ces années, qui n'aboutissent jamais à un texte suivi, sont à mes yeux, ce que M. Bakhtine
a laissé de plus remarquable. »
C'est, en effet, pour les productions dernières, recueillies dans ECV, que
T. Todorov écrit une large préface où il présente la production de M. Bakhtine en
«quatre périodes (quatre langages), phénoménologique, sociologique, linguistique,
historico-littéraire. Au cours d'une cinquième période (les dernières années), Bakhtine
tente la synthèse de ces quatre langages différents » (p. 17). Qu'il y ait quatre langages,
certainement, mais qu'ils se succèdent, une période chassant l'autre, appelle un avis
plus réservé. La thèse ici défendue, c'est que la thématique de M. Bakhtine et du
groupe BMV est un ensemble, que l'on peut découper en d'autres sous-ensembles,
mais que tout au long de l'évolution conceptuelle et théorique, aucun de ces thèmes
n'est jamais oublié. Tout se développe, et simultanément. Ainsi, écrire sur la critique
des formalistes, que l'on trouve dans la Méthode formelle en études littéraires
(P. Medvedev, 1928), « la philosophie de M. Bakhtine a une couleur bien précise ; c'est
celle des romantiques », c'est oublier les chapitres consacrés à l'idéologie, à la définition
de l'idéologème ; au mot dans la poésie et la procédure soulignée de l'acte poétique
comme acte d'évaluation sociale du langage ; c'est gommer toutes les analyses visant
la linguistique. Sur l'édition en 1929 de l'Oeuvre de Dostoievski, écrire : « c'est un éloge
de la voie précédemment condamnée. Dostoievski s'élève en incarnation du dialogisme »,
c'est négliger un ouvrage capital, publié en 1928, Marxisme et Philosophie du langage,
par Volochinov, source principale, affirmation décisive des thèses sur renonciation,
sur le discours rapporté, sur l'évaluation sociale, fondements assurés du dialogisme.
Traitant (p. 18) de « la période sociologique et marxiste », T. Todorov écrit : « c'est
dans les mêmes années que Bakhtine s'efforce de jeter les bases d'une nouvelle linguistique,
ou, comme il dira plus tard, "translinguistique" (le terme aujourd'hui en usage serait
plutôt "pragmatique''^ dont l'objet n'est plus l'énoncé, mais l'énonciation », allusion
étant faite à la dernière partie du Dostoievski, et au long essai « Du discours
romanesque (1934-35). Mais, ce faisant, T. Todorov oublie le grand texte de 1924 le
Problème du contenu, du matériau et de la forme dans la création artistique verbale »
(1924), dans lequel, Bakhtine condamne déjà le saussurisme et appelle à l'élaboration
d'une linguistique des grandes masses discursives. Et si T. Todorov rappelait la date
(1935), du « discours romanesque », il montrerait du coup que la période marxiste et sociologique qui produit la linguistique de Bakhtine se prolonge « au cours (et
au-delà) de la période historico-littéraire qui commence au milieu des années trente ».
Quand, sur l'étude Les genres du discours (1952-54), T. Todorov écrit : « c'est un
peu une synthèse des réflexions linguistiques des années vingt », il enferme la visée
linguistique/translinguistique de M. Bakhtine dans une seule décennie.
Or, la réflexion de M. Bakhtine sur le langage, sur la linguistique, occupe toutes
les études marquantes des années trente et quarante : l'Oeuvre de Dostoievski (1929),
Du discours romanesque (1935), Rabelais (écrit avant 1946). C'est précisément la
découverte et l'approfondissement d'une « translinguistique » de renonciation qui
sous-tend toutes les analyses de la littérature chez M. Bakhtine.
Pour apercevoir cette constante analyse du langage, il suffit de rapprocher
l'étude de 1922-24, l'Auteur et le Héros, du chapitre deuxième de la Poétique de
Dostoievski, intitulé « Le héros et la position de l'auteur ». Il suffit de voir que la
théorie du « carnaval » est déjà esquissée dans le chapitre quatre du même ouvrage,
en anticipation de l'Oeuvre de F. Rabelais, quinze ans plus tard. Autre effet d'écho,
d'analyse en analyse et d'œuvre en œuvre, la théorie du mot chez Dostoievski, où est
opposée la linguistique à la translinguistique, reprend l'essentiel des articles de
Volochinov sur l'énoncé et les thèses sur le « discours rapporté » de Marxisme et
Philosophie du langage. Toutes ces vues anticipant la magistrale étude sur le Discours
romanesque de 1935. Si l'on prend en considération les études de Volochinov, le
Freudisme (1927), on remarque la part importante qui est faite aux «réactions
verbales », à la relation de l'analyste à l'analysant, à la force prégnante de la masse
sociale des énoncés sur le dialogue échangé. De même, la théorie du mot chez
Medvedev fait écho à celle du « mot à deux voix », à celle de « l'orientation du mot »
dans le Dostoievski.
En fait, loin de périodiser l'œuvre de M. Bakhtine, en espérant un effet de
classification et de typologie clarifiante, il convient de souligner l'entrelacs dans
celle-ci des études du langage, de la littérature, de l'esthétique. De souligner aussi les
« échos » d'œuvre en œuvre à l'intérieur du groupe BMV. Ce que maintenant il est
important de préciser en suivant dans la chronologie des analyses, la mise en place et
en forme du concept dV évaluation sociale ».
L'émergence de l'évaluation sociale
On tentera de pointer et de situer les moments forts où l'approche du concept
s'effectue.
Dans la première étude (connue comme traduction en langue française) donnée
dans Esthétique de la création verbale (édition russe en 1979, en français en 1984)
comme écrite entre 1922 et 1924, un thème fondateur est posé : celui de la relation de
l'auteur du texte (le roman) avec le héros représenté. Aperçue d'abord comme relation
duelle dans un espace figuré où le problème du « point de vue » est exposé (ou
« exotopie de l'auteur » par rapport à son héros), selon que l'auteur est sous l'emprise
du héros, ou bien que le héros est maîtrisé par l'auteur, ou encore lorsque le héros est
10 son propre auteur, cette relation est posée en termes de langage. Le « tout spatial » du
héros est rapporté à la création verbale, à savoir « comment sont représentées dans
l'œuvre de création verbale, les choses du monde extérieur par rapport au héros » (p. 109).
Et c'est ici qu'est exposé, pour la première fois (à notre connaissance), le problème du
traitement du langage par la linguistique. « 77 serait naïf de se figurer que la langue lui
est donnée [à lui, l'artiste] précisément en tant que langue, et rien de plus, autrement dit
qu'elle lui vient du linguiste (car seul le linguiste a affaire à la langue en tant que
langue (soulignement J.P.) » [p. 197].
S'affirme ici, déjà, une distance entre le traitement du langage par l'auteur
(l'écrivain) et le spécialiste du langage (le linguiste). « Car ce n'est pas dans sa
détermination linguistique qu'elle [la langue] doit être perçue, mais dans ce qui en fait un
moyen d'expression artistique... La création du poète ne se situe pas dans le monde de la
langue, le poète ne fait que se servir de la langue » (p. 197). « La conscience créatrice de
l'auteur ne ressortit pas à une conscience linguistique » (p. 199). Et s'élargit, partant de
là, cette relation de l'auteur au langage, par l'esquisse de ce qui, plus tard, sera
l'interdiscursivité. Après avoir souligné que « le style artistique ne travaille pas avec les
mots, mais avec les composantes du monde, les valeurs du monde et de la vie », et qu'on
« peut le définir comme l'ensemble des procédés de mise en forme et d'achèvement de
l'homme et de son monde » (p. 199), M. Bakhtine pose qu'« un auteur trouve la langue
de la littérature et les formes de la littérature, un monde de la littérature et rien d'autre »
(p. 200). C'est l'univers de l'intertexte, dès les années vingt, présenté.
Dans l'étude « le Problème du contenu, du matériau et de la forme dans la création
artistique verbale» (1924), où M. Bakhtine se fixe l'objectif de fonder une poétique
« systématiquement définie, qui doit être l'esthétique de l'art littéraire », une théorie du
mot est proposée, à laquelle, il convient d'être attentifs. Quelques notions, qui auront
un avenir dans les ouvrages ultérieurs, sont dès lors définies : « un énoncé ( ...) est
toujours donné dans un contexte culturel sémantique et axiologique (...). C'est dans de tels
contextes que tel énoncé est vivant et intelligent (...)■ Il n'existe point, il ne peut exister
d'énoncé neutre. Or, la linguistique ne voit en eux qu'un phénomène du langage et ne le
rapporte qu'à l'unité du langage (■■■), elle libère l'aspect purement linguistique du mot
(...), elle prend possession de son objet, un langage indifférent aux valeurs extra
linguistiques » (p. 58)... «elle se fraye son chemin vers son objet, le construit méthodi
quement et devient pour la première fois, une science » (p. 59). Et c'est ici qu'apparaît
en filigrane la demande d'une autre science du langage. « La syntaxe des grandes
masses verbales attend encore d'être fondée ; longs énoncés de la vie courante, dialogues,
discours, traités, romans ( ...) peuvent et doivent être définis et étudiés, eux aussi, de façon
purement linguistique, comme des phénomènes du langage » (p. 59). Et trouve sa
formulation une théorie du mot dont on retiendra les aspects les plus marquants : il
s'agit de prendre en compte « l'aspect intonatoire du mot (émotionnel et volitif, au plan
psychologique ) son orientation axiologique, exprimant la variété des relations axiolo-
giques du locuteur » (soulignement J.P.) p. 74. « L'activité génératrice du mot pénètre
et se reconnaît axiologiquement dans le côté intonatif du mot, s'enrichit d'un jugement de
valeur dans le sentiment de son intonation active. Nous entendons par "côté intonatif du
mot" sa capacité d'exprimer la multiplicité des jugements de valeur du locuteur à l'égard
11 du contenu de l'énoncé (...). L'activité de l'auteur devient l'activité d'une évaluation
exprimée qui colore tous les côtés du mot : le mot invective, caresse, exprime son
indifférence, rabaisse, délivre, etc. » (p. 77). La notion d'intonation du mot, d'activité
d'évaluation dans et par le mot, se met en place et trouve sa première définition, dans
le même temps où M. Bakhtine situe la linguistique comme science du langage, tout
en prenant distance par rapport à elle et en souhaitant un « syntaxe des grandes masses
discursives ».
La théorie du mot dans ses rapports à l'entour socioculturel, se retrouve et se
précise dans deux textes de Volochinov : le Freudisme (1927) et le Discours dans la vie
et le Discours dans la poésie (1926) (in Todorov, p. 181). La critique virulente de la
théorie freudienne, marquée d'une polémique à contre-sens absolu, ouvre toutefois
vers une analyse de l'interaction verbale, quand Volochinov, s'interrogeant sur
« l'extrême complexité des relations sociales qui existent entre le malade et son médecin »,
est conduit à chercher une définition de l'énoncé : « II n'est pas un seul énoncé verbal
qui puisse en quelque circonstance que ce soit, être porté au seul compte de son auteur : il
est le produit d'une interaction entre locuteurs, et, plus largement, le produit de toute la
conjoncture sociale complexe dans laquelle il est né », et ici Volochinov fait lui-même
référence à l'article, « le Discours dans la vie et le Discours dans la poésie ». « Nous
avons ailleurs essayé de montrer que n'importe quel produit de notre activité linguistique,
du propos quotidien le plus élémentaire à l'œuvre littéraire la plus élaborée, résulte pour
tout ce qui tient à ses traits essentiels, non de la réaction subjective du locuteur, mais de
la conjoncture sociale dans laquelle il est prononcé » (p. 74). Un peu plus loin, « le mot
joue, en quelque sorte, le rôle du "scénario" de la communication immédiate qui lui a
donné naissance, et cette communication s'intègre à son tour, dans le cadre plus vaste de
la communication pratique par le groupe social du locuteur » (p. 175). À quoi fait écho
« tout énoncé concret reflète toujours le petit événement social immédiat (celui d'un
échange d'une conversation entre individus) dont il est directement issu » (p. 183).
Autant d'analyses qui préparent à une théorie de renonciation interdiscursive,
où le sujet locuteur est toujours en position d'évaluer l'énoncé qu'il produit, parmi
d'autres énoncés de l'échange social... Ce que l'article évoqué par Volochinov sur le
Discours dans la vie et le Discours dans la poésie (contribution à une poétique
sociologique) (1926) va considérablement affiner et approfondir.
Dès les premières lignes, le terme d'évaluation est utilisé. « Nous caractérisons et
évaluons habituellement les énoncés de la vie quotidiennne... Toutes les évaluations de ce
genre... englobent beaucoup plus que ce qui est contenu dans l'aspect purement verbal,
linguistique, de l'énoncé : elles englobent à la fois, le mot et la situation extra-verbale de
l'énoncé » (p. 189). et des assertions capitales sont formulées : « Les émotions indivi
duelles ne peuvent être que les harmoniques qui accompagnent la tonalité principale de
l'évaluation sociale : le "je" ne peut se réaliser dans le discours qu'en s'appuyant sur le
"nous" (p. 192) : les bases du dialogisme sont données, comme un plan architectural
prépare le bâtiment. « Les principales évaluations sociales s'enracinent immédiatement
dans les particularités de la vie économique du groupe social donné... elles organisent les
actions et la conduite des gens ; tous les phénomènes de la vie qui nous entoure font corps
avec des évaluations » (p. 193). Le concept s'approche davantage de l'activité langa-
12 quand Volochinov écrit : « L'évaluation détermine en revanche le choix même des gière
mots et la forme de la totalité verbale ; quant à son expression la plus pure elle la trouve
dans l'intonation. L'intonation établit une relation étroite entre les discours et le contexte
extra-verbal » (p. 193). « Elle se situe toujours à la frontière du verbal et du non-verbal,
du dit et du non-dit. » On a déjà rencontré, plus haut, dans les textes de M. Bakhtine,
l'intonation du mot, notion reliée dans cet article de Volochinov à celle d'évaluation.
Au point que, dans les analyses ultérieures, les deux termes seront en relation de
quasi-synonymie.
Poursuivant l'analyse, Volochinov rapporte l'intonation (comme acte d'évalua
tion du sujet) à l'ensemble de la communauté : « ce n'est pas seulement l'intonation,
mais c'est toute l'intonation formelle du discours qui dépend dans une large mesure de la
relation entre l'énoncé d'une part, et d'autre part la communauté d'évaluation qu'on
suppose exister dans le milieu social auquel le discours se trouve destiné... La communauté
des principales évaluations est le canevas sur lequel le discours humain vivant brode
les ornements de son intonation » (soulignement, J.P.) (p. 195). Phrases à
rapprocher de ce qui est dit p. 192 : « II y a une unité des conditions réelles de vie. Unité
qui suscite une communauté d'évaluations (appartenance des locuteurs à une même
famille, à une même profession, à une même classe sociale, enfin, à une même époque)
puisque les locuteurs sont contemporains les uns des autres. » Sentences puissantes où
s'exprime la relation intonation/évaluation dans son rapport à une « communauté
linguistique », telle que définie par William Labov, comme « ensemble de normes
partagées ». Ce qui permet le fonctionnement de l'ensemble des présupposés et/ou des
sous-entendus, bref de l'implicite partagé. « Les discours prononcés sont imprégnés de
sous-entendu et de non-dit. Ce qu'on appelle la "compréhension" et "l'évaluation" de
l'énoncé (l'accord ou le désaccord avec lui) englobent toujours et le discours lui-même et
la situation vécue extra-verbale. »
Ici apparaît dans l'analyse une notion qui n'a pas attiré, à notre connaissance,
une studieuse attention de la part des chercheurs ; la notion du « troisième partici
pant ». C'est après avoir analysé « voilà », comme énoncé traduisant l'indignation au
spectacle de la neige qui tombe, que Volochinov interroge : « A qui donc est adressé ce
reproche ? Bien évidemment pas à l'auditeur, mais à quelqu'un d'autre... à un troisième
participant. Qui est-ce donc ce tiers ? la neige ? la nature ? le destin ? ce
participant qui, dans la littérature, porte le nom de héros... n'a pas encore reçu
d'équivalent sémantique et ne se trouve pas nommé. L'intonation établit ici un rapport
vivant à l'objet de l'énoncé : ce dernier est presque apostrophé... Quant à l'auditeur, le
deuxième participant, il est en quelque sorte invoqué comme témoin et allié. » (p. 192). De
là, une définition de l'orientation de l'intonation : « elle est orientée selon deux
directions : par rapport à l'auditeur, comme allié ou témoin, et par rapport à l'objet de
l'énoncé comme troisième participant vivant » (p. 198). « Tout mot réellement prononcé et
non pas enseveli dans un dictionnaire est l'expression et le produit de l'interaction sociale
de trois participants : le locuteur (ou auteur) , l'auditeur (ou lecteur) et celui (ou ce) dont
on parle, le héros » ... « l'énoncé concret (et non pas l'abstraction linguistique) naît, vit
et meurt dans le processus de l'interaction sociale des participants de l'énoncé » (p. 198).
L'émergence de ce « troisième acteur » du processus de communication a, au moins
13 conséquence ; on peut déjà imaginer que ce « schéma de la communication » quelque
à trois interlocuteurs, porte le scheme de l'écriture littéraire, où le héros-personnage
se réalise comme « persona » entre un scripteur et un lecteur. C'est pourquoi, dans une
certaine logique d'analyse, la seconde partie de l'étude de Volochinov vise « le discours
en littérature ».
« U évaluation sociale » exerce une force plus déterminante que dans le contexte
d'une interaction orale. « L'œuvre poétique est un condensateur puissant d'évaluations
sociales inexprimées : chaque mot en est saturé. Et ce sont précisément ces évaluations qui organisent les formes artistiques comme leur expression directe » (p. 201).
Phrase qui rassemble l'essentiel des thèses du groupe BMV. D'une part, le langage,
dans sa fonction poétique : il s'agit de l'œuvre poétique « qui d'apparence ne pourrait
relever que de la subjectivité immédiate » où la prégnance de l'évaluation est la plus
directe ; d'autre part, c'est la forme même du poème qui est la plus directement
marquée, « car le poète ne choisit pas ses mots dans un dictionnaire, mais dans le contexte
vécu où ils ont mûri et se sont imprégnés d'évaluations ». Le sous-titre de l'article
indique la raison de cette assertion : « contribution à une poétique sociologique ».
L'impact de l'évaluation se précise : « II [le poète] choisit les évaluations qui sont liées
aux mots... Le simple choix d'une épithète ou d'une métaphore est déjà un acte
d'évaluation orienté dans deux directions : vers l'auditeur et vers le héros » (p. 201). Un
implicite englobe et pénètre tout le poème. Ce ne sont pas évaluations idéologiques,
sous la forme de jugements et de conclusions de l'auteur [qui] « sont introduites dans
le contenu même de l'œuvre », mais d'évaluation « par la forme plus fondamentale et plus
profonde, qui trouve son expression dans la manière même de voir et de disposer le
matériau artistique » (p. 206).
Ce sont des thèmes définitoires que Volochinov reprend et affine en 1930 dans
l'étude les Frontières entre poétique et linguistique. S'agissant de l'objet esthétique, il
pose de nouveau que « V évaluation sociale » est le moment fondamental et organisa
teur de celui-ci (p. 269). Il convient de citer, quoique longuement, ce passage où tout
se rassemble de la théorie de Volochinov : « Aucun mot n'est donné à l'artiste dans une
sorte de virginité linguistique. Le mot est déjà fécondé par les situations vécues et par les
contextes poétiques où il a été rencontré... C'est pourquoi la création du poète, comme celle
de tout autre artiste, n'est capable de procéder qu'à certaines réévaluations, qu'à certains
changements d'intonation qui seront perçus par lui et par son auditoire sur le fond
d'évaluations et d'intonations anciennes » (p. 275). Il existe une « intonation expressi
ve » du mot qui est évaluation du langage. Une « forme du matériau » se réalise qui
en elle-même fonctionne comme « évaluation ». « L'évaluation sociale détermine,
lorsqu'il s'agit de la poésie, la sonorité même de la voix (son intonation). On peut
distinguer sur cette donnée, deux formes d'expression axiologique, la forme sonore et la
forme architectonique. De sorte que l'intonation, le choix du mot et la place qu'il occupe se
développent à partir de l'évaluation sociale, comme la structure de la fleur se développe à
partir du bouton » (p. 277).
Le bilan de ces analyses de Volochinov s'établit sur un relief à trois niveaux de
la fonction evaluative : tout énoncé procède de l'évaluation des interlocuteurs qui le
situent parmi l'ensemble des énoncés. Tout énoncé, en lui-même, est marqué par
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