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François CHÂTELET 1925-1985

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Universalis_Article publié par Encyclopaedia Universalis FFrraannççooiiss CCHHÂÂTTEELLEETT 11992255--11998855 Professeur, philosophe, penseur politique et homme engagé dans les combats de son siècle, Francois Châtelet, né à Boulogne-Billancourt, fait ses études de philosophie à la Sorbonne. Il connaît son premier engagement politique en se liant à des groupes trotskistes. À partir de 1945, il participe aux divers lyrismes révolutionnaires et idéologies radicales de l'époque. En 1955, après une longue période de « compagnonnage », il adhère au Parti communiste français, en dépit de l'indigence théorique et de la niaiserie moralisante du jdanovisme qui y règnent alors et dont il est bien conscient. Mais il veut n'y voir que sottises d'épigones, alors que l'autre grand courant de pensée contemporain – l'existentialisme – lui apparaît (et lui apparaîtra toujours) comme l'héritier emédiocre du mouvement né, au xix siècle, avec Maine de Biran, qui institue le privilège de la personne. Toujours Châtelet haïra le romantisme de la subjectivité. En 1956, il est aux côtés des « communistes critiques », qui s'élèvent contre les positions de leur parti à propos du rapport Khrouchtchev, de l'envoi du contingent en Algérie, de l'entrée des chars russes à Budapest. Avec Kostas Axelos, Edgar Morin, Jean Duvignaud, Henri Lefèvre, il exprime sa dissidence politique et philosophique dans la revue Arguments.
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François CHÂTELET 1925-1985

Professeur, philosophe, penseur politique et homme engagé dans les combats de son siècle, Francois Châtelet, né à Boulogne-Billancourt, fait ses études de philosophie à la Sorbonne. Il connaît son premier engagement politique en se liant à des groupes trotskistes. À partir de 1945, il participe aux divers lyrismes révolutionnaires et idéologies radicales de l'époque. En 1955, après une longue période de « compagnonnage », il adhère au Parti communiste français, en dépit de l'indigence théorique et de la niaiserie moralisante du jdanovisme qui y règnent alors et dont il est bien conscient. Mais il veut n'y voir que sottises d'épigones, alors que l'autre grand courant de pensée contemporain – l'existentialisme – lui apparaît (et lui apparaîtra toujours) comme l'héritier médiocre du mouvement né, au xixe siècle, avec Maine de Biran, qui institue le privilège de la personne. Toujours Châtelet haïra le romantisme de la subjectivité.

En 1956, il est aux côtés des « communistes critiques », qui s'élèvent contre les positions de leur parti à propos du rapport Khrouchtchev, de l'envoi du contingent en Algérie, de l'entrée des chars russes à Budapest. Avec Kostas Axelos, Edgar Morin, Jean Duvignaud, Henri Lefèvre, il exprime sa dissidence politique et philosophique dans la revue Arguments. C'est de ce groupe que Maurice Merleau-Ponty écrira dans la Préface de Signes : « Tantôt ils disent qu'ils restent marxistes sur des points essentiels, sans trop préciser lesquels, ni comment on peut être marxiste sur certains points [...] et tantôt, au contraire, qu'il faut une nouvelle doctrine, presque un nouveau système, mais ils ne se risquent guère au-delà de quelques emprunts à Héraclite, à Heidegger, à Sartre. »

Cependant, dans le désarroi et les dérives qui s'annonçaient, François Châtelet fera exception. Il sut toujours conserver un « savoir-penser » et une rigueur qui lui interdisaient toute complaisance et tout dévergondage de l'esprit. Et, plus tard, il regarda avec ironie ceux qui, renonçant aux illusions du « grand centre de l'histoire » (le parti), découvraient dans leur moi narcissique un nouvel absolu et réduisaient la tragédie shakespearienne du politique au drame, voire au mélodrame, de leur conscience malheureuse. Même lorsque les événements de mai 1968 bousculèrent ses certitudes, achevant de l'arracher au mirage de la rationalité de l'histoire, Châtelet assuma sa propre remise en question avec une honnêteté opiniâtre, mais sans faire de son « après Marx » une rupture avec des choix politiques qui devaient demeurer fondamentaux pour lui. Il sut se tenir dans une distance amusée à l'égard des enthousiasmes péremptoires et des convictions tranchées, mais en restant toujours fidèle à ce qu'il jugeait essentiel. Attitude motivée moins par un attachement aux valeurs utopiques de la gauche que par son aversion pour une société installée dans un bien-être qui lui semblait impliquer le malheur du plus grand nombre et où la liberté des uns exigeait la soumission de beaucoup.

François Châtelet fut aussi un penseur dont l'œuvre est marquée par ce que l'ancienne Université, la vieille Sorbonne, avait de meilleur. En témoignent la qualité de son écriture, qui allie l'élégance et la clarté de l'expression à la précision du concept, son souci d'une recherche historique scrupuleuse, son refus de substituer au sérieux de l'érudition les raccourcis séduisants d'une pensée allusive. Il devient docteur d'État en 1959 avec une thèse principale sur La Naissance de l'histoire : la formation de la pensée historienne en Grèce (éd. de Minuit, Paris, 1962) et une thèse secondaire intitulée Logos et Praxis. Recherches sur la signification théorique du marxisme (S.E D.E.S., Paris, 1962). Il s'affirme alors comme un penseur qui donne comme objet à la philosophie l'histoire et se définit lui-même comme étant hégélo-marxiste. Ces choix théoriques, qui resteront longtemps les siens, il les attribuera à l'influence de deux maîtres : Alexandre Kojève et Éric Weil. Il confiait que l'exposé du premier sur la dialectique du désir humain – préliminaire de la lutte à mort dont sortira l'opposition non résolue du maître et de l'esclave – fut pour lui, parallèlement à la démonstration platonicienne du Gorgias et aux paragraphes initiaux de la Politique d'Aristote, le principe permettant de définir à la fois l'être-de-l'homme et l'être-pour-l'homme. Et la transposition en termes historiques que Kojève proposait de la Phénoménologie de l'esprit suscitait son enthousiasme. D'autre part, il tenait la thèse d'Éric Weil Logique de la philosophie (soutenue en 1950) pour 1'œuvre de philosophie spéculative la plus profonde depuis un demi-siècle.

Dans d'autres ouvrages importants tels que Périclès (1960), Platon (1965) et Hegel (1968), Châtelet approfondit son approche de l'histoire comme lieu de la rationalité. Cependant, on voit se dessiner chez lui une sourde mise en question des certitudes du début, notamment de sa foi dans la raison historique et dans le progrès : « J'étais, dira-t-il, prisonnier de la catégorie la plus puissante et la plus pernicieuse de la pensée spéculative, celle de la totalité. » Néanmoins, quel que fût l'espace a priori où il inscrivait ses études d'histoire de la philosophie et, ultérieurement, ses travaux sur l'histoire de la pensée politique, il demeurait un travailleur lucide qu'aucune ivresse conceptuelle n'emportait et qui savait scrupuleusement élucider la naissance d'une forme de pensée. Lorsqu'il renonça à l'idéal de la cohérence absolue, il s'intéressa à la signification de ce fait : la fascination de l'Un anime à la fois le philosophe et l'homme d'État. Il voulait approfondir ce qui, dans la conclusion de son Platon, s'exprimait sous la forme d'une interrogation prise dans les rets d'une logique de l'histoire : « La raison, c'est la platitude qui pose des questions et les résout, mais qui ne fait jamais problème. Civilisation du tribunal, de la vulgarité agressive, de la normalité, est-ce cela que le platonisme impose comme idéal et que la société contemporaine réalise ? » Lorsqu'il entreprit de diriger l'édition d'une Histoire de la philosophie, François Châtelet ne cessa de souligner qu'il ne s'agissait pas d'une « histoire » mais d'une « géographie » de la philosophie.

Quant à ses dernières recherches, il faut y voir la tentative d'une « critique » (au sens kantien) de la raison politique, qui passe par l'analyse du langage, des discours et des institutions politiques.

Auteur: ANDRE AKOUN