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GHIL rené GUILBERT dit rené (1862-1925)

Mallarmé préfaça lui-même, en 1886, le Traité du verbe, ouvrage d'un jeune poète de vingt-quatre ans, René Ghil. Celui-ci y systématisait, sous le nom d'« instrumentation verbale », le principe de valeur des sons fondamentaux que Rimbaud avait introduit dans son sonnet des Voyelles. Cette ambitieuse théorie devait permettre, grâce à l'orchestration de tous les sons, une audition colorée, selon les termes de Ghil. Cependant, sa théorie devait d'abord servir à l'élaboration d'une « poésie scientifique », vaste et orgueilleuse synthèse de l'histoire de l'espèce humaine, cela même dont avait pu rêver Mallarmé. À partir du principe de l'évolution, Ghil entendait illustrer le passage de la matière inerte à l'organisation de l'atome, puis au savoir humain et, enfin, à l'ordre altruiste où toute l'humanité atteindrait la sagesse. Mallarmé, qui n'envisageait de rédemption que dans le retour à un Éden de pureté originelle, ne pouvait accepter l'intransigeante doctrine de son disciple. En avril 1888, il rompit avec lui, et Ghil, indépendant, poursuivit la rédaction de son épopée de la vie moderne. Il compléta sa doctrine de l'instrumentation verbale par une syntaxe personnelle et un vocabulaire néologique qui, s'ils assurent la cohérence de l'expression, rendent son monument universel peu accessible. Les volumes d'Œuvre (1889-1912), Légende d'âmes et de sangs (1885) et Le Pantoun des Pantoun (1902) marquent cette ambition cosmique. Obscurs et peu lisibles, ils indiquent l'échec d'une poésie à trop forte prétention théorique et qui, en fait, n'est le plus souvent qu'ésotérique. Cependant, Ghil aura été le seul poète qui ait ainsi tenté de remédier à la dispersion caractéristique de l'école symboliste.

Auteur: ANTOINE COMPAGNON