Cette publication est accessible gratuitement
Lire

Henri LEFEBVRE 1901-1991

De
6 pages
Universalis_Article publié par Encyclopaedia Universalis HHeennrrii LLEEFFEEBBVVRREE 11990011--11999911 Associé dès les années vingt à la revue Philosophies, à laquelle contribuèrent N. Guterman, P. Morhangue, G. Politzer et G. Friedmann, Henri Lefebvre s'efforce d'organiser le foisonnement d'idées de ce groupe de jeunes philosophes qui essayaient de se frayer un chemin entre le rationalisme académique d'Alain et de Brunschvicg, d'une part, l'intuitionnisme de Bergson, d'autre part. Publié dans cette revue, l'article « Fragments d'une philosophie de la conscience » (1924) préfigure les thèmes principaux de la pensée de Lefebvre : le rapport entre la pensée conceptuelle et l'action, une analyse des opérations de la langue et de la pensée, les rapports ambigus entre les moments (le jeu et l'art, la fête et le quotidien, la jouissance et la répression, la vie et la mort), le concept du possible, le thème de l'Autre qui anticipe la théorie de l'aliénation. Malgré les divergences et les conflits, les relations de Lefebvre et de ses amis avec les surréalistes (Tzara, Eluard, Breton) feront place à un dialogue fécond développé en particulier à propos de l'idée de la révolution et de la critique du quotidien. La revue Esprit, qui succède à Philosophies, développe la question de la nature et celle du lien entre le corps et la conscience.
Voir plus Voir moins
Henri LEFEBVRE 1901-1991

Associé dès les années vingt à la revue Philosophies, à laquelle contribuèrent N. Guterman, P. Morhangue, G. Politzer et G. Friedmann, Henri Lefebvre s'efforce d'organiser le foisonnement d'idées de ce groupe de jeunes philosophes qui essayaient de se frayer un chemin entre le rationalisme académique d'Alain et de Brunschvicg, d'une part, l'intuitionnisme de Bergson, d'autre part. Publié dans cette revue, l'article « Fragments d'une philosophie de la conscience » (1924) préfigure les thèmes principaux de la pensée de Lefebvre : le rapport entre la pensée conceptuelle et l'action, une analyse des opérations de la langue et de la pensée, les rapports ambigus entre les moments (le jeu et l'art, la fête et le quotidien, la jouissance et la répression, la vie et la mort), le concept du possible, le thème de l'Autre qui anticipe la théorie de l'aliénation. Malgré les divergences et les conflits, les relations de Lefebvre et de ses amis avec les surréalistes (Tzara, Eluard, Breton) feront place à un dialogue fécond développé en particulier à propos de l'idée de la révolution et de la critique du quotidien. La revue Esprit, qui succède à Philosophies, développe la question de la nature et celle du lien entre le corps et la conscience. De la lecture comparée de Spinoza et de Schelling jaillit, toujours dans la revue, un autre thème majeur de la pensée de Lefebvre : la dialectique du conçu et du vécu.

La tension angoissante entre la négation absolue de la réalité existante et l'aspiration à un monde nouveau poussera Lefebvre, et ses amis philosophes et poètes, à rechercher des formes efficaces d'intervention dans la réalité. Adhérant au marxisme et au P.C.F., ils crurent devoir rejeter leurs idées « bourgeoises ». Lefebvre, cependant, tout en acceptant la base de l'interprétation officielle de la pensée de Marx, insistera sur le côté humaniste de l'œuvre de Marx : le problème de l'aliénation, l'idée de l'homme total, le problème de la liberté et de la théorie du dépérissement de l'État. Dans cette lignée s'inscrivent avant tout Le Matérialisme dialectique (1939) et La Conscience mystifiée (1936), qui lui vaudront d'être critiqué aussi bien par les communistes que par les nazis. Le même sort, d'ailleurs, sera réservé à ses recherches sur la « pensée poétique » de Nietzsche. Le Nationalisme contre les nations (1937) et surtout Hitler au pouvoir, bilan de cinq années de fascisme en Allemagne (1938) témoignent de l'engagement de Lefebvre. Son aspiration à intervenir dans une réalité menacée par la montée du fascisme prendra la forme d'une participation active à la Résistance.

L'activité philosophique et sociologique de Lefebvre, après la Libération, sera marquée par un élargissement et un approfondissement progressif de sa pensée, dont l'axe sera le projet d'une conception métaphilosophique. Au lieu de s'attarder à une restructuration du matérialisme dialectique comme Weltanschauung (vision du monde), Lefebvre met en question la philosophie elle-même. La critique des limites essentielles des formes traditionnelles de la pensée n'implique pas l'abolition positiviste et scientiste de la philosophie, mais vise à l'élaboration d'une pensée plus riche et plus complexe, qui, dépassant les bornes disciplinaires, intégrerait des connaissances prises dans divers domaines (sociologie, psychologie, histoire, linguistique, économie, etc.). La pensée métaphilosophique ne veut pas être « discours sur le discours », enfermé sur soi dans sa cohérence totale, mais une « pensée-action », ouverte à des recherches sur les aspects nouveaux du monde contemporain (le quotidien, le rural, l'urbain, le mondial, etc.). Une des sources principales de son inspiration métaphilosophique provient de la pensée poétique de Nietzsche, qui éclaire notamment la genèse des nouveaux rapports entre le corps et la conscience, entre le conçu et le vécu, entre la pensée conceptuelle et l'imagination. Cette inspiration s'appuie sur la confrontation de l'œuvre de Nietzsche avec celle de Hegel et de Marx (La Métaphilosophie, 1965 ; Hegel, Marx, Nietzsche, 1975).

De longues années de recherches théoriques et empiriques, jalonnées par les voyages dans différents pays de tous les continents, par la quête d'appuis auprès des institutions scientifiques et des gouvernements afin que se concrétisent les idées et les projets concernant les problèmes agraires et urbains, l'organisation de l'espace, etc., font apparaître la difficile insertion de la pensée dans la réalité. Ces recherches seront effectuées par un dialogue ouvert et critique avec différents groupes de chercheurs (les situationnistes, le groupe Cobra d'Amsterdam) et divers courants philosophiques et scientifiques (le structuralisme, l'existentialisme, etc.). Un des thèmes majeurs, autour duquel convergent bon nombre d'analyses multidisciplinaires de Lefebvre, est le quotidien : ce niveau de réalité qui reste après avoir abstrait de « la praxis, comme totalité en œuvre, par la pensée et l'imagination, les activités spécialisées ». Le caractère privilégié de la critique de la vie quotidienne réside, pour Lefebvre, dans le fait qu'elle met en question la totalité du monde contemporain, comme « totalité déchirée » : l'État, la culture, la technique, les institutions, les structures et les rapports établis.

Dans ses efforts pour articuler le travail théorique avec l'intervention dans la pratique sociale, Lefebvre prendra part à plusieurs formes d'activités politiques, ce qui ne l'empêchera pas de soutenir dans tous ses ouvrages la théorie de l'abolition du politique et de l'État, comme condition indispensable pour assurer l'autonomie de la société civile. Lefebvre réduit l'État à un instrument de la domination de classe et rejette dans l'ombre la dimension propre du politique, nie le rôle de l'État comme centre intégratif des différences, qui rend possible la médiation des intérêts divergents et conflictuels des différents groupes sociaux et politiques. On peut voir dans cette conception un héritage de Marx.

Cette impasse théorique n'annule en rien la pertinence des analyses de Lefebvre, développées dans les quatre volumes De l'État (1976-1978), concernant notamment l'accroissement de l'emprise de l'État sur différents secteurs de la société civile. De même, ses analyses des changements survenus dans la seconde moitié du xxe siècle à l'intérieur de la configuration « la vie privée, la vie politique, la technique » — critique percutante du monde moderne — sont soutenues par le rêve de la restitution d'un nouveau style de vie, par le « renouveau de la poièsis dans la praxis ».

Si la richesse des analyses et la largeur des vues marquent son œuvre, la contrepartie en est le caractère fragmentaire et avant tout programmatique de son style de pensée. Ses analyses, souvent reconduites telles quelles à travers son œuvre, marquent celle-ci d'un trait de répétitivité, qu'il visait justement à dépasser par la transformation du quotidien. Comment enfin ne pas souligner la tension existant entre le projet légitime d'articuler le travail théorique avec l'intervention sociale et politique et la longue fidélité de Lefebvre au Parti communiste français ?

Auteur: MUHAMEDIN KULLASHI