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La Table des Ligures Baebiani et l'institution alimentaire de Trajan (2e article) - article ; n°1 ; vol.70, pg 177-241

De
66 pages
Mélanges d'archéologie et d'histoire - Année 1958 - Volume 70 - Numéro 1 - Pages 177-241
65 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Paul Veyne
La Table des Ligures Baebiani et l'institution alimentaire de
Trajan (2e article)
In: Mélanges d'archéologie et d'histoire T. 70, 1958. pp. 177-241.
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Veyne Paul. La Table des Ligures Baebiani et l'institution alimentaire de Trajan (2e article). In: Mélanges d'archéologie et
d'histoire T. 70, 1958. pp. 177-241.
doi : 10.3406/mefr.1958.7430
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/mefr_0223-4874_1958_num_70_1_7430LA TABLE DES LIGURES BAEBIANI
ET L'INSTITUTION ALIMENTAIRE DE TRAJAN
(Deuxième article1)
PAR
M. Paul Veyne
Membre de l'École
IV. — Les livres du cens ; la « lex alimentorum »
A partir de l'analyse précédente, essayons de déterminer quels
documents sont à la base de l'inscription ; de retracer les étapes de
l'élaboration qui a mené, de ces documents, au texte de la Table ;
de préciser les buts de cette élaboration.
Pour l'essentiel, la genèse de l'inscription peut se résumer ainsi :
les propriétaires ont soumis au commissaire impérial, chargé de
procéder à l'obligation, des extraits des registres du cens, relatifs
aux terres qu'ils offraient d'engager ; ces extraits établissaient leur
qualité de propriétaires, déterminaient la localisation des parcelles
proposées pour l'obligation, fournissaient une évaluation (sujette à
révision éventuelle) de la valeur de ces parcelles : bref, ils sont à
l'origine de la presque totalité des données de l'inscription. Ces
extraits furent alors réunis en un projet d'ensemble, préalable à la'
ratification de chacun des engagements proposés ; ratification qui
dut se faire par l'établissement de chirographes: Le projet d'en
semble, simple brouillon dépourvu de valeur légale, mais dans
lequel les différents engagements se trouvaient commodément réu-
1 Voir Mélanges d'archéologie et d'histoire de V École française de
Rome, LXIX, 1957, p. 81.
Mélange» d'Arçh. et d'Uitt. 1958. 12 178 P. VEYNE
nie, fut choisi pour être transcrit sur bronze : c'est le texte des
Tables alimentaires. Il en résulte, pour la destination de l'inscrip
tion, qu'elle constitue un laterculum de consultation courante ; pour
sa genèse, qu'elle consiste surtout en une transcription d'extraits
des registres du cens.
A) On sait, depuis Henzen 11 que les indications topographiques
de l'inscription dérivent, plus ou moins directement, des livres du
cens. C'est ce que démontre l'identité du système de localisation
des parcelles dans les Tables, et dans la formule de recensement
dont Ulpien nous a conservé le texte :
Ulpien (Dig·, 50, 15, 4) : Forma censuali cavetur, ut aigri sic in
censum referantur : nomen fundi cujusque, et in qua civitate, et in quo
pago sit, et quos duos vicinos proximos habeat.
Tab. Vel. (ex. gr. 1, 2) : Fundum Quintiacum Aurelianum... qui
est in Veleiate, pago Ambitrebio, adfinibus M. Mommeio Persico,
Satrio Severo et populo.
Tab. Ben. (ex. gr. 3, 5) : fundi Pomponiani, pertica Beneventana,
pago Aequano, odiine Nasidio Vitale.
Ce libellé est identique à celui dont se servent aujourd'hui les
experts ruraux : « Terre en labour, commune d'Orange, lieudit
l'Araïs ; tenant, d'un long, Genette, d'autre long, Molino, d'autre
long, la route nationale2. »
C'est aussi des livres du cens que proviennent les indications de
la valeur des parcelles. De Pachtère a démontré8 qu'elles n'avaient
pas été laissées à l'arbitraire des propriétaires, mais que ceux-ci
avaient été tenus de faire la preuve des chiffres qu'ils avançaient.
Or il est bien connu que le cens ne se contentait pas de dresser la
1 Henzen, De tabula alimentaria Baebianorum, Annali delV Institute,
16, 1844, p. 65.
2 Autres mentions d' ad fines dans le papyrus de la Soc. liai., XI,
1183 ; dans C. I. L., VI, 10234 = Dessau, 7213 ; etc.
3 La table hypothécaire de Veleia, p. 102; cf. Henzen, Tab. Baeb.,
p. 65. LA TABLE DES LIGURES BAEBIANI 179
liste des biens d'un propriétaire, il en indiquait aussi la valeur ; on
pouvait savoir ainsi si une personne avait le « cens » décurional,
équestre, sénatorial. Il est naturel de penser que les données nu
mériques de l'inscription, comme les données topographiques, ont
été tirées des livres du cens ; pour désigner et estimer les parcelles
sur lesquelles allait peser une obligation juridique, les commissaires
impériaux ne pouvaient que se référer à ces documents publics qui
faisaient foi 1.
L'inscription repose donc sur les états du cens. Cette référence
rend compte de plusieurs particularités. D'abord, le caractère sys
tématique de la description parcellaire du terroir, qui implique, on
l'a vu, que la Table n'est pas un document foncier improvisé, mais
dérive d'un autre document élaboré méthodiquement. Ensuite,
l'absence de mention de bâtiments et Yinstrumentum fundi en gé
néral ; par là, la Table se distingue nettement de nombreux autres
textes, qui énumèrent Yinstrumentum et les constructions du do
maine : fundum (ilium) cum suis villis finibusque2 ; cum stabulo et
instrumento rustico omni9. C'est que la description du fundus n'avait
pas place dans un relevé cadastral comme celui qui est à la base de
l'inscription alimentaire, et dont l'objet était seulement de per
mettre la localisation des parcelles ; en revanche, la valeur de Yins
trumentum était comprise — implicitement — dans celle de la parc
elle : un texte dit que la valeur de Yinstrumentum était déclarée
au cens * ; une mention explicite était superfétatoire.
L'inscription a donc conservé, par extraits, le contenu des livres
1 Papinien, Dig., 10, 1, 11 ; Marcellus, Dig., 22, 3, 10 : « Census et
monumenta publica potiora testibus esse senatus censuit. »
2 C. I. L., X, 444 ; cf. encore Dig., 32, 68, 3 (cum enthecis) ; 32, 92, 1
(cum omni instrumento) ; 32, 78, 1 (cum suis irìhabitanlibus) ; 32, 91, 1
(cum praetorio) ; 33, 7, 18, 13 (cum suppellectile mensis mancipiis) ; 32,
101 princ. (cum gregibus servis fructibus instrumentis) , etc. Cf. A. Stein-
wenter, Fundus cum instrumento (Akad. Wissensch. Wien, 1942).
3 Dig., 33, 7, 20,7.
4 Orateur romain cité par Aulu-Gelle, 6, 11, 9 : In uno scorto majorent P. VEYNE 180
fonciers du terroir bénéventin, avec leur localisation et leur est
imation des biens. Il se peut qu'elle ait conservé aussi la trace de
certaines particularités de libellé. Dans la Table de Véleia, les noms
des parcelles sont normalement à l'accusatif (fundum Quintia-
cum)1, dans celle de Bénévent, au génitif (fundi Pomponiani)* ;
mais il arrive exceptionnellement qu'un autre cas soit utilisé, l'ablat
if, et cela dans les deux Tables8; cet ablatif aberrant remonte
peut-être aux registres du cens. Il serait plus intéressant de r
etrouver la structure de ces registres : étaient-ce des états de section,
où les parcelles étaient classées par ordre topographique ; ou des
matrices cadastrales, où les terres étaient réunies sous les noms de
leurs propriétaires au fur et à mesure que ceux-ci venaient déclarer?
La disposition des matières dans la Table — groupement des par
celles engagées selon leurs propriétaires — évoque l'idée d'une
matrice, mais un document annexe de la Table — récapitulation
des parcelles rangées par pagi* — évoque celle d'un état des sec
tions. Aucun indice ne permet de dire lequel de ces deux class
ements — sinon tous les deux — remonte aux livres du cens.
Mais l'essentiel n'est pas là ; iLejst que le système de recensement
romain suppose l'existence dé deux) séries de documents fonciers.
Les premiers, matrices ou états-ttes sections, faisaient connaître
les propriétaires actuels des parcelles. Les seconds, peut-être des
plans parcellaires, étaient de vieux documents, relatifs à un état
pecuniam absumpsisti, qua m quanti omne instrumentum fundi Sabini in
censum dedicavisti.
" x Accusatif dépendant des verbes obligare débet.
8 Génitif qui dépend vraisemblablement d'obligatione sous-entendu ;
mais cf. 3, 26 et 4, 14, et 4, 18 : obligatione IX fundi (illius el iUius). Ce
génitif a remplacé un ancien accusatif (voir plus loin).
3 Tab. Ben,, 2, 19 et 4, 79 (Mommsen considère ces ablatifs comme
des erreurs du lapicide) ; Tab. Vel. en une quinzaine de passages, énu-
mérés C. I. L., XI, p. 219 (« ablativo fortasse retento ex instrumento
quod adhibitum erat », Bormann). Comparer Tab. Vel., 17 : Saltus Ave-
gam Veccium debelis, et 47 : Saltus Avegam Veccium debélos.
4 C. /. L., XI, 1149. LA TABLE DES LIGURES BAEBIANI 181
ancien du terroir, qui continuaient à être utilisés comme docu
ments de base; le morcellement du sol qu'ils décrivaient et les
noms qu'ils donnaient aux parcelles se perpétuaient, pour l'essent
iel, à travers les mutations ultérieures de la propriété et les révi
sions périodiques des documents de la première série *. En effet, le
système d'identification des parcelles remonte à un état ancien de
la propriété, pris comme origine. Depuis cette origine, bien des
domaines ont été vendus, groupés (/. Pompeianus et Herculaneius),
réunis en un seul (/. Quintiacus Aurelianus), morcelés (locus fundi
Nasulliani), mais l'identité des parcelles est demeurée inchangée,
sauf évolution lente2. Elle est même certainement plus ancienne
que le document primitif ; quand celui-ci fut rédigé, l'onomastique
des domaines devait être déjà traditionnelle. Dans les Tables, à peu
près aucune parcelle ne porte de nom formé sur celui de son pro
priétaire du temps de Trajan ; ce qui atteste un déplacement massif
1 A. Piganiol, Ann. Hist. éc. soc, VITT, 1936, p. 185, d'après De Pach-
tère, p. 60.
2 Papinien, Dig., 10, 1, 11 : « In finalibus quaestionibus vetera monu
menta census auctoritas ante litem inchoatam ordinati sequenda est,
modo si non varietate successionum et arbitrio possessorum fines addi-
tis vel detractis agris postea permutatos probetur » ; même chose pour
les plans cadastraux français, si vieux que beaucoup d'experts ruraux
les considèrent comme inutilisables, et négligent d'en faire figurer des
extraits dans les dossiers d'expertise foncière (P. Gaziot, La valeur de la
terre en France, Paris, 1952, p. 59-60) ; de même, il ne semble pas que la
census auctoritas ait été invoquée dans les sentences d'arbitrages de
confins qui nous restent de l'antiquité (Dessau, /. L. S., 5982 ; Tabula
Herculanensis LXXVIII, La Parola del Passato, 1955, p. 449). Parmi les
modifications du tracé des parcelles, certaines sont dues à l'alluvionne-
ment ; d'autres, aux partages de successions ; d'autres, à l'amodiation :
Paul, Dig., 31, 86, 1 : « Quo facilius conductorem inveniret, (paterfamil
ias) per duas partes (fundum) locabat, ita ut ex qualitate loci superio-
rem partem Seianum superiorem, inferiorem autem partem Seianum in
feriorem appellaret », cf. C. I. L., IV, 5528, « ex fundo Situano imo quern
coluit Antonius Martialis ». Ajoutons les réunions de parcelles : Dig., 33,
7, 20, 7 : « si prata fundo Graeciano ita conjunxisset, uti sub una fundi
appellatione haberentur. . . » ; cf. Dig-, 32, 91, 3, et 34, 5, 1 ; Hygin, 130,
12 Lachm. P. VEYNE
de la propriété, qui a dû exiger bien du temps, et oblige à faire
remonter l'origine de ces* toponymes à un passé assez loin
tain.
Quand fut élaboré le document primitif, qui fixa et perpétua
cette onomastique? Sans doute au début de l'Empire1. Auguste,
après un demi-siècle d'interruption8, reprit la tradition républi
caine des recensements périodiques, en en transformant l'esprit
et peut-être la méthode 8. Il est tentant de dater le document pri
mitif de 13 après J.-C. ; Dion parle, cette année-là, d'une vaste
opération de recensement des immeubles en Italie, qui semble avoir
revêtu une importance exceptionnelle4.
1 De Pachtère, Table de Veleia, p. 59.
2 Res Gestae, 8, 2 : Lustrum post annum alterum et quadragesimum
feci.
8 En en changeant l'esprit : le cens ne vise plus à établir des listes
d'électeurs et de mobilisables, et il n'est plus particulier à l'Italie, mais
est une partie du recensement général de l'Empire (cf. R. Thomsen, The
Italie regions, p. 33 et n. 6) ; il ne s'agit plus de dénombrer le peuple-roi,
mais de procurer des données statistiques utiles à l'administration de
l'Empire dans son ensemble. En en changeant la méthode? Les chiffres
du cens passent de moins d'un million de citoyens (en 70 avant) à plus de
quatre millions (en 28 avant J.-C). On peut expliquer ce saut numérique
par un changement dans les méthodes de recensement ; Octave aurait
[recensé tous les citoyens, les censeurs républicains seulement les mâles
Ι adultes : Beloch, Bevoelkerungs., p. 370 sq., suivi par E. Gavaignac,
Journal Soc. statist., Paris, 1935, p. 8 ; A. Afzelius, Die Eroberung Ita
liens, Ada Jutlandica, 14, 3, 1942, p. 98) — mais il faut admettre alors
que l'Italie augustéenne ne comptait que quatre ou cinq millions d'habi
tants (esclaves non compris !), ce qui n'est pas incroyable. On peut croire
aussi à un saut démographique de un à quatre millions de citoyens
adultes mâles ; mais les raisons avancées pour expliquer ce saut
(T. Frank, Econ. Surv., I, p. 315; Dessau, Kaiserz., I, p. 183, η. 3)
paraissent bien peu vraisemblables ; S. Mazzarino, Trattato di storia
romana, 2 (Rome, 1956), p. 35 et η. 1, l'explique par les colonisations
triumvirales ; mais ces colonisations ne consistaient- elles pas à installer
dans des colonies des Italiens déjà citoyens (vétérans, prolétaires, cf.
F. Vittinghoff, Roemische Kolonisation und Buergerrechtspolitik), plutôt
qu'à créer des cités de nouveaux citoyens?
4 Dion Cassius, 56, 28, 4-6 ; ce recensement concerna les terres pu- LA TABLE DES LIGURES BAEBIANI 183
Quelle qu'en soit la date, comment se présentait le document
primitif? Vraisemblablement comme un plan parcellaire, très diffé
rent de la forma coloniale de 42. Un texte x dit que les formae n'in
diquaient pas les contours des domaines ; ce que confirment les
cadastres d'Orange, qui dérivent d'une forma coloniale; elles r
eprésentaient seulement le quadrillage de la centuriation, par rap
port auquel on repérait la position des parcelles ; là où le sol n'était
pas centurie, ce repérage était impossible. Mais il existait un autre
type de plans de terroir : un véritable plan parcellaire, indiquant
les contours des domaines, ou du moins leurs positions réciproques ;
en l'absence de cehturiation, ce plan permettait de définir la s
ituation des parcelles par référence aux parcelles voisines. Des plans
de cette espèce sont connus indirectement. Un opuscule qui fait
partie du recueil des Agrimenseurs, les Casae Litterarum, n'est
autre chose que la légende d'un plan de terroir non centurie8. Et
certaines vignettes des manuscrits des Agrimenseurs 8 représentent
des funài avec leurs contours, hors de toute centuriation ; elles sont
certainement aussi authentiques que les vignettes de formae à cen-
turiations, étudiées par Schulten* et Castagnoli8; elles doivent
remonter à des plans parcellaires municipaux. On en rapprochera
bliques autant que celles des particuliers ; il déchaîna une vague de
terreurs et de faux bruits (dont Dion est l'écho inconscient) ; bien qu'en
rapport avec le cens de 13-14, il semble avoir été différent des recen
sements antérieurs (opposer Dion, 55, 13, 4).
1 Hygin, 121, 7 Lachm., exception qui confirme la règle.
8 A. Josephson, Casae Litterarum, Studien zum Corpus Agrimensorwn
Romanorum, Uppsala, 1950. Mais, à mon sens, il faudrait opposer nette
ment les formae de centuriation et les plans parcellaires (cf. p. 22-30 : les
casae litterarum comme « Kommen' ar zu einer Forma ») .
8 Lachmann, Gromatici Veteres, pi. 2, n° 14 (domaine en ager arci-
finius, non centurie : Frontin, 12, 4), et pi. 3, n° 20. Cf. section II,
M. É. F. R., 1957, p. 124, n. 1.
4 Roemische Flurkarten, Hermes 33, 1898, p. 534-565.
6 Le formae delle colonie romane e le miniature dei codici dei gromatici,
AttiR. Accad. Ital., 4, 1943, p. 83-118. ·
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f, 184 P. VEYNE
lee formae des aqueducs 1, qui représentaient lee parcelles voisines
du parcours de l'aqueduc, avec leurs situations réciproques. Il
existait donc deux méthodes de cadastration, auxquelles corre
spondaient deux types de plans : soit repérage des parcelles par
rapport aux abscisses et ordonnées d'une centuriation (méthode
d'un emploi possible, sinon nécessaire, seulement sur sol centurie),
et forma à quadrillage ; soit localisation des parcelles par rapport à
leurs voisines, et plan parcellaire.
Outre la forma de la centuriation de 42, il a donc pu exister un
plan parcellaire du terroir bénéventin. Le fait que la Table prenne
soin de préciser la position des parcelles, en mentionnant les
adfines, n'y contredit pas : de nos jours, les experts ruraux joignent
de même une liste des terres, avec désignation des voisinages, aux
extraits des plans parcellaires2. Inversement, l'existence de listes
de parcelles (matrices, ou états de sections) n'implique pas, à côté
d'elles, l'existence d'un plan parcellaire ; les cadastres rédigés à la
fin de la monarchie française consistaient souvent en états de sec
tions dépourvus de plans ; même chose pour le cadastre de la Corse
au xixe siècle. Seule donc une indication formelle de la Table per
mettrait d'affirmer l'existence d'un plan parcellaire bénéventin.
Cette indication n'existe pas. Du moins, un indice rend cette exis
tence vraisemblable : comme nous avons essayé de le montrer dans
la première section de cet article, le document primitif s'inscrit dans
les cadres de la forma de 42, et en reproduit avec une grande pré
cision les données de cartographie historique. La chose se comprend
rait aisément, si l'on se représentait ce document comme un véri
table plan, décalqué sur cet autre plan qu'était la forma, et comp
lété par la représentation du morcellement parcellaire, particu-
1 C. I. L., VI, 1261, cf. édition P. Grimai des Aqueducs de Frontin,
p. xi-xiv : ces plans sont encore des documents « primitifs», qui donnent
un état ancien de la propriété riveraine.
2 P. Gazot, La valeur de la terre en France, expertises rurales et fores
tières (3e éd., Paris, 1952), p. 51 et 73. TABLE DES LIGURES BAEBIANI 185 LA
lièrement hors de la zone eenturiée {pertica). Ce plan primitif
serait comparable aux cadastres d'Orange, qui s'inscrivent dans
les cadres d'une forma coloniale ; mais, à leur différence, il ne
localisait pas les domaines par rapport à un quadrillage de cen-
turiation, mais en montrant leurs positions réciproques ou leurs
contours 1.
Plan parcellaire ou non, le document primitif n'est pas seul à
conserver le souvenir de la forma de 42 ; il faut y ajouter le Liber
Coïoniarum lui-même. Sous sa forme originelle, cette compilation
(nous espérons y revenir) peut être considérée comme un manuel
1 '*? des archives gromatiques des cités. Elle est constituée par une
série de notices, relatives chacune à une cité, mises en oeuvre à part
ir des documents (formae, leges dataé) qui se trouvaient présents à
Rome, au début du second siècle, dans le tabularium du prince ;
seules ont fait l'objet d'une notice les cités, colonies ou municipes,
pour lesquelles le tabularium disposait de ces documents. On sait
que les formae étaient gravées en double exemplaire, dont l'un
demeurait sur place, tandis que l'autre était versé au tabularium,
à Rome2. C'est de ce dernier exemplaire que dérivent probable
ment les notices du Liber Formarum (si on peut l'appeler ainsi)
relatives à Bénévent, à Caudium et aux Ligures ; tandis que l'exemp
laire local, par l'intermédiaire du document primitif du cens, a
laissé sa trace dans la Table alimentaire.
B) On retrouve donc, à Bénévent, la dualité que De Pachtère8
a reconnue à Véleia : document primitif, registres des mutations.
1 Assurément une partie du territoire bénéventin, la pertica, était
centuriée ; mais il semble que la plupart des domaines mentionnés par
la Table étaient hors de cette pertica ; et, de toute manière, leur repérage
n'est pas donné par rapport à une centuriation, comme à, Orange, mais
par localisation réciproque, comme à Véleia ; le document primitif n'avait
donc pas l'aspect d'une forma de sol centurie.
2 Hygin. Grom., 202, 15 Lachm.
3 De Pachtère, La Table de Véleia, p. 60 ; cf. A. Piganiol, art. cité,
p. 181, n. 1.