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Le rat et le poulpe - article ; n°58 ; vol.34, pg 63-71

De
10 pages
Journal de la Société des océanistes - Année 1978 - Volume 34 - Numéro 58 - Pages 63-71
9 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Solange Petit-Skinner
Le rat et le poulpe
In: Journal de la Société des océanistes. N°58-59, Tome 34, 1978. pp. 63-71.
Citer ce document / Cite this document :
Petit-Skinner Solange. Le rat et le poulpe. In: Journal de la Société des océanistes. N°58-59, Tome 34, 1978. pp. 63-71.
doi : 10.3406/jso.1978.2970
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/jso_0300-953X_1978_num_34_58_2970Le rat et le poulpe
par
Solange PETIT-SKINNER
trouva le rat, il lui demanda : « Pourquoi pleures-tu ? ». Similarité de deux versions, calédonienne et
Le rat lui dit « Je pleure car la poule sultane s'est nauruane d'un même conte océanien.
enfuie en me laissant là. Nous étions venus pêcher au
Le Rat et le Poulpe sont les héros d'un conte popul récif, mais j'ai eu faim et j'ai mangé tout notre radeau.
aire dans toute l'Océanie. La similitude des éléments Alors, elle s'est envolée mais moi je suis resté à pleurer
de ses différentes versions et la diversité des lieux où ici ! ». Le poulpe lui dit alors : « Saute sur mes épaules ! »
ce conte est raconté, en font son originalité. Deux ver et le rat sauta sur les épaules du poulpe et s'y assit.
sions seulement ont été retenues pour être comparées Le poulpe nagea ainsi avec lui, mais des vagues arri
ici, l'une de Nouvelle-Calédonie, en l'honneur de Maur vaient clapotant et claquaient en recouvrant la tête
ice Leenhardt et l'autre de Nauru, en Micronésie, qui chauve du poulpe. Ils étaient alors arrivés au milieu du
est notre aire de travail actuelle. Nous retiendrons lagon. Le rat se mit à rire de la calvitie du poulpe.
d'abord les éléments identiques ou similaires des deux Celui-ci lui demanda : « Rat, qu'as-tu à rire ? ». Le rat
contes afin de les comparer et d'en proposer \me inter lui dit : « Je ris à cause des vagues ». Ils continuèrent
prétation, pour ne considérer qu'ensuite les éléments à nager vers la côte, et à nouveau, le rat rit et alors
particuliers à Nauru. Bien que la langue et la culture le poulpe lui demanda : « Rat, à cause de quoi ris-tu? »
Et le rat répondit : « Je ris parce que nous sommes de Houaïlou nous soient personnellement familières,
nous nous abstiendrons de tout commentaire de ten presque arrivés à la terre ferme ». Ils continuèrent et
dance linguistique et de toute interprétation culturelle arrivèrent sur le sable sec. Le rat prit pied sur le
des thèmes en ce qui concerne le conte de Houaïlou. Par rivage et dit alors au poulpe : « Tout à l'heure, c'est
contre, en raison du caractère peu connu de la langue de ta calvitie que je riais ! ». Le poulpe fut alors très
comme de la culture de Nauru, certains commentaires courroucé. Le rat courut se cacher dans sa maison et le
linguistiques et certains rapprochements avec des poulpe s'en retourna vers son récif. Tous deux vécurent
aspects particuliers de la culture nauruane seront ten dans leur maison et y demeurent encore aujourd'hui.
tés. Plusieurs versions existent à Houaïlou, apportant
La version de Nouvelle-Calédonie, recueillie à différentes variantes après le courroux du poulpe.
Houaïlou par Jacqueline de la Fontinelle, est l'une Texte intégral en langue vernaculaire et en français :
des plus brèves, les autres versions comportant certains
détails supplémentaires. La traduction plus fine et la
notation linguistique plus précise révèlent immédiate
Vinimô né siipù ma mèxë. ment les talents du linguiste.
Conte du rat et (de) la poule sultane. Conte du rat et de la poule sultane.
Curu taa ma na mèxë ma siipà Il y avait une fois une poule sultane et un rat. Un jour, Eux 2/ rester/ autrefois la poule sultane/ e^ le rat. le rat dit à la poule sultane : « Allons donc tous les Il y avait une fois une poule sultane et un rat.
deux à la pêche sur le récif ». La poule sultane répond Na bori éfé na siipà yè mèxë
it : « Allons-y! ». Ils firent alors tous les deux un W/ alors/ dire/ le raWla poule sultane/.
Un jour le rat dit à la sultane radeau en cannes à sucre et partirent au récif. Arrivés
éfé « Gorru vi na ka maa rrô bwé-juu ». au récif, ils mirent leur radeau à l'amarre. Tous deux
dire/ Nous 2 aller/ vers/ action/ pêcher à marée basse/ sur/ ré- grimpèrent sur le récif et commencèrent à pêcher. Mais « Allons donc tous les deux faire la pêche sur le récif ». ' le rat eut faim, il alla alors vers le radeau et but
cW. toutes les cannes à Sucre, jusqu'à ce qu'il ne reste rien. Na bori éfé na mèxë éfé « Gorru ! » Curu bori
La poule sultane revint et trouva le rat. Elle lui demanda iy alors/ dire/ le poule sultane/ dire/ Nous 2 '/Eux 2/ alors/ faire/
alors : « Rat, ou est donc notre radeau? ». Le rat La poule sultane répondit « Allons-y ! » Ils firent alors tous
waa ki-ru dèxâ kwâ wâré. répondit : « Je l'ai bu complètement car j'étais affamé ».
pour-eux 2/ un/ bateau/ canne à sucre/. La poule sultane lui dit alors : « Ainsi tu bois comme
les deux un radeau en à sucre. ça sans savoir ce que tu feras après? Car moi, je te Curu bori vi na bwé-juu. laisse ici ». Et, la poule sultane prit son vol et rejoi Eux 2/ alors/ aller/ vers/ récif . gnit la terre ferme, tandis que le rat lui, restait là à (et) partirent au récif.
pleurer. La marée remontait, il grimpa sur une format Curu bori pwa' rro bwé-juu ; curu bori pè-oro
ion corallienne élevée ; il pleurait, pleurait assis là, Eux 2/ alors/ arriver/ sur/ récif; eux 2 alors/ faire-flottei/ bateau/
mais le poulpe entendit ses sanglots. Il s'approcha et Arrivés au récif, ils mirent leur radeau à l'amarre.
. 64 SOCIÉTÉ DES OCÉANISTES
Na bôri koyo-rruaa na siipù rrô bègùfù- kwâ xi-ru.
à eux 2/. Il/alors/sauter-en haut/le rat/sur/épaules-/
Curu bôri vi-rrua na bwé-juu ma maa... Et le rat sauta sur les épaules du poulpe s'y assit.
saaru ma eue rrô-i. Eux 2/ alors/ monter/ vers/ récif et/ pêcher/ ...
Tous deux grimpèrent sur le récif et (commencèrent à y) poulpe/et/s'asseoir/dessus/.
Na bôri ûû xara-è vi na saaru. Na bôri méfé na siipà na bôri virriaa na kwâ
Il/alors/nager/avec-lui/aller/le poulpe/. IJ/ alors/ avoir fainyie rax/ï)/ alors/ aller/ descendre/ vers/bâ-
Le poulpe nagea (ainsi) avec lui. ' pêcher... Mais le rat eut faim, il alla alors vers leur radeau
Aa bôri jaa-mi na dèxâ kwiè ma jaa-vi- xi-ru, ne bôri wa' kwâ xi-ru, cémè'rrua-na na
Il/alors/clapoter-venir/une/vague/et/clapoter- teau/à eux 2/il/alors/sucer/bateau/à eux 2/, jusqu'à ce que/il/
Mais des vagues arrivaient clapotant et claquaient en recou- et but toutes les cannes à sucre, jusqu'à ce qu'il n'en reste
lu-wiri bwa' sèri. i saaru.
recouvrir/calvitie/de/poulpe/. rien/.
rien. vrant la tête chauve du poulpe.
Curu bôri pwa' rrô gowéé < rrë1... Na bôri mi na mèxë ma pwa'-yè-ri siipû.
\]/ alor^ venir/ la poule sultane/ et/ trouver/ le ra^/. ' Eux2/alors/arriver/sur/milieu de/l'eau/...
La poule sultane revint et trouva le rat. Ils étaient alors arrivés au milieu du lagon...
Aa bôri è'rëwaa-c na mexë éfê « Siipù! âârri Na bôri ka' na siipù wa bwa' i saaru.
ty alors/ demander à-luj/ la poule sultane/ « Rat!./ où est/ bateau/ Il/alors/rire/le rat/à cause de/calvitie/de/poulpe/.
La poule sultane lui demande alors : « Rat !. où est (donc) Le rat se mit à rire de la calvitie du poulpe.
kwâ xi-rru ? » Na bôri éfê yè na siipù éfé Na bôri éfé na saaru éfé : « Siipù !. Gè kâ »
à nous 2 ». ?/il/alors/dire/à lui/le rat/dire/« je/(achevé)/sucer/ Il/alors/dire/le poulpe/dire/« Rat !/tu/rire/ »
notre radeau? » Le rat lui répondit : « je l'ai bu entièrement Celui-ci lui demanda « Rat ! qu'as-tu donc à rire ? »
« Gô wé wa"1 rrôi, wè gô mefé j». xi-ye i-yé? Na bôri éfé siipù éfé : « Gô
pourquoi ?/Il/alors/dire/le rat/dire/« Je/ complètement/car/je/avoir faim/.
car j'étais affamé. ka' Le rat (lui) wa dit kwiè... : « Je ris » à cause des vagues... » i
Wa bôri éfé yè na mèxë éfê :
rire/à cause de/les vagues/ ». Il/alors/dire/à lui/la poule sultane/dire/
La poule sultane lui dit alors : « Ainsi tu bois (tout) comme Curu bôri vi.
«• Gè bôri wa' ufu rré cè-ki gè-i ma Eux 2/alors/aller/.
Ils continuèrent (à nager vers la côte). Tu/alors/sucer/comme/cela/afin que/toi/(plus tard)/
Na bôri ka ' tee-mwâfa na siipù ; na bôri çà, sans savoir ce que tu feras après?, car, moi je te laisse
wéfé-i? wè gô yè vi rrai-i rrô-é. Il/alors/rire/à nouveau/le rat/il/alors/
faire quoi ?/car/je/(futur)aller/loin de toi/ici/. Et, à nouveau, le rat rit, et, (à nouveau) le poulpe demanda :
ërëwaa na saaru éfé Siipù! Gè ka' waa-yé? ici ».
demanderAe poulpe/dire/« rat/Tu/rire/à cause de-quoi? »/ Na bôri wé ce na mèxë ma pwa rrô
« Rat ! Qu'est-ce qui te fait rire ? » Et le rat répondit : « Je Il/alors/(achevé)/voler/la poule sultane/et/arriver/sur/
Aa bôri éfé na siipù éfé : « Gô ka' Et, (sur œ) la poule sultane prit son vol et rejoignit la terre
Il/alors/dire/le rat/dire/« Je/rire/ ka-mèri, a'è, siipà, wè, na tô-a, tââ.
la terre ferme/mais/le rat/eh bien/il/rester là/pleurer. ris parce que nous sommes presque arrivés à la terre ferme. »
wè gôrru yè wé pwa' rrô ■ ka- ferme, tandis que le rat, lui, restait là à pleurer.
Na bôri kau vi na ko ' ; na bôri tè-i car/nous 2/(futur)/(achevé)/arriver/sur/
Il/alors/grand/aller/la marée/il/alors/grimper mèri ».
La marée remontait, il grimpa alors sur une formation coral- la terre ferme »./
Curu bôri vi ma pwa' rrô bwé-daawé ka rruaa rrô dèxâ gwâ pèè-juu.
Eux 2/alors/aller/et/arriver/sur/sable/qui/ en haut/sur/un/tête/corail/.
Ils continuèrent et arrivèrent sur le sable sec. lienne élevée.
Aa bôri tââ, tââ eue rrô-i; na bôri mèri.
sec/. Il/alors/pleurer/pleurer/assis/là/ ; il/alors/
Aa bôri wé vi-rruaa na siipù na ka- II pleurait, pleurait assis là, mais le poulpe entendit ses
tô-pwéfé méfé — tââ xi-e na saaru, na bôri Il/alors/(achevé)/monter/le rat/vers/la terre
Le rat prit pied sur le rivage et dit alors au poulpe : « Tout entendre/bruits de pleurs/à lui/le poulpe/il/alors/
mèri, na bôri êfé yè saaru éfé : « Gô ka' sanglots s'approche et trouva le rat.
mi ma pwa'yè-ri- siipù. ferme/,il/alor s/dire/à/poulpe/dire/: « Je/rire/
à l'heure, c'est de ta calvitie que je riais !... Le poulpe fut venir/et/trouver/le rat/.
xa xërë wa bwa' xi-i! » Na bôri rrôé Na bôri ërëwaa-è éfê » Gè tââ xi-yé ? ».
Il/alors/demander à lui/dire/« Tu pleurer/pourquoi ?/. tout à l'heure/à cause de/calvitie/à toi/ » Il/alors/fâché/
très courroucé... Il lui demanda : « Pourquoi pleures-tu? ».
Na bôri éfê yè-è na siipù éfé « Gô na saaru...
Il/alors/dire/à lui/le rat/dire/« Je le poulpe/...
Le rat lui dit : « je pleure car la poule sultane s'est enfuie (Ici plusieurs versions existent — rien que dans la région
tââ wè na wé ôrô rrai-nya na mèxë, « Houaïlou » à proprement parler).
pleure/car/il/(achevé)/fuir loin de moi/la poule sultane/ ' tô mwâ Aa bôri vi-rruaa na siipù ma me laissant là. Nous étions venus pêcher au récif, mais j'ai Il/alors/monter/le rat/et/demeurer/en/maison/ wè gôvu mi xërë na ka maa, gô bôri Le rat courut et se cacha dans sa maison et le poulpe s'en car/nous 2/venir/tout à/vers/action/pêcher/je/alors/ xi-e, a'è, na wé vi të na saaru na eu faim et j'ai mangé tout notre radeau. à lui/mais/il/(achevé)/aller/encore/le poulpe/vers/ méfê, gô bôri wa' kwâ xi-rru. retourna vers son récif. avoir faim/je/alors/sucer/bateau/à nous 11. bwé-juu. Na bôri wé vi a'è gènya wé tââ rra. » récif/.
Il/alors^achevéyaller/amis/moi-je^achevéypleurer/ici/». Aa bôri wé taa rré na wê-mwâ xi-ru. Elle, alors s'est envolée mais moi je suis demeuré à pleurer ici ». Il/alors/(achevé)/rester/là/vers/demeure/à eux 2/. Na bôri éfê yè-è na saaru éfê : « Koyo- Tous deux vécurent dans leur maison jusqu'à (et y demeurent Il/alors/dire/à' sauter- lui/le poulpe/dire/« Côwa'. Le poulpe lui dit alors : « Saute sur mes épaules ! ». Fin/, rruaa-nù rrô bègùfù-nya ». v encore aujourd'hui). Fin
venir/sur/épaules-miennes »/.
■ , ■ RAT ET LE POULPE 65 LE
Ainsi l'histoire se déroule en deux temps : un oiseau
et un rat construisent un radeau pour aller pêcher mais Kumudodo me daguiga.
le rat mange le radeau et l'oiseau l'abandonne. Dans un
deuxième acte, un poulpe apparaît et aide le rat à rega Le rat et le poulpe. gner le rivage. Le rat se moque de la calvitie du poulpe
et le poulpe, irrité, s'en va de son côté. Bien que l'his
Epaneniek epanemeto toire se déroule de la même façon dans le conte de
Ce qui a été dit et resté/ce qui a été dit et doit rester/ Nauru, celui-ci insiste davantage sur certains traits et
tsimine imin oeta ibiun epoa bet aom me fait naître des sentiments plus violents :
il y a/chose/volant/quelque/avec/aussi/bernard-l'hermîte/et/
akumudodo, ar kamararen bwe ar nim
rat/ils (tous)/penser/parce que/ils (tous)/devoir/
kamamo Oeora eon, ogen ar Conte du rat et du poulpe (version nau-
faire/leur pirogue à eux tous/un/alors/ils/
ruanej. oaweiyidaten oniamo miona oeora, me ngojg
commencer/faire/une pirogue/leur pirogue/et/quand/
ogen ar otubwidaian me ar nuwawen, Il était une fois des oiseaux, un bernard-l'hermite fini/ils/sauter dans/et/ils/partir,/ et un rat. Ils décidèrent de construire un bateau. Ils se ngaga ar oreita nuwaw amea kumudodo
mirent à l'œuvre et quand ils eurent terminé, ils sau quand/ils/encore/aller/homme (lui)/rat/
tèrent tous dans le bateau et partirent. Pendant le tra emeturen me oaweiyidaten onuon miona oeora,
jet, le rat eut faim et commença à grignoter le bateau. avoir faim/et/commencer/manger/une pirogue/leur pirogue,/
iruwin edae inon oaweiyidaten bobobog Après quelque temps, le bateau commença à couler. Ils
après/pendant/quelque/commencer/couler/ discutèrent entre eux, se demandant l'un à l'autfl* ce
miona oeora, yeida ion eara me ouge qu'ils projetaient de faire. Les oiseaux dirent qu'ils s'en une pirogue/leur pirogue,/parler/un/d'eux/et/dit/ voleraient, le bernard-l'hermite dit qu'il ramperait dans angen ura ion o ion : amwa nan les fonds et quand ils demandèrent au rat il répondit à/à eux/un/à/un :/vous/futur/ qu'il ne pouvait rien faire si ce n'est de nager vers le eden ngamie ouge aen ion o ion
rivage. Alors, quand le bateau coula, les oiseaux s'envo faire/vous-même/dit/ses mots/un/k/un/
lèrent tous et le bernard-l'hermite s'enfonça sous l'eau. ama nan oetar ogen ikidoeiyin amea
nous tous/futur/voler/alors/demander/homme/ Le rat se mit alors à nager vers le rivage. Peu de temps
aom me ougen aen, ekeow anga bwe après, un poulpe sortit et dit au rat : « Viens, saute
bernard-Phermite/et/dire/ses mots,/nen/je/parce que/ sur mon dos, je vais te transporter. » Le rat sauta sur anan ta ewewodu ine iyong ogen ituk le dos du poulpe, et pendant qu'ils allaient vers le futur/pour insister/ramper/à/sous/alors/encore/ rivage le rat se mit à manger les poils du poulpe jus kidoeiyin amea akumudodo me ougen aen
qu'à ce qu'ils arrivent à terre. Alors, le rat sauta et demander/homme/rat/et/dire/ses mots/
courut jusqu'au rivage, il monta sur un cocotier, appela ekeow anga bwe anan ta eow eadu
le poulpe et lui dit : « Chauve, oh, chauve, touche ta rien/je/parce que/(futur)/(pour insister)/nager/vers/
ibu. tête ». Le poulpe cria et dit : « Je ne peux rien tou
rivage/. cher puisqu'il n'y a rien ». Le rat appela encore :
Ogen ngaga bogobogen miona equo oetan « Chauve oh, chauve, ta tête » et le poulpe répondit
Alors/quand/couler/une/pirogue/volent/ de même. Cela se produisit par trois fois, que le rat memak amebuna imin oeta, me aom demande au poulpe de toucher ses cheveux et le poulpe eux tous/tous (pour hommes)/chose/volent,/et/crabe/
ne touchait rien. Aussi le poulpe devint furieux et sub ta ewewoduwen iyong, ogen ngea akumudodo
itement lança un de ses tentacules pour fouetter le rat, (pour insister)/ramper/sous,/alors/ce/rat/
mais le rat le saisit avec ses dents et l'arracha. Le ta eowet adu ibu eo roquo iruwin
(pour insister)/nager/vers (à)/rivage/pas/longtemps/après/ poulpe recommença ainsi que le rat jusqu'à ce que le
me emetat daguiga ion me ouge angen n'ait plus de tentacules. A ce moment, il glissa
et/sortir/poulpe/un/et/dire/au/ sous le sable parce qu'il ne pouvait pas revenir vers la akumudodo « tuko me otubwida ine eat pleine mer. Alors, le rat descendit du cocotier et alla rat/« viens/et/sauter/là/de/ vers trois femmes qui étaient là, trois sœurs. Elles s'ap erowu bwe anim obuw, » otubwidan amea pelaient respectivement Ebwiyeiye, Eaeae et Eaekerow. dos/ce que/devoir/prendre vous »,/sauter/homme/
Le rat leur dit de cuire le poulpe et de le cuire long akumudodo me n9a9 or oreita rodu ibu
temps. Les trois femmes apportèrent le poulpe et le rat/et/quand/ils/encore/aller/rivage/
amea akumudodo oreit onuon ngea tubwin firent cuire. Peu de temps après, le poulpe se mit à
homme/rat/encore/manger/cet/cheveux/ pleurer et de son four dit aux trois femmes : « Ebwiyeiye,
ea ngaga ar bwaiwoten ibu, ogen amea Eaeae, Eaekerow, oh vous trois ouvrez parce que je vais
jusqu'à/quand/ils/atteindre/rivage,/alors/homme/ mourir, j'ai trop chaud, je veux de la fraîcheur ». Le rat akumudodo ita edu me gororeida ibu, dit aux femmes : « Ebwiyeiye n'y va pas. Eaeae, n'y va rat/(pour insister)/sortir/et/courir/rivage,/
pas, Eaekerow, n'y va pas ». Cela se produisit trois fois, me akodawen yarat ini eoen okureduwa
le poulpe cria trois fois et les femmes n'allèrent pas et/monter/sur/cocotier/un/appeler/
ouvrir. Quelque temps après, le rat dit : « Peut-être amea daguiga me ouge * aqui o aqui
homme/poulpe/et/dire/« chauve ô chauve qu'il est cuit maintenant, Ebwiyeiye, n'y va pas, Eaeae,
o gam itubwum, » amea daguiga kura n'y va pas, toi Eaekerow, vas-y ». Quand Eaekerow
ô/toucher/cheveux (tête) »,/homme/poulpe/appeler/ ouvrit le four, le jus du poulpe lui éclaboussa le visage me ouge « aeo gamigami bwe ekeow » et elle mourut. Alors les deux autres femmes mangèrent et/dire/« moi pas/toucher/parce que/rien »/ le poulpe et moururent aussi. tuk kuredu akumudodo me * aqui o
encore/appeler/rat/et/« chauve ô
aqui o gam itubwum » tuk kura me
chauve ô/toucher/cheveux (tête) »/encore/appeler/et/ SOCIÉTÉ DES OCÉANISTES 66
ouge « ueo yamiyuim bwe ekeow » kaxya truction du bateau. La variante la plus* populaire est
dire/« moi pas/toucher/parce que/rien «/peut-être/ celle où le rat se tient sur un amandier pendant tout
oaiyiwuri kor an ouga amea akumudodo le temps que dure le travail de construction, auquel,
trois fois/très/lui/très/homme/rat/ bien sûr, il ne participe pas. Il mange des amandes me iruwin amea daguiga ita gam bita pendant que les autres travaillent et lorsque les oiseaux et/après/homme/poulpe/(pour insister)/toucher/cet/ lui en demandent, il leur jette seulement les coquilles tubwin me ekeoiv bwe itan kor gan
vides, prétendant qu'il n'y a plus d'amandes. C'est un cheveux/et/rien/parce que/seulement/très/crâne (récipient)/
épisode que les Nauruans trouvent particulièrement ekeowet ewewen amea daguiga eo kona
rien/cheveux (pour animal)/homme/poulpe/ne pas trouver/ amusant.
kor an damadam ita ngaga me L'autre variante, un peu moins répandue bien que fort
très/lui/furieux/subitement/et/ populaire aussi, est celle où les oiseaux essaient de trou
Yibwaten wat ebwetin ver de l'eau pour se désaltérer pendant qu'ils conslancer (atteindre avec objet long)/objet long (jambe)/objet long/ truisent le bateau. Ils vont à tour de rôle chercher de bwe nim iraeon akumudodo amea ita l'eau à un puits voisin, avec des coques de coco comme parce que/devoir/fouetter/rat/homme/(pour insister)/
récipients, mais le propriétaire du puits s'y oppose et ibwa nemwidin ngabweta etuk
renverse volontairement leurs récipients chaque fois saisir/avec les dents/celui-là (pour objet long)/encore
yibwatan ngabeta akumudodo tuk mwidin qu'ils les ont remplis. Finalement le bernard-l'hermite
lancer/objet long/rat/encore/saisir avec les dents offre ses services pour aller chercher l'eau, et lorsque
ngabeta ar ita ouga ea kor an magen le propriétaire du puits tente de renverser ses coques
celui-là/ils/(pour insister)/faire/jusqu'à/très/ses/fini de coco, il lui mord la langue, et le tue ainsi et rapmungana wan amea daguiga imur amea porte l'eau à ses amis. elles toutes/jambe/homme/poulpe/après/hornme/ Une autre variante mérite d'être citée en raison de daguiga iriridun yungit arauro bwe eo
sa fréquence. En effet, presque toutes les versions poulpe/glisser sous/dessous/sable/que/ne pas/
insistent clairement sur la situation difficile du rat gonaet eredoda imago ngaga amea
pouvoir/revenir/pleine mer/quand/homme/ avant sa rencontre avec le poulpe. « Le rat est fat
akumudodo ed edun yaran miona ini me igué », « il nage péniblement », « il trouve que la terre
rat/descendre/de (origine)/une/cocotier/et/ est bien loin », sont les expressions qui diffèrent quant
nanganget en oaiyimen areiy edini eget à leur forme mais qui expriment le même sentiment. et/aller/femme/trois femmes/les trois/sœurs/nom Si l'on considère le texte du conte tel qu'il est préeitimena me « ebwiyeiye » « eaeae » me
senté ici, on remarque que l'histoire se développe de la pour trois femmes/ebwiyeiye/eaeae/et/
même façon dans la première partie, mais que les évé« eaekerow » panangen ureiy bwe areiy
nements se précipitent dans la deuxième pour se teeaekerow/il dit/aux trois/parce que/elles trois/
nim obu bit daguiga me omwin eitimena rminer par un combat féroce entre le rat et le poulpe,
devoir/cuire/ce/poulpe/et/cuire longtemps/les trois (femmes)/ le rat étant le seul survivant.
obwin bita daguiga me areiy omwiten En comparant ces deux variantes de ce conte, un cer
apporter/ce/poulpe/et/elles (trois)/cuire/ tain nombre à? éléments absolument identiques appaeroquo iruwin me eongen bita daguiga raissent aussitôt, que ce soient les protagonistes et leurs pas longtemps/après/et/pleurer/ce/poulpe/ rôles, ou les événements et la façon dont ils se proeatin ian bita eom ouge * Ebwiyeiye,
duisent. de (origine)/dans/ce/four/dire/« Ebwiyeiye,/
À Nauru, comme à Houaïlou, le rat, le poulpe et les Eaeae, Eaekerow, o amwa tiwo tiwo bwe
Eaeae,/Eaekerow,/ô/vous (trois)/ouvert/ouvert/parce que/ oiseaux sont les principaux protagonistes et leurs rôles
ama bwe a kiniyow a mwamwe » ougé sont similaires. En effet, dans les deux contes, le rat est
mort/parce que/moi chaud/moi froid «/dire/ celui qui crée les difficultés en détruisant le bateau ou
akumudodo « Ebwiyeiye weo nanga, Eaeae radeau, et qui, ensuite, ne fait pas preuve d'une rat/« Ebwiyeiye/ne... pas (ordre)/aller/Eaeae/ immense gratitude envers ce pauvre poulpe qui lui weo nanga, Eaekerow weo nanga ». vient en aide. Si son caractère moqueur apparaît dans ne... pas (ordre/aller/Eaekerow/ne... pas (ordre)/aller »./
les deux récits lorsqu'il raille le poulpe pour sa calvitie, Kaiya oaiyuwuri kor an ouga bita
il n'a pas à Houaïlou l'humour noir qu'il déploie à Peut-être/trois fois/très/crier/ce/
daguiga me ar eo bet yiwida. Nauru. D'autre paVt, bien que les deux contes se te
poulpe/et/elles/pas/aussi/ouvrir. rminent différemment, tous deux présentent un rat qui
Iruwin amea akumododo ouge aen n'est ni dérangé, ni puni de ses méfaits, et qui sort
Après/homme/rat/dire/mot/ admirablement de ses ennuis. Toutefois, le caractère « kaiya nan maken kor ngage Ebwiyeiye du rat est plus accusé dans le texte de Nauru. Le « peut-être/(futur)/finir très/maintenant/Ebwiyeiye/. poulpe a le rôle assez triste de la personne flouée. weo nanga Eaeae weo nanga Eaekerow
Dans les deux régions, c'est le poulpe qui offre son ne... pas (ordre)/aller/Eaeae/ne... pas (ordre)/aller/Eaekerow/
nanga ko » eita Ebwiyeiye ita nanga aide au rat sans même que celui-ci le demande, et non
allez (ordre) »/cette (femme)/Ebwiyeiye/ /aller seulement, il n'est pas remercié, mais il est bafoué.
ngaga me yiwidan ita ngaga me bita Les oiseaux, que ce soit des oiseaux de mer à Nauru
quand/et/ouvrir/ /subitement/et/ce/ ou un oiseau de l'intérieur des terres, comme la poule
daguiga bodin ian men me eman me sultane de Houaïlou, ont un rôle identique, que ce soit poulpe/gicler/à (direction)/visage/et/elle morte/et/ dans la fabrication d'une embarcation, ou dans leur attngarumena idin or oten ngea bita itude à l'égard dii rat et de sa conduite. Dans les deux deux femmes/sœurs/elles/manger/celui-là/ce/
régions, ils ont un rôle assez détaché, ne s'irritant ni ne daguiga me ar eman bet ogen.
se plaignant de la destruction du bateau, mais d'autre poulpe/et/elles/mortes/aussi/fini.
part, n'ayant également aucune compassion pour le rat
Ce conte de Nauru a deux variantes qui sont aussi et l'abandonnant calmement à son triste sort. Les pro
répandues que le conte présenté ici dans le texte. Tous tagonistes ne sont pas les seuls éléments identiques
deux concernent essentiellement l'épisode de la mais un certain nombre d'actions, que ce soit la cons- LE RAT ET LE POULPE 67
truction ou la destruction du bateau, l'abandon du rat faire », elle lui reproche nettement d'avoir agi à la
par ses coéquipiers, sa rencontre avec le poulpe et enfin légère, sans réfléchir aux conséquences, en un sens
sa raillerie, bien qu'elles soient plus élaborée à Nauru, d'avoir été stupide. On retrouve la même attitude chez
constituent un autre aspect de cette similarité. les oiseaux du conte de Nauru lorsqu'ils découvrent
La construction du bateau ou radeau, est un élément que le bateau coule. La question de savoir ce qu'ils
commun aux deux contes qui, tous deux, débutent par comptent faire est alors posée à chacun, l'un après
cet épisode. Il s'agit dans les deux cas d'un bateau l'autre, tant il importe de réfléchir et d'établir un plan
qui servira à aller pêcher, mais l'élément le plus import d'action pour l'avenir. Chacun fournit alors son projet,
ant est le fait que, dans les deux régions, les cons qui s'envolera, qui rampera dans les fonds sous-marins.
tructeurs de l'embarcation soient des oiseaux, des À ce moment-là tout se passe comme si tous se réunis
« créatures volantes » comme les appellent les Nau- saient en une véritable assemblée pour ouvrir un débat.
ruans. Dans de nombreuses versions de la même Le texte décrit longuement cette délibération et
l'exprime clairement par la répétition de « ouge aen légende, recueillies à Nauru, ce sont les oiseaux qui
ont l'initiative de cette construction. Une légère nuance ion o ion » (dire des mots à l'un puis à l'autre). Il con
différencie les deux récits, quant au rôle du rat. Tand vient de remarquer que ce genre de discussion, comme
le débat, sont très importants pour les Nauruans qui is qu'à Houaïlou, le rat participe à la construction du
radeau, il n'est que spectateur à Nauru et ne coopère sont d'ailleurs très habiles et très doués dans ce do
pas au travail de l'équipe. Le côté négatif de son rôle maine, ceci explique sans doute l'importance que tient
est même accentué dans les deux variantes. Dans l'une, cette délibération dans le conte. Néanmoins, lorsque la
comme on l'a vu, non seulement il ne fournit aucun question est posée, en dernier lieu, au rat, et qu'il
travail dans la construction de l'embarcation, mais il répond : « Rien » (ekeow), ce qui signifie qu'il ne peut
n'apporte aucune aide quelle qu'elle soit aux travail rien dire car il ne peut rien faire, la discussion est
close. Tout reproche est désormais inutile puisque le leurs. Et, par exemple, au moment où il faut aller cher
cher de l'eau pour se désaltérer, son rôle est inexistant. rat, à ce moment-là, a constaté par lui-même et devant
tous, son degré de sottise et de manque de jugement. Dans l'autre variante, ce caractère non coopératif est
encore plus marqué par le fait qu'il se gave d'amandes Il devient totalement superflu de le critiquer comme de
pendant que les oiseaux travaillent, et, relusant de les le punir, puisqu'il a maintenant réalisé qu'il s'était mis
partager, il ne leur envoie que les coques vides. Cepen dans une situation critique. La conséquence logique de
dant si le rat apparaît plutôt égoïste dans le conte de cette démonstration est l'absence de compassion et par
Nauru, il ne s'agit pas ici d'un aspect nouveau de son suite l'abandon du rat à son propre destin. Le rat devra
caractère mais au contraire d'une constante qui appar désormais faire face à son problème et trouver une solu
aît simplement à un moment antérieur dans le récit tion par lui-même, il est sous sa propre responsabilité.
de Nauru. En fait, le personnage représenté par le rat Ce manque de compassion sera plutôt une absence de
est le même dans les deux légendes mais il ne se manif réaction émotionnelle : on discute, on prouve au cou
este pas immédiatement dans la légende de Houaïlou. pable qu'il est stupide, puis on le laisse. Ce thème de
La destruction du bateau ou radeau, est, par contre, la prévision des conséquences et de l'anticipation du
remarquable de similitude. Dans les deux contes, d'une futur sera repris ultérieurement dans la conclusion. La
part le bateau est détruit, d'autre part la destruction première partie de ce conte, qui met en relation le rat
est accomplie par le rat. L'élément le plus frappant est avec les oiseaux, se termine par une sorte de défaite
cependant la façon dont s'opère cette destruction ; le du rat ; par contre, la seconde partie, qui met le rat
rat consomme le bateau, il le mange. Qu'il suce les en relation avec le poulpe, développe une situation de
cannes à sucre à Houaïlou ou qu'il ronge les cordelettes plus en plus avantageuse pour le rat, jusqu'à son
qui assemblent les différentes parties du bateau nau- triomphe final.
ruan, ce détail étant précisé dans de nombreuses ver La rencontre du rat et du poulpe est un élément tout
sions, la destruction se produit de façon identique. aussi remarquable de similitude entre les deux contes,
Dans les deux cas, le bateau est consumé subreptice que ce soit par les détails de la rencontre, le caractère
ment par une consommation orale. La réaction à la des deux personnages et leur conduite respective.
perte du bateau est également identique, et le thème À Nauru, comme à Houaïlou, c'est le poulpe qui a le
qui apparaît avec le plus de netteté est celui de l'aban rôle d'initiative. C'est lui qui prend le rat en pitié et lui
don du rat par ses coéquipiers. Ce qu'exprime clair offre de le transporter. Dans les deux régions, le rat,
ement la poule sultane lorsqu'elle dit au rat « moi, je te ni n'appelle au secours, ni ne demande son aide au
poulpe, bien que ses sanglots à Houaïlou et ses signes laisse ici », résume en fait l'attitude des oiseaux dans
les deux contes. Une analyse de cet abandon révèle en de fatigue à Nauru, aient pu suggérer une telle offre.
Enfin, il est toutefois très heureux d'accepter cette effet une attitude identique bien qu'exprimée différem
ment dans les deux récits. D'une part, il est clair que, assistance. Le caractère du poulpe serviable, est malgré
dans les deux régions, bien que la conduite du rat ait tout ambigu. S'il s'agissait d'une générosité aussi
été volontairement néfaste et qu'elle ait des consé louable, on pourrait se demander pourquoi il est ensuite
quences désagréables pour tous, elle n'entraîne ni bafoué et même vaincu à mort à Nauru. D'autre part,
colère, ni revanche, de la part des coéquipiers. D'autre le fait que le poulpe prenne l'initiative du secours pourr
ait aussi laisser entendre qu'il est celui qui veut en part, il est intéressant de noter que leur réaction ne
comporte ni reproches, ni punition ; le rat a mal agi faire trop, ce qui est très mal considéré, à Nauru par
ticulièrement. L'expression anglaise sans doute la plus mais les oiseaux et le crustacé ne se comportent pas
du tout en justiciers. Ils adopteraient même, au con utilisée, est certainement « show off » et de dire de
traire, une attitude très intellectuelle. Ce que la poule quelqu'un qu'il est « show off », se passe de tout com
sultane, par exemple, reproche au rat, ce n'est pas tant mentaire. Être « show off'», c'est avoir « no manners »,
d'avoir agi égoïstement ou en vue de son propre inté et c'est la pire critique que l'on puisse adresser à quel
rêt, mais de ne pas avou- anticipé le futur. Lorsqu'elle qu'un, dans une culture où, comme dans toutes celles
lui dit : « Ainsi tu bois sans savoir ce que tu vas d'Océanie, la mesure et l'harmonie sont les valeurs mai- 68 SOCIÉTÉ DES OCÉANISTES
tresses. Il existe un conte très populaire à Nauru, dans rat, particulièrement sans pitié, agit avec une autorité
lequel un requin est justement victime de ce défaut superbe. Après avoir réduit le poulpe à sa plus simple
et il en est férocement puni. Un de mes amis m a\ait expression, lui rendant tout mouvement pratiquement
fait cette remarque, à savoir qu'enfant, il se sentait impossible, il ne s'arrête pas là, mais ordonne de le
très proche de ce requin, à cause de ce défaut juste faire cuire. La façon avec laquelle il donne ses ordres
ment, et qu'il avait beaucoup appris grâce à ce conte. fait apparaître le rat avec tout le prestige d'un réel
Sans vouloir associer le requin et le poulpe, il se pourr leader. C'est lui qui commande aux femmes d'aller
ait cependant que ce défaut soit un thème récurrent chercher le poulpe et de le faire cuire dans le foui',
dans la littérature nauruane. Cette interprétation du c'est encore lui qui leur interdit de répondre aux
plaintes du poulpe et d'ouvrir le four, et c'est encore caractère du poulpe est sans doute légèrement risquée,
bien qu'elle permette d'éclaircir en partie l'énigme des lui qui décide du temps de cuisson et qui précise
laquelle des trois femmes ira sortir le poulpe. Il est le mésaventures du poulpe. Le fait d'amoindrir la généros
ité du poulpe, atténue l'ingratitude du rat. Il est pos complet artisan de la mort du poulpe, et ensuite, de
sible, toutefois, que la générosité du poulpe soit entière celle, plus difficilement explicable, des trois femmes.
et gratuite et que l'ingratitude et la raillerie du rat Il sera finalement le seul survivant de l'histoire, donc
soient sans excuse. Le caractère moqueur du rat est le vainqueur incontesté. Son rôle manipulateur et victo
extrêmement important dans les deux légendes, où il rieux est particulièrement mis en relief dans ce conte.
est également très détaillé. Cette moquerie fait l'objet Il convient de préciser que, lorsque ce conte est
raconté en public, les auditeurs se délectent de la cond'une longue description et constitue la partie centrale
de chaque récit. L'objet de la moquerie lui-même, est duite du rat, qu'ils trouvent drôle et amusant, donc
pour qui ils ont beaucoup de sympathie. De même, les identique puisqu'il concerne la calvitie du poulpe. On
pourrait aller jusqu'à dire que la similitude se retrouve mésaventures du poulpe ne provoquent jamais leur comp
même dans la façon dont est articulé le récit de cette assion, mais au contraire les amusent follement. Le
moquerie. Dans le conte de Nauru, le récit se déroule poulpe apparaît comme un grand nigaud, et le rat
en trois temps. En effet, par trois fois le rat appelle comme un malin.
Un autre élément particulier au conte de Nauru, est le poulpe pour lui dire de toucher son crâne chauve, et,
par trois fois, le poulpe répond qu'il n'a rien à toucher l'intervention des trois femmes, même si leur rôle est
minime du fait qu'elles sont complètement manipulées sur son crâne. Les trois temps se retrouvent dans le
conte de Houaïlou, lorsque le rat prétend rire la pre par le rat. Leur mort est un épisode, lui aussi, très
élaboré, et qui suit également un rythme ralenti puismière fois, à cause des vagues, puis la seconde fois,
parce qu'il est arrivé à terre, et enfin, avoue la troisième qu'il se produit en deux temps. La plus jeune des trois
fois, qu'il rit de la calvitie du poulpe. Le nombre trois femmes est tuée d'abord, par le liquide noir du poulpe,
a une importance très grande à Nauru, où on appelle et, ensuite, les deux autres femmes sont tuées à leur
quelqu'un trois fois, où un remède médical doit être tour, par la chair du poulpe qu'elles auront consommée.
Le fait que la plus jeune des trois sœurs soit celle que pris trois fois par jour ou pendant trois jours, de même
qu'on utilise trois feuilles pour le préparer, enfin, dans le rat choisit pour aller sortir le poulpe du four, pourr
ait être rapproché d'une coutume encore très vivace les contes, une mère a toujours trois ou trente enfants.
Que l'on prenne en considération ou non l'articulation à Nauru, et selon laquelle, le plus jeune enfant est celui
qui est le moins bien considéré dans une famille. C'est du récit, la similitude des deux contes reste néanmoins
frappante, quant à l'attitude et à la conduite du rat et en effet à lui qu'incombent les tâches ingrates et les
du poulpe. A Nauru et à Houaïlou, le poulpe est mécont besognes pénibles ; c'est lui qui est toujours sacrifié
dans n'importe quelle circonstance. Il s'oppose diaméent du rat, mais c'est là que les différences entre les
deux textes apparaissent. Alors qu'à Houaïlou, le poulpe tralement à l'aîné des enfants, qui est l'objet de mult
s'éloigne courroucé, sans chercher à riposter, à Nauru, iples égards, et qui est le seul à avoir une place extr
au contraire, il attaque directement le rat. Il convient êmement respectée. La position de la plus jeune sœur
expliquerait pourquoi elle meurt la première. Cette de rappeler que le conte de Nauru présente un rat
position éclairerait non seulement sa mort mais aussi beaucoup plus taquin, du fait qu'il crée lui-même la cal
vitie dont il se moquera par la suite. C'est ce qui la façon dont elle survient, qui a un caractère assez
explique sans doute ici la réaction plus violente du pénible. Cet aspect particulier de sa mort est lié à un
poulpe. Quoiqu'il en soit, ce combat entre les deux pro thème qui est courant et que l'on rencontre fréquem
ment dans les contes de Nauru. Il arrive souvent en tagonistes marque le point de départ de divergences
entre les deux contes, elles ne se terminent pas de la effet, que la mort se produise par de la boue, par
même façon. La ressemblance qui existe dans la con exemple, qui est jetée au visage de l'adversaire. Il con
clusion, consiste en ce que le rat n'est pas puni de sa vient de remarquer que dans ces cas-là, il s'agit le plus
souvent d'un individu néfaste. Ainsi le fait pour la plus plaisanterie, et la différence réside dans son rôle de
vainqueur, qui est souligné très nettement à Nauru. jeune sœur d'être ébouillantée par le liquide noir du
poulpe qui lui éclabousse le visage, est une version
Un certain nombre d'éléments particuliers au conte différente de ce même thème. La mort des deux autres
sœurs qui survient parce qu'elles mangent la chair du de Nauru, bien que ne pouvant être l'objet d'une comp
araison, sont intéressants par leur originalité et leur poulpe peut paraître surprenante. Le fait de cuire le
place dans la culture nauruane. La victoire du rat, et de le manger n'a rien d'exceptionnel, si l'on
comme la mort du poulpe sont extrêmement élaborées. considère que cuire son ennemi pour le manger ensuite
est un thème récurrent dans les contes de Nauru. Dans La destruction du est d'une lenteur extraordi
naire, que ce soit l'arrachement de ses tentacules, un cette société où la plus grande partie de, la nourriture
est consommée crue, les ennemis sont cuits avant par un, ou sa cuisson dans le four souterrain, pendant
laquelle il trouve le temps de se plaindre plusieurs fois d'être mangés. Aussi, que le rat fasse cuire le poulpe
et de demander assistance. On retrouve le même rythme pour le manger ensuite, ne provoquerait aucune sur
dans les deux épisodes, un rythme de mort lente. Le prise. Qu'il le donne aux trois femmes^ et qu'elles le RAT ET LE POULPE 69 LE
mangent n'aurait pas non plus un caractère trop insol retrouve le premier terme epan, qui se traduit toujours
ite, mais qu elles en meurent, paraît plus difficile à par « ce qui a été dit », mais le second terme meto est
interpréter. Le sens même de la mort de ces trois celui qui pose un problème. Meto signifie « sortir », et
femmes reste obscur. Le nom des trois sœurs n'apporte si l'on conserve cette traduction, l'expression epanemeto
que peu d'aide. L'aînée Ebwiyeiye, qui signifie écho, est simple à traduire car elle signifie : « ce qui a été
est le nom d'une formation corallienne sous laquelle les dit et qui a été répandu, propagé ». Ainsi l'expression
esprits des morts ont à passer avant de regagner le du début des contes signifierait, ce qui a été dit et qui
pays des esprits. Cette signification ne clarifie pas le est resté et ce qui a été dit et qui s'est propagé. Selon
sens de sa mort par le poulpe et indirectement provo certains informateurs, toutefois, prétendant que emeto
quée par le rat. Si l'on s'interroge d'ailleurs sur cet est une contraction de nim et mel ; nim signifiant devoir
épilogue, certains aspects restent énigmatiques. La mort et mek signifiant rester. Cela donne ce qui a été dit et
du poulpe, elle-même, peut laisser perplexe. Si l'on qui doit rester. Le nombre réduit d'informateurs con
parvient à l'expliquer lorsque l'on se place du point de naissant les anciennes expressions rend le choix entre
vue du rat, qui veut exterminer son antagoniste, il n'en les deux interprétations particulièrement difficile.
est pas de même lorsqu'on se place du point de vue de Une autre expression, assez difficile à expliquer est
la morale courante. On pourrait être surpris de la dureté eo gonna, de plus c'est une expression qui est abon
des traitements infligés au poulpe, surtout en songeant damment employée. Son sens original se perd et cette
à l'assistance qu'il a antérieurement accordée au rat. expression est souvent utilisée actuellement dans des
On pourrait également s'étonner de ce que l'épilogue récits ou dans la conversation courante, comme une
nous présente un poulpe pvini et un rat dont l'ampleur pause dans le discours. Son sens original exprimait une
de la victoire est pour le moins inattendue. impossibilité, de ce fait, elle se traduit par « je ne peux
Cette ambiguïté pourrait être atténuée par l'examen pas », eo exprimant la négation. Cependant eo gonna
peut être utilisé dans le sens de « je ne sais pas », à des themes principaux du conte. Si, la première partie
du conte, que ce soit à Nauru ou à Houaïlou, fait res condition que cela n'implique pas une science, un savoir
sortir la valeur de la prévision, et de l'anticipation de que l'on ignore, ce qui se dit eki, mais plutôt dans le
ses actions, et coïncide avec les difficultés du rat, la sens de « je ne trouve pas, dans ma pensée ». Ceci est
seconde partie par contre, mettrait l'accent sur la valeur aussi une impossibilité. Ce caractère apparaît encore
de l'improvisation. Le rat a, certes, agi à la légère au plus nettement dans une expression extrêmement popul
début de l'histoire, mais par sa faculté d'improvisation, aire, et qui est : ouge ma ougo meo gonna. Elle est
il se sort très bien d'embarras. Ainsi les deux pôles de employée lorsqu'on est, par exemple, à la recherche de
la conduite, prévision et improvisation, bien que parais son chemin, d'un objet, d'un souvenir, d'une idée, et que
sant opposés, doivent cependant coexister, se mêler et cette recherche se solde par un échec. Cela pourrait se
s'équilibrer, pour aboutir à une conduite de succès. traduire par : je vais, je viens, je tourne en rond et je
Toute la culture nauruane oscille entre ces deux pôles. ne trouve pas la maison ou la personne que je cherchais,
Que ce soit dans la pêche, les jeux, et les autres acti ou encore par : je mets tout sens dessus dessous sans
vités, il convient de faire preuve de ces deux qualités parvenir à trouver ma robe, ou bien je me creuse la
avec autant de talent pour atteindre la réussite. L'im tête mais je ne trouve pas le nom de cette personne ou
provisation nécessite ruse et courage, tandis que la pré la fin de cette histoire. Ce large éventail d'utilisations
vision nécessite une observation très fine et un esprit pour exprimer toujours la même idée, en fait une expres
organisé, et c'est la combinaison des deux qui mène au sion que l'on rencontre extrêmement fréquemment.
succès. Il est intéressant de remarquer à ce sujet, comb Une dernière remarque de style a trait à aqui o,
ien dans de nombreux aspects des cultures océaniennes, lorsque le rat appelle le poulpe en le nommant chauve,
deux opposés voisinent et s'entremêlent, pour ne pen aqui. Le fait de mettre un o a la fin de n'importe quel
cher ni vers l'un ni vers l'autre, et pour créer juste nom, même un surnom, est une façon d'appeler une per
ment l'équilibre qui fait leur harmonie. sonne qui est toujours utilisée aujourd'hui. Par exemple,
L'importance de ces deux thèmes ne tient pas à leur une mère appelle son fils David, par David o, et en
importance respective mais à l'importance de leur comb général trois fois. Moi même j'étais appelée par So
lange o. Le o est très long et peut être comparé à un inaison. Toutefois, elle ne doit pas masquer le thème
sans doute le plus important, qui est la taquinerie et chant.
Certains termes n'ont pu être traduits avec la précila plaisanterie, présent tout au long du récit, et qui est
sion nécessaire et nous les reprendrons ici. Le terme le dénominateur commun de la littérature orale des
cultures océaniennes. aqui, qui se traduit par chauve, est utilisé pour n'im
porte quelle surlace lisse, comme par exemple une noix
de coco qui a été totalement débarrassée de sa bourre,
Commentaire sur la langue. et qui est comme polie. Le terme gan qui se traduit
par crâne, est également utilisé pour tout récipient.
Les deux verbes kura et kuredu signifient tous deux Certaines expressions, s'étant déformées et ayant
perdu leur sens original, méritent une explication plus appeler, mais une nuance les distingue. Lorsque l'appel
détaillée plutôt qu'une simple traduction. n'est dirigé vers aucune personne en particulier, ni vers
L'expression epanemek epanemeto qui est déformée aucune destination, on emploie le verbe kura. Par contre
aujourd'hui en perimeto perimeto, se retrouve au début lorsqu'il s'agit d'un appel dirigé vers une certaine per
de chaque conte, et les Nauruans la traduisent par sonne, ou une destination particulière, on emploie le
once upon a time, « il était une fois », sans pouvoir la verbe kuredu.
traduire mot pour mot. En fait, epanemek se décompose Le verbe nuwawen qui est utilisé et se traduit par
en deux mots, epan qui signifie : dire et mek qui signif partir, signifie plus précisément une séparation, sans
nécessairement la notion de départ. Lorsqu'on sépare ie : rester. D'où epanemek, qui signifie, ce qui a été
dit et qui est resté. L'explication de epanemeto est plus des individus en deux groupes par exemple, ou lorsqu'on
sépare les pétales d'une fleur, on emploie nuwawen. délicate, car les informations ne concordent pas. On SOCIÉTÉ DES OCÉANISTES 70
La construction du terme imin oeta, qui signifie oiseau, cise. Cette notion géographique est en effet d'une
et qui est composé de imin chose, et de oeta voler, se extrême précision à Nauru. Le bord de l'eau se traduit
retrouve dans une autre expression qui signifie arbre. par deux termes différents, selon qu'il s'agisse du bord
Imin era, arbre, est composé de imin chose et de era de l'eau dans l'eau ou du bord de l'eau sur le sol.
Chaque terme ne recouvre ainsi qu'une étrange frange pousser, la chose qui pousse, l'arbre.
Le terme ewewen enfin, signifie poil lorsqu'on parle de terrain. Ibu est le bord de l'eau, là où la mer ne
d'une personne. Le choix d'ewewe pour parler des dépasse pas la cheville. On dit par exemple à un enfant
qu'il peut aller dans l'eau mais pas plus loin qu'ibu, ce poils du poulpe pourrait surprendre, du tait que le
qui veut dire qu'il n'est autorisé qu'à tremper ses pieds. poulpe est très personnifié dans ce conte. Cependant,
Le bord de l'eau sur le sol se dit areureu et correspond il faut préciser que le mot tubwin signifie cheveux et
au sable qui reste constamment humide par le mouvenon poils, mais qu'il signifie également tête, cela pour
les personnes, avec une notion de « position en haut ». ment des vagues. Le sable sec se dit arero. La diff
érence de prononciation peut paraître minime, mais les C'est sans doute ce détail qui fait que le terme ewewen
a été préféré pour désigner les poils du poulpe. Nauruans ne manquent pas de corriger leur interlocu
teur, lorsqu'il utilise la prononciation inappropriée au Une brève remarque à propos de ine, qui signifie là.
Les Nauruans ont trois termes pour exprimer la dis genre de sable dont il parle. Cette différenciation entre
les deux sortes de sable est très importante pour eux. tance, et non pas seulement deux comme ici et ce sont :
Au delà du sable de la plage la terre se dit poe sans ine, ngea, ngune. Cette distinction en trois étapes n'est
distinction de distance. Par contre, la mer se traduit pas spéciale à Nauru mais montre justement sa parenté
par des termes différents selon sa proximité du rivage. avec d'autres langues océaniennes.
Le terme wat qui désigne un objet long, soulève le Aussitôt 176m dépassé, c'est Yeyorr qui désigne la
partie de la mer qui baigne le récif, puisque Nauru n'a problème de la classification des objets en Nauruan. Ils
sont en effet séparés en trois catégories, les objets longs, pas de lagon et que le récif est immédiatement en bor
dure de la terre. La mer qui est de l'autre côté du récif les objets courts et les objets fendus. Pour chaque groupe
est désignée par deux termes différents selon qu'il d'objets, il existe toute une série de verbes, substantifs,
s'agisse de la partie la plus proche du récif ou de la démonstratifs qui leur sont propres. Il y a par exemple,
partie la plus éloignée. La différenciation entre ces un terme particulier pour dire : frapper avec un objet
long, chercher à atteindre avec un objet long. Comme deux parties de l'océan qui sont toutes deux très pro
fondes puisque Nauru se dresse paraît-il comme une on peut le remarquer dans ce texte, si dans yibwatan,
aiguille au milieu du Pacifique, est une opération très qui signifie : chercher à atteindre par un objet long, on
subtile. Les Nauruans les distinguent grâce à une retrouve le terme wat qui désigne un objet long, il n'en
est pas de même avec iraeon qui signifie fouetter, ou nuance du bleu, qui est soit bleu foncé, soit bleu noir,
comme ils le disent. Cette différence de nuances échappe plus exactement : frapper avec un objet long. Les cri
tères de cette classification des objets nous ont paru souvent au non initié. La partie de l'océan qui est
proche du récif est appelée yako et la mer au loin suffisamment intéressants pour être mentionnés.
jusqu'à l'horizon, est imago. L'eau de mer en Une remarque, plus grammaticale cette fois, concerne
général, qu'elle provienne du yako, du eyorr ou de les pluriels et les possessifs. Le terme miona, qui se
Y imago se dit iyitet. trouve dans le texte présenté ici, désigne un bateau,
Nous terminons ce commentaire sur le langage par lorsqu'il s'agit d'un seul bateau. Alors que bateau se
une remarque plus générale, et qui a trait au mot traduit par ekwa, similaire au terme kwa du Houaïlou,
amea, signifiant homme, et qui est accolé au poulpe et que le un quantitatif se dit ekwan, le terme ion
équivalant à un indéterminé, un bateau, au sens d'un et au rat, tout au long du conte. Ce terme sert à per
sonnifier clairement les deux animaux. Lorsqu'un Nauseul, se dit miona. Et cette construction s'effectue de
ruan traduit ce conte, il précise toujours « Monsieur le la même manière, avec chaque fois un terme différent,
rat » ou encore « Monsieur le poulpe », pour rendre le jusqu'au nombre cmq, à partir duquel la construction
mot amea. De plus lorsqu'il raconte un conte à un se fait alors grâce au nombre cardinal, par exemple,
Européen qui ne parle pas son langage, il éprouve toucinq = ejimu, auquel s'ajoute le substantif ekwo.
jours le besoin de préciser qu'autrefois les animaux Toutefois cette construction du pluriel pour les cinq pre
étaient comme des humains, qu'ils parlaient et agismiers nombres cardinaux ne s'applique pas indifférem
saient eux. Les Nauruans redoutent toujours ment à tous les substantifs, mais à certaines catégories
que les héros de leurs contes, poissons ou oiseaux généseulement. Il apparaît malheureusement difficile de trou
ver un lien entre ces différentes catégories qui sont aussi ralement, ne soient pas suffisamment personnifiés, et
« cela change le conte » comme ils le disent. Témoin diversifiées que : poisson, bateau, entants, ficelles. Cette
règle du pluriel s'applique également aux pronoms per cette réflexion d'un jeune Nauruan qui, après avoir lu
sonnels et aux pronoms possessifs, qui ont une forme une traduction d'un conte de Nauru, faite en anglais par
l'administration de cette époque, se plaignait de ne pas différente pour exprimer eux deux, eux trois, eux quatre,
eux tous. Cependant, en ce qui concerne les catégories reconnaître son conte. Il n'éveillait plus en lui, disait-il,
les mêmes sentiments, car il ne reconnaissait plus ce de substantifs dont nous venons de parler, comme pois
poisson pour qui il avait naguère tant d'amitié. Dans la son, ficelle, bateau, enfant, le possessif s'exprime par
traduction anglaise, le poisson « était devenu simpleun terme entièrement nouveau qui désignera le bateau
à eux trois, le bateau à eux quatre, etc.. Ici, le terme ment un poisson », et il avait ainsi perdu un ami. Nous
avons pris le prétexte du mot amea pour soulever le oeora désigne le bateau, le leur à eux tous.
problème plus général de la traduction des contes. Les Une autre remarque de vocabulaire, que nous n'avons
préoccupations linguistiques sont certes de premier plan pas mentionnée jusqu'ici parce qu'elle nécessite une
et il est important de traduire les termes avec une rigouexplication particulièrement détaillée concerne le terme
reuse précision, de même qu'il est important de rendre ibu, que nous avons traduit dans le texte par : rivage.
avec exactitude une notion de mouvement ou de disIl serait plus exact de traduire ibu par bord de l'eau,
tance, par exemple, qui est inhabituelle dans nos lan- bien que cette traduction ne soit pas encore assez RAT ET LE POULPE 71 LE
gages. Cependant, il serait sans doute dommage que les d'unique, certainement plus délicate à transmettre, mais
efforts qui cherchent à transmettre une notion avec le cependant essentielle car privé de cet élément le conte
maximum de précision fassent oublier que Târne de This- perd de sa signification profonde, et ne devient plus
toire est également un élément non négligeable. L'at- qu'un squelette sans vie.
mosphère qui auréole toute légende a quelque chose