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Légitimité et pouvoir local - article ; n°2 ; vol.27, pg 228-258

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32 pages
Revue française de science politique - Année 1977 - Volume 27 - Numéro 2 - Pages 228-258
LEGITIMACY AND LOCAL GOVERNMENT, by JEANNE BECQUART-LECLERCQ The concept of legitimacy must be apprehended at two levels : theoretical and concrete. From the theoretical point of view, legitimacy is defined as the linking notion between the sociological aspect of the exercise of concrete power, and the psychological aspect of interiorized norms forming a paradigm of power. It is the concordance between these two aspects which produces legitimacy. This conceptual framework must then be considered in relation to an empirical study of local government, the object being to use a prior survey to prepare scientific tools which can be used subsequently for more detailed analyses of local government. [Revue française de science politique XXVII (2), avril 1977, pp. 228-258.]
LÉGITIMITÉ ET POUVOIR LOCAL, par JEANNE BECQUART-LECLERCQ Le concept de légitimité doit être saisi à deux niveaux : théorique et concret. Du point de vue théorique, la légitimité est définie comme notion charnière entre le plan sociologique de l'exercice d'un pouvoir concret, et le plan psychologique des normes intériorisées formant un paradigme de pouvoir. La concordance entre ces deux plans produit la légitimité. Il convient ensuite de confronter ce cadre conceptuel à une étude empirique du pouvoir local, l'objectif étant, à partir d'une pré-enquête, d'élaborer des outils scientifiques utilisables ultérieurement pour des analyses approfondies du pouvoir local. [Revue française de science politique XXVII (2), avril 1977, pp. 228-258.]
31 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Madame Jeanne Becquart-
Leclercq
Légitimité et pouvoir local
In: Revue française de science politique, 27e année, n°2, 1977. pp. 228-258.
Résumé
LÉGITIMITÉ ET POUVOIR LOCAL, par JEANNE BECQUART-LECLERCQ
Le concept de légitimité doit être saisi à deux niveaux : théorique et concret. Du point de vue théorique, la légitimité est définie
comme notion charnière entre le plan sociologique de l'exercice d'un pouvoir concret, et le plan psychologique des normes
intériorisées formant un paradigme de pouvoir. La concordance entre ces deux plans produit la légitimité. Il convient ensuite de
confronter ce cadre conceptuel à une étude empirique du pouvoir local, l'objectif étant, à partir d'une pré-enquête, d'élaborer des
outils scientifiques utilisables ultérieurement pour des analyses approfondies du pouvoir local.
[Revue française de science politique XXVII (2), avril 1977, pp. 228-258.]
Abstract
LEGITIMACY AND LOCAL GOVERNMENT, by JEANNE BECQUART-LECLERCQ
The concept of legitimacy must be apprehended at two levels : theoretical and concrete. From the theoretical point of view,
legitimacy is defined as the linking notion between the sociological aspect of the exercise of concrete power, and the
psychological aspect of interiorized norms forming a paradigm of power. It is the concordance between these two aspects which
produces legitimacy. This conceptual framework must then be considered in relation to an empirical study of local government,
the object being to use a prior survey to prepare scientific tools which can be used subsequently for more detailed analyses of
local government.
Citer ce document / Cite this document :
Becquart-Leclercq Jeanne. Légitimité et pouvoir local. In: Revue française de science politique, 27e année, n°2, 1977. pp. 228-
258.
doi : 10.3406/rfsp.1977.396146
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rfsp_0035-2950_1977_num_27_2_396146LÉGITIMITÉ ET POUVOIR LOCAL
JEANNE BECQUART-LECLERCQ
L
pouvoir sociologique, d'une politique Parfois assez confrontation théorique idéologique discours sur séries qu'ils De arbitrairement privilégié Faudrait-il telles le ÉMERGENCE récente1, définition, de fondement se s'accompagne groupe, encore : de dont interrogations aux définitions mais de comment servent leurs et, la elle dépens alors avec souvent pris peu le aussi légimité notamment, clarté sans gouvernants invite du mot mutuellement des éviter d'études comme a les pouvoir dans d'un bien qu'il priori verbale « sont plus données le politique membres autres légitime l'emploi les soit chez sociologue pouvoir cruciales confuse base empiriques. : ? et d'interrogations communautés causes, compense lui-même Comment — les comporte concrètes. » du de est d'un comme d'une animaux intervient que semble et alors pouvoir, à fondement moyens ont concept un défini. complexe, mal Cette le communauté la surtout Souvent imbriquée alimenté effort humaines légitiment-ils inhérente force que la comme ou sur soit réflexion aussi gratuité chez fins de réciproque des ou plus la spéculative, qu'un toute flou clarification le d'une dans facteur typologies du légitimité à les acceptent-ils prestige spéculative des est et qui toute une pouvoir hommes, facteur la pourquoi production assertions. cependant risquerait explicatif dans réflexion l'étude vie — de et sont soit que des un en de ce et le ?
1. « Un Platon, un Aristote ne se demandent pas quel est le fondement du pouvoir,
mais dans quelles conditions les meilleures institutions sont possibles », J.-W. Lapierre,
Essai sur le fondement du pouvoir politique, Gap, Ophris, 1968, p. 85. Dans l'histoire de
la pensée politique, les études fondées sur l'observation sociologique et ethnologique sont
récentes et se situent dans la lignée de Montesquieu et de l'anthropologie politique actuelle.^
Voir Georges Balandier, Anthropologie politique, Paris, PUF, 1967, pp. 10-17.
228 Légitimité et pouvoir local
d'embrouiller l'analyse scientifique d'un pouvoir ? Pourtant,
constamment employée, cette notion recouvre un champ de phénomènes
que le sociologue ne peut ignorer d'emblée. Notre hypothèse est qu'une
définition psycho-sociologique du concept permet de l'utiliser comme
outil heuristique d'analyse d'une relation de pouvoir, et de dépasser
ainsi le discours spontané ou spéculatif pour ancrer la réflexion
théorique sur une réalité concrète. Aussi difficile que soit cette
démarche, il semble important de la tenter, modestement à partir d'une
pré-enquête, afin de proposer des hypothèses de travail, d'alimenter une
réflexion ultérieure et de susciter des recherches empiriques plus
extensives.
L'étape première d'une telle tentative est celle de la définition du
concept. Sans pour cela nier leur importance, la présente perspective
n'aborde pas les aspects institutionnels et juridiques du pouvoir, car ils
sont l'expression codifiée de la légitimité mais ne l'expliquent que
secondairement2. En revanche, le concept de légitimité sera plutôt
envisagé comme un concept psycho-sociologique charnière : dans
l'analyse des phénomènes de pouvoir, les plans du social et du
psychologique sont en interaction constante, et c'est précisément au
niveau de leur articulation que se situent les mécanismes de légitimation.
Cadre conceptuel : approche psycho-sociologique de la légitimité
Cette notion frontière se définit par rapport à une double référence :
/. Un gouvernement ou un pouvoir existant concrètement — c'est le
volet sociologique du concept — 2. Des normes et des valeurs
intériorisées par le sujet. Ces exigences internes par rapport au pouvoir
font partie d'une structure psychologique de fait, à un moment
historique donné, sans que le sujet soit vraiment conscient de l'origine
de ces normes, qu'elles soient, par exemple, inculquées par la famille,
l'école, une religion ou qu'elles participent d'une culture ou d'une sous-
culture de classe ou de couche sociale, ethnique ou territoriale. Ces
2. « Légitime n'est synonyme de légal que dans certaines expressions plus rares de
nos jours qu'autrefois », Dictionnaire Robert, 1966. Le présent article concerne le concept
de légitimité qu'il est nécessaire de bien différencier de celui de légalité, même si, pour
certains, l'un sert de fondement à l'autre, tandis que d'autres les opposent radicalement.
Ainsi Sartre, pour qui la légalité détruit la légitimité en provoquant « l'aliénation
institutionnelle et hiérarchique » ; « en mai-juin 1848, la légalité massacre la légitimité »
... « en votant demain, nous allons, une fois de plus, substituer le pouvoir légal au
pouvoir légitime... ». Cf. « Elections, piège à cons », Les temps modernes, janvier 1973,
p. 1 100. Pour Paul Bastid, « la notion de légitimité déborde manifestement l'ordre
juridique », cf. « L'idée de légitimité », Annales de philosophie, Paris, PUF, 1967, p. 12.
229
À Jeanne Becquart-Leclercq
exigences par rapport au pouvoir sont plus ou moins identiquement
réparties dans une collectivité ; mais il est cependant possible de dégager
des normes ou un code communément accepté ou reconnu par la
majorité du groupe, et qui finit par exercer une pression sur le groupe.
Ce système de normes correspond aux concepts de « représentations
collectives », d'idéologie ou de « conscience collective ». Précisé et
objectivé, ce système de normes devient un « paradigme »3.
Légitimité signifie alors concordance entre un pouvoir concret et un
paradigme du pouvoir4. Ainsi défini, et en tant qu'outil scientifique, le
concept de légitimité n'implique pas de position théorique quant au sens
de l'effet de concordance, que les normes de légitimation soient
produites par le pouvoir en place, ou que celui-ci en soit l'émanation.
S'il n'y a pas concordance mais décalage ou distorsion, le pouvoir est
perçu comme illégitime : il ne correspond plus aux exigences de certains
gouvernés. Ainsi, parallèlement au système dominant de légitimité,
peuvent coexister ou émerger des légitimités différentes voire
contradictoires. Les études historiques et sociologiques montrent, en
effet, que légitimité n'implique pas toujours consensus parfait5. Les
discordances existent, en dépit de la domination culturelle subie par les
gouvernés dont l'idéologie est souvent décalquée sur celle de la classe
dominante 6.
3. La « conscience collective » est un concept durkheimien qui implique
paradoxalement un effet de contrainte non nécessairement conscient chez le sujet
individuel. Le terme de « paradigme » est emprunté à Thomas Kuhn et signifie un cadre
conceptuel de référence, modèle culturel qui sous-tend le discours construit par une
collectivité (par exemple, une communauté scientifique, cf. The structure of scientific
revolution, Chicago, University of Chicago Press, 1962). Le terme de « paradigme » a été
appliqué par Denis Lacorne à l'analyse de stéréotypes de leaders politiques locaux : cf.
« " socialisme Analyse et soviétique " reconstruction " " de stéréotypes : communistes et socialistes face au
», Revue française de science politique, XXIII (6), déc. 1973,
pp. 1171-1201.
4. Cette conception de la légitimité apparaît déjà dans la théorie politique de John
Locke (The two treatises of government) qui, au 17e siècle, réfère la légitimité au
consensus et à l'accord du peuple, et non plus au droit divin. Voir également l'article de
synthèse de French et Raven : « Les bases du pouvoir social », in André Lévy, Textes de
psychologie sociale, Paris, Dunod, 1965, p. 359. Pour Dolf Sternberger, la légitimité a
également un double fondement : pour les gouvernants, la conscience de leur bon droit à
gouverner ; pour les gouvernés, la reconnaissance de ce droit (cf. l'article « Legitimacy »
in International encyclopaedia of the social sciences, p. 244). Pour Georges Balandier, la
légitimité est une des faces du pouvoir : « Ainsi retrouve-t-on l'ambiguïté déjà évoquée, le
pouvoir tend à se développer en tant que rapport de domination, mais le consentement qui
le rend légitime tend à réduire son emprise », op. cit., p. 49.
5. Citons l'exemple de la République romaine, où J. Rouvier distingue divers types
de légitimité du pouvoir en fonction de la diversité sociale, ou du consensus (Du pouvoir
dans la République romaine, réalité et légitimité, étude sur le consensus, Paris, Nouvelles
éditions latines, 1963).
6. Nicos Poulantzas, Pouvoir politique et classes sociales, Paris, Maspero, 1971,
tome 2, p. 45.
230 Légitimité et pouvoir local
En revanche, lorsque des groupes ou des forces sociales acquièrent la
capacité de se démarquer par rapport au discours de la légitimité
dominante, on parle de crise de légitimité. A cet égard, Vidich décrit
finement comment la crise du Watergate* révèle aux Etats-Unis une
compétition latente entre des légitimités diversifiées en fonction des
classes d'appui7. Selon Habermas, c'est quand une contre-idéologie
arrive à influencer le processus de socialisation qu'elle peut provoquer la
crise de légitimité8. Pour Lipset, celle-ci est liée au changement social ;
c'est en période de transition vers une nouvelle structure sociale que la
crise de légitimité survient, surtout si le prestige des grandes institutions
traditionnelles est menacé et si d'importants groupes sociaux n'ont pas
accès au système politique en place durant la période de transition, ou
du moins dès que s'expriment leurs exigences de participation9. Dans la
même ligne de pensée, Duverger explique que « si, dans une société,
certains tiennent pour un système de légimité et d'autres pour un autre,
aucun pouvoir ne peut être légitime pour tout le monde, ce qui rend tout
gouvernement très difficile, c'est une situation révolutionnaire l0. A
contrario, la convergence de légitimités diversifiées et interdépendantes
aboutit parfois à créer des situations bloquées par des complicités
mutuelles stables ; tel serait le cas des collectivités locales en France, lieu
de coexistence de traditions dont les sources de légitimité sont variées :
l'ancien régime pour les notables ruraux, le système napoléonien pour
les préfets, la représentativité électorale pour les élus, la compétence
7. Arthur J. Vidich montre dans son analyse de la crise du Watergate que « many
legitimating ideologies can coexist and compete » (« Political legitimacy in bureaucratic
society : an analysis of Watergate », Social research, 42, hiver 1975, p. 779).
8. Cf. Jurgen Habermas : « What does a crisis mean today ? Legitimation problems
in late capitalism », Social research, 40, hiver 1973, pp. 641-677.
9. « Crises of legitimacy occur during a transition to a new social structure, if./.
The status of major conservative institutions is threatened during the period of structural
change ; 2. all the majors groups in the society do not have access to the political system
in the transitional period, or at least as soon as they develop political demands » (S.M.
Lipset, Political man, New York, Anchor Books, 1963, p. 65). Pour Philipps L. Derek, la
crise de légitimité est un problème crucial. Il rejoint et cite John Schaar : « The crisis of
legitimacy is a function of some of the basic, defining orientations of modernity itself,
specifically rationality, the cult of efficiency and power, ethical relativism and
equalitarism » (cité par Phillips L. Derek, « Epistemology and the sociology of
knowledge : the contributions of Mannheim, Mills and Merton », Theory and society (1),
1974, p. 60). Voir John Schaar, « Legitimacy in the modern State », in Philip Green,
Sanford Levinson, éd., Power and community, New York, Pantheon Books, 1970, XIV-
396 p.
10. Maurice Duverger, Sociologie politique, Paris, PUF, Thémis, 1966, p. 105.
Ailleurs, Duverger insiste sur le consensus comme base de la légitimité, mais
l'absence de définition du concept de légitimité rend la formule plutôt tautologique : « Un
pouvoir est légitime s'il y a consensus à son égard quant à sa légitimité », Sociologie de la
politique, Paris, PUF, Thémis, 1973, p. 177.
231
À Jeanne Becquart-Leclercq
technique pour les services administratifs. Des collusion tacites
s'établissent entre ces diverses légitimités ".
Ce que ces auteurs mettent bien en évidence, c'est la coexistence de
plusieurs systèmes de légitimité. Cependant, ces systèmes de légitimité
s'appuient sur des groupes différenciés dont les intérêts ne sont pas
toujours compatibles. C'est pourquoi, il semble encore plus important
de déterminer si ces systèmes coexistants sont compatibles ou
contradictoires ; aussi, est-ce la notion d'exigences contradictoires, ou
autrement dit d'attentes incompatibles vis à vis du pouvoir qui paraît
fondamentale et qu'il convient de retenir dans un cadre conceptuel
d'étude de la légitimité. Demandons-nous, maintenant, si le cadre
conceptuel proposé s'avère heuristique pour éclairer le phénomène de
légitimité tel qu'il se manifeste au niveau local dans des communes
moyennes de la région du Nord.
Il s'agit de confronter la définition théorique de la légitimité à des
données concrètes sur le pouvoir local, en suivant une logique inspirée
de la définition même du concept : dans une première partie, un
paradigme de légitimité, tel le système de normes et de représentations
collectives du pouvoir local, sera illustré par les données d'une enquête
exploratoire effectuée dans une quarantaine de bourgs et petites villes de
la région du Nord l2. Ensuite, c'est le volet sociologique du concept qui
sera étudié par une analyse de la légitimité à quatre niveaux de pouvoir.
Une troisième partie concerne l'interaction entre les deux faces du
concept, à savoir l'effet de concordance qui produit la légitimité :
comment expliquer le phénomène de légitimation ? On cherchera des
éléments de réponse en examinant quelques théories explicatives de la
légitimité.
UN PARADIGME DE LÉGITIMITÉ
Le maire occupe une position centrale dans le système local français,
et c'est avant tout son pouvoir qui cristallise les attentes ou les refus de
1 1 . « All of these groups have their own notions of " " and all have some legitimacy
share in the distribution of power in the provinces », cf. Howard Machin, « Local
government change in France, the case of the 1964 reforms », Policy and politics 2,
printemps 1974, p. 265.
12. Il s'agit de chefs-lieux de canton, bourgs, petites villes centrales et isolées,
communes d'environ 2 000 à 20 000 habitants, formant l'armature urbaine secondaire, et
qui ont fait l'obet d'une étude du CERES (Comité d'études régionales économiques et
sociales). Les entretiens ont été fait auprès d'une dizaine de personnes choisies dans
chaque commune sur critères positionnels : maire, adjoints, responsables d'associations, de
partis, de syndicats, leaders de l'opposition, responsables locaux divers, chefs d'entreprises
locales, curé, etc.
232 Légitimité et pouvoir local
légitimité l3. Mais comment explorer le champ psycho-sociologique de la ou de l'illégitimité de son pouvoir ? Dans les communes, il est
délicat de poser une question directe sur l'autorité du maire ou sur le
pouvoir légitime qu'il représente, car une telle question risque de
provoquer un blocage : refus de critiquer « son » maire ? Méfiance
devant l'enquêteur ? Crainte de voir dévoiler les réponses ? Tabou latent
interdisant de ternir l'image du personnage principal de la commune ?
Des conflits de personnalité peuvent également fausser les réponses.
C'est pourquoi une question projective a été utilisée pour la phase
exploratoire de la recherche : « Quelles sont les qualités idéales pour un
maire ? » Apparemment innocente et détachée de références locales,
cette question a provoqué chez les répondants un abaissement des
résistances et une expression spontanée qui reflétait précisément la réalité
politique locale et en exprimait les bases de légitimité. A partir d'une
analyse du contenu des réponses, une grille de catégories a été élaborée.
Elle présente deux grands types de catégories : d'une part, le pouvoir
non légitime du maire, d'autre part, le modèle culturel de la domination
légitime l4.
Catégories de l'illégitimité
Le champ politique. Cette catégorie recouvre un grand nombre de
réponses, révélant un rejet assez généralisé de « la politique » ressentie
comme une sorte de danger ou de tabou : « Un maire ne doit pas faire
de politique »... « La politique ne devrait rien avoir à faire avec la
commune ». Mais, quel est le danger ? Est-ce le mot qui est rejeté, ou
une réalité derrière le mot ? Notre dépouillement exploratoire suggère
cette hypothèse : la « politique » perçue comme illégitime correspond
surtout au favoritisme de classe, d'amis ou de partisans, aux passe-droits
et aux privilèges, plutôt qu'à un rejet du pouvoir politique comme tel.
13. « Ce n'est pas, suivant le schéma constitutionnel, le conseil municipal qui est à la
source de la légitimité du maire, mais à l'inverse, c'est souvent la légitimité du maire qui
est la première, et c'est de lui que dépend la légitimité du conseil. Le maire tire sa
légitimité d'un contact direct avec l'ensemble de la population, au-delà de toute
structuration de cette population en groupes d'intérêts ... Le conseil municipal est
l'expression des intérêts organisés de la communauté », Pierre Grémion, Le pouvoir
périphérique, bureaucrates et notables dans le système politique français, Paris, Le Seuil,
1976, p. 418.
14. Les catégories sont données in extenso in J. Becquart-Leclercq, Paradoxes du
pouvoir local, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1976. Nous
les avons regroupées ici sous quelques rubriques. Les données actuelles ne permettent pas
d'effectuer un croisement avec les caractéristiques des répondants. Ultérieurement, les
catégories pourraient servir pour le précodage d'un questionnaire extensif sur échantillon
représentatif et une analyse statistique plus poussée serait alors possible.
233
À Jeanne Becquart-Leclercq
Rôle et fonction du maire. Ici, ce qui est illégitime, c'est
« l'inaction », le « traditionalisme », « ne pas voir l'avenir », en
somme, un maire « qui ne fait rien ». Paradoxalement, celui qui
« cumule les fonctions » n'est guère valorisé, pas plus que la fonction
de maire vue comme « un rôle honorifique » ou comme un
« supplément de retraite ».
Style de rapport avec la population. Le pouvoir trop personnel est
illégitime, le maire qui « agit seul », sans la participation des habitants,
« dictateur », « féodal »...
Caractéristiques du maire. On reproche surtout l'âge et
l'incompétence : « Le maire est trop âgé »... « Les élus locaux ? des
braves gens sans compétence ».
Catégories de la légitimité
On y retrouve en négatif les quatre rubriques précédentes, plus une
catégorie touchant au jeu relationnel du maire :
Le champ politique. « Avant tout, être apolitique ! », « faire
abstraction de toute politique », « être au-dessus des tendances et des
partis », « être le maire de tous et pas seulement de ses amis ! », « ne
pas être sectaire », « ne pas avantager son parti avant sa commune ».
Rôle de maire. « Etre dynamique », « penser à l'avenir » ; « être
entreprenant », « avoir l'esprit d'initiative », ceci, pas seulement en
paroles car le maire doit réaliser ses promesses : « Etre réalisateur et
volontaire, quitte à provoquer des inimitiés », « s'accrocher aux
projets », « faire moins de promesses non tenues ».
Rapport avec la population. Le maire doit se concilier chacun, « être
aimable avec tous », « être très populaire » ; de plus, il doit être près de
ses électeurs et connaître leurs problèmes, avoir des « contacts
permanents avec la population », « faire des réunions publiques ».
Caractéristiques du maire. « Etre compétent », « avoir beaucoup de
connaissances », « être bon administrateur et bon gestionnaire », « avoir
le sens de l'organisation ». Outre ces qualités de compétence pour la
gestion communale, on lui demande certaines qualités morales comme le
dévouement, l'honnêteté, et surtout, on en fait un personnage quelque
Deu sacré (au sens de « séparé », avec pouvoir quasi magique) : « On va
trouver le maire, on en fait presque une divinité ». L'aspect
« confiance » est relevé. Il est « l'intercesseur », le dernier recours en
cas de difficultés de tous ordres et surtout administratives.
Le jeu relationnel du maire. Le maire « doit avoir des relations bien
placées », on lui demande d'assurer des fonctions de « public ».
234 Légitimité et pouvoir local
Ces deux grands types de catégories représentent les deux faces
(négatives et positives) du modèle culturel de légitimité, tel qu'il
s'exprime dans des communes moyennes, bourgs et petites villes de la
région du Nord. Ainsi observé et formalisé, ce paradigme peut-il être
éclairé par les notions théoriques de crise de légitimité et d'exigences
contradictoires, précisées plus haut ? Deux exemples le suggèrent.
Tout d'abord, la majorité des personnes interrogées considèrent
comme légitime un maire apolitique l5. Cette exigence d'apolitisme serait-
elle alors contradictoire avec l'appartenance à un parti politique ? Le
parti politique, instance nationale qui théoriquement plonge ses racines
dans le local, représenterait-il un défi ou une menace pour la légitimité
de l'élu local ? Cette contradiction entraînerait-elle une crise latente de
légitimité ? Il semble que non, car, paradoxalement et malgré la
rhétorique de l'apolitisme, le fait que le maire appartienne à un parti
politique ne paraît pas illégitime aux habitants : il n'y a pas
contradiction mais coexistence entre les deux systèmes de légitimité. En
effet, la notion d'apolitisme, dans l'acception qu'elle a chez les
enquêtes, n'implique pas le refus du parti politique — l'appartenance
partisane n'apparaît guère dans les catégories de l'illégitimité — mais
elle implique une certaine façon de se situer par rapport aux divergences
d'intérêt et aux clivages d'une commune, en suspectant tous les
favoritismes. Officieux ou clandestin, le favoritisme est illégitime tandis
que les luttes partisanes ouvertes, les disputes souvent verbales, les
conflits clairs sont mieux acceptés et parfois vécus sur un mode ludique.
En revanche, dans un autre cas, l'analyse des réponses à l'intérieur
des mêmes communes semble indiquer une importante contradiction :
d'une part, on demande un maire dynamique et efficace, qui développe
la commune (urbanisme, industries, équipements socio-culturels) et
d'autre part, on attend du maire qu'il ménage tout un chacun, concilie
tout le monde, préserve l'harmonie et le consensus communal, assure la
cohésion sociale en prévenant conflits et divergences. Il n'est pourtant
guère possible de développer une commune sans bouleverser une
structure sociale établie sur un statu quo le développement ira de pair
avec l'émergence de nouvelles forces sociales. On voit ici l'exemple
d'une importante contradiction dans le système de légitimité du pouvoir
local.
15. La rhétorique de l'apolitisme prévaut également dans la commune rurale, tout
autant chez les agriculteurs que chez les non-ruraux, Cf. Mark Kesselman, The ambiguous
consensus, New York, A. Knopf, 1967, et Sidney Tarrow, « The urban rural cleavage in
political involvement, the case of France », American political science review, 65 (2),
juin 197I, pp. 341-357.
235
À Jeanne Becquart-Leclercq
Ces deux exemples illustrent le caractère heuristique du concept de
crise de légitimité, dont la distinction entre coexistence et contradiction
des exigences s'avère pertinente pour analyser une situation de pouvoir à
partir de l'idéologie des gouvernés. Cette approche doit être complétée
par une analyse sociologique du pouvoir lui-même et de ses pratiques,
analyse qui s'appliquera à quatre aspects fondamentaux du pouvoir
local.
LÉGITIMITÉ ET EXERCICE DU POUVOIR
On peut théoriquement distinguer quatre niveaux d'analyse du
pouvoir où l'on retrouve les types wébériens de légitimité : le régime et
les règles du jeu, les hommes au pouvoir, les moyens et stratégies
politiques, les fonctions et fins du pouvoir politique.
Règles légales et déplacement de légitimité
L'exercice du pouvoir local prend place à l'intérieur d'un cadre
institutionnel susceptible d'être plus ou moins légitimé par ceux qui en
appliquent les règles. Théoriquement, ceci correspond au « pouvoir
légal » de Max Weber ; en termes concrets, ce sont les règles qui
régissent le jeu politique de l'élu local. Certaines se font parfois oublier,
d'autres sont ressenties comme un carcan insupportable ou inadapté,
leur légitimité s'en trouve déniée et distinguée de leur légalité. L'enquête
auprès d'une quarantaine de maires montre que le fonctionnement
interne de l'institution municipale satisfait la majorité d'entre eux, une
faible minorité souhaitant une réduction du nombre des conseillers et,
parfois, l'élection du maire au suffrage universel. En revanche, les règles
qui organisent les rapports avec l'environnement politico-administratif
communal sont mal vécues. On observe une sorte de « complexe
d'incompétence », un sentiment d'impuissance ressenti par l'élu vis-à-vis
des agents administratifs d'Etat, malaise assorti du désir vague
d'acquérir formation et qualification. Ceci suggère une valorisation du
technocratique par rapport au politique, c'est-à-dire un déplacement de
la légitimité démocratique en faveur d'une base de technicité pour le
pouvoir local, dont l'institution présente alors une sorte de légitimité
« en creux » l6.
16. Sur la conception wébérienne de la légitimité légale, cf. Le savant et le politique
Paris, Union générale d'éditions, 1971, p. 100, et également dans un article tiré de Religion
soziologie et rapporté dans Lévy, Textes de psychologie sociale, op. cit., p. 353. Au sujet
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