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Les Français à Basilan : un projet de colonisation avorté - article ; n°1 ; vol.15, pg 29-40

De
13 pages
Archipel - Année 1978 - Volume 15 - Numéro 1 - Pages 29-40
12 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Denis Nardin
Les Français à Basilan : un projet de colonisation avorté
In: Archipel. Volume 15, 1978. pp. 29-40.
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Nardin Denis. Les Français à Basilan : un projet de colonisation avorté. In: Archipel. Volume 15, 1978. pp. 29-40.
doi : 10.3406/arch.1978.1377
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/arch_0044-8613_1978_num_15_1_137729
NOTES-DOCUMENTS
LES FRANÇAIS A BASILAN
UN PROJET DE COLONISATION AVORTÉ
par Denis NARDIN
En devenant "Consulat général dans l'Indochine", en 1840, notre
établissement consulaire à Manille acquérait une dimension politique
éminente, en même temps qu'était reconnue l'importance stratégique
des Philippines, terre insulaire également proche de la Chine, du Japon
et de l'Asie du Sud-est, et de plus possession d'une puissance latine
et 1' "ouverture" amie. Comme de la foyer Chine, d'observation comme base des de événements ravitaillement qui et menèrent de repos à
pour les unités de notre flotte stationnées dans la région, l'archipel
remplit sous Louis-Philippe et Napoléon III une fonction que nul autre
territoire asiatique ne pouvait aussi bien assumer.
En l'absence d'autre représentant diplomatique en Extrême-
Orient, notre consul à Manille suivit de près les événements de Chine.
Dès janvier 1838, Barrot alla y passer cinq semaines, d'où il revint
consterné, entre autres, de la faiblesse de notre commerce avec ce
pays. En août 1839, alors que la tension montait à Canton à la suite
des mesures prises par les autorités chinoises contre l'importation
d'opium, plusieurs Français, dont des missionnaires et le chancelier du
consulat, van Lof felt, se replièrent sur Manille (1). Suivit une période
assez confuse, marquée par des rivalités de services et l'envoi de la
• Cf. Archipel 9, p. 57-68; 11, p. 43-55 ; 14, p. 15-18.
Il fut remplacé par Charles Challaye, gérant du consulat, dépendant du consulat
général dans l'Indochine. 30
mission de l'intrigant Dubois de Jancigny qui à bord de la frégate
"Erigone", commandant Cecille, parcourut longuement la mer de
Chine, mais n'obtint aucun résultat notable, sauf celui de provoquer
la demande de mutation de Barrot, offusqué de ce qu'il considérait
comme un dessaisissement (2). Le consulat de Manille gardait cepen
dant une sorte de juridiction sur celui de Canton, puisque l'incapable
Ratti-Menton étant rappelé, c'est le consul qui venait d'être nommé
à Manille, Lefèvre de Bécourt, arrivé depuis deux mois, qui fut envoyé
d'urgence à Canton (mars 1844) (3). Guizot décida alors, pour assurer
dignement la présence française en Chine, l'envoi d'un plénipotentiaire,
chargé de négocier un traité comparable à celui, sino-anglais, de
Nankin, et la création d'une station navale.
La mission Lagrené, du nom de son chef, fut une opération de
grand style, ne comprenant pas moins de vingt personnes (4) ; elle nous
intéresse ici par les récits laissés par au moins quatre de ses membres,
qui comportent des témoignages intéressants sur les Philippines, et
par une opération annexe qui lui fut confiée — la recherche d'un
territoire à occuper, en l'occurrence l'île de Basilan, au large de Zam-
boanga — et qu'elle mena à bien dans les conditions que l'on va
voir. (5)
La politique d'expansion ultramarine discrète à laquelle Guizot
attacha son nom comportait, on le sait, la création de "stations navales"
en divers points du globe et son corollaire, l'établissement de "points
(2) Sur cet épisode, v. les "Mélanges," de H. Cordier, tome IV, et J.P. Faivre,
"L'expansion française dans le Pacifique", p. 387-94. L' "Erigone" quitta Brest
en avril 1841 et relâcha pour la première fois à Manille en septembre. Dubois
de Jancigny (1795-1860) était assisté de deux attachés: Chonsky et A. Marey-
Monge.
(3) Ce n'est que plus tard qu'une légation tout à fait autonome fut créée en Chine,
à Canton-Macao, avec un vice-consulat à Changhaï : le premier chargé d'affaires
< fut Alexandre Forthrouen (janyier 1848-octobre 1850) et le premier vice-consul,
Charles de Montigny (sur lequel il faut lire la biographie de J. Fredet, "Quand
la Chine s'ouvrait..." Paris 1953.)
(4) Outre le ministre, sa femme et ses deux enfants, il y avait 2 secrétaires de
légation, 7 "attachés" des Affaires Etrangères (dont un journaliste, Xavier
Raymond, des "Débats"), 4 délégués des Chambres de commerce, l'inspecteur
des douanes et son secrétaire, 1 médecin. Une division navale — frégate "Sirène",
corvettes "Victorieuse" et "Archimède",- cette dernière à vapeur — à sa disposi
tion quitta Brest en décembre 1843 et vint renforcer la station navale des mers
de Chine — frégates "Cléopâtre" et "Alcmène"', corvette "Sabine" — l'ensemble
étant placé sous le commandement de l'amiral J.B. Cécille (1787-1873). H.
Cordier a raconté les péripéties de la mission ("Mélanges", t.l.).
(5) La mission avait également pour tâche de se renseigner sur" Singapour, Java,
la Cochinchine. Son objectif principal fut atteint en 1844: traité dit de Whampou
signé le 24 octobre. 31
d'appui". Les répercussions de l'ouverture de la Chine devaient
l'amener à installer dans ses parages l'une de ces stations : ce fut la
"station navale des mers de Chine", créée en novembre 1843 à la suite
d'une mission préparatoire confiée à 1' "Héroïne", corvette de la division
de Bourbon, commandant Favin-Levêque.
Celui-ci dans son rapport de campagne (6), signale l'expansion
remarquable du commerce extérieur philippin, due au développement
des cultures d'exportation, la faible part qu'y prend la France — et
ne manque pas de tendre une perche devenue presque rituelle : "Si
le gouvernement français était en position de se faire céder par celui
de l'Espagne une colonie pour prix des sacrifices nombreux que la
France a faits pour elle, ou enfin pour un motif quelconque (sic), l'île
de Mindanao présenterait par sa position géographique de grands
avantages". A tout le moins la baie de Manille pourrait-elle être érigée
en "base exclusive" de la station navale : c'est ce que recommande
notre consul, qui fait état des bons sentiments à notre égard de l'opinion
publique, revenue des Anglais : "on s'arrache les traites sur Paris".
Las ! L'accueil assez froid réservé à Lagrené par les Espagnols,
un peu inquiets, et non sans raison, de ce déploiement de forces (7),
irrite tellement le chef de la mission qu'il décide de transférer à Macao
la base de la station : "Eh bien, Monsieur le Ministre, les Espagnols
sont encore si loin du XIXème siècle que je ne serais pas étonné
qu'ils s'en réjouissent!..." (3 juillet 1845). Cependant, quand en 1847
la station navale de l'Indochine fut créée par dédoublement de celle
de la Chine, Manille redevint son point de relâche le plus fréquenté.
C'est de là que son dhef, le capitaine de frégate Jurien de Lagravière,
qui avait son pavillon sur "La Bayonnaise", écrivait mélancoliquement
en octobre 1848 : "Depuis quinze mois nous errons en observateurs
au milieu de ce monde dont la France semble seule déshéritée..." (8).
Restait en effet la question du "point d'appui", non réglée malgré
les efforts de la marine pendant toute cette période pour se procurer
les quelques lieues carrées où faire flotter le pavillon national..., et
(«) A.N. Mar. BB4 621.
(7) "On dit que nous allons prendre Soulou, ou Formose, ou remettre la reine
Marie-Christine sur le trône contre une cession partielle des Philippines...",
écrit le consul en septembre 1843.
(s) La station navale de l'Indochine fut commandée successivement par le
capitaine de vaisseau Lapierre (1847-48), par Jurien de Lagravière (1848-50),
et par Gaston Rocquemaurel (1851-53); elle fut ensuite fusionnée avec celle
de la Réunion. 32
pour assouvir, si possible, la vieille convoitise française (9) sur les
Philippines.
Le problème n'a pas échappé à Guizot qui écrit fin 1843 à Lagrené:
la station a besoin d'un point de relâche, et "ni l'arsenal de Luçon, ni
Macao, ni Hong-Kong ne peuvent nous convenir" : la France n'a rien
entre Mayotte et Tahiti, ses dernières acquisitions, séparées par 4000
lieues marines. Avec les moyens navals mis à sa disposition, Lagrené
devra reconnaître un lieu propice, répondant aux conditions suivantes :
être proche de l'Empire chinois ; offrir un port vaste et fermé ; consti
tuer une position isolée et facile à défendre ; offrir un climat sain,
des eaux salubres et abondantes.
Deux circonstances orientèrent immédiatement sa recherche vers
le sud des Philippines : la mission confiée à la "Favorite", capitaine
de corvette François Page qui conclut une convention avec le sultan
de Jolo le 23 avril 1843 (10), et reconnut notamment l'île de Basilan ;
les instances du Docteur J. Mallat, personnage curieux, vaniteux et
ambitieux, mais d'assez médiocre envergure, qui sut gagner les bonnes
grâces ministérielles, et se fit affecter à la mission Lagrené parmi les
attachés des Affaires Etrangères, comme "chargé d'une mission
spéciale dans l'Indochine".
Mallat avait passé huit ans en Extrême-Orient, tantôt commerçant
à Canton, tantôt médecin aux Philippines (il fut chirurgien-chef de
l'Hôpital Saint- Jean-de-Dieu de Manille). De son expérience, il rapporta
un premier "manuel", Les Iles considérées au point de
vue de l'hydrographie et de la linguistique (Paris, 1843), dont il
souligne, dans sa préface, "l'intérêt pratique urgent" et grâce auquel
"nous espérons", dit-il, "qu'on reconnaîtra que nous avons bien mérité
du pays" ; l'ouvrage est consacré pour l'essentiel, comme son titre
l'indique, à l'hydrographie (108 pages) et aux idiomes (60 pages) de
l'Archipel. Puis il publia en 1846 une "somme" en deux volumes,
intitulée: Les Philippines : histoire, géographie, moeurs, agriculture,
(8) Réveillée dès son arrivée par le consul Barrot qui, après avoir, en 1839, comme
lieu de déportation — autre préoccupation de l'époque — recommandé les
Mariannes "négligées par les Espagnols", ou Poulo Condor, revient à la charge
en septembre 1840 en vantant Mindanao, île indépendante sauf en 3 points,
riche en mines, bien située pour le commerce, excellent lieu de déportation, et
que "mille hommes suffiraient à conquérir".
(10) V. cette convention en annexe, et, sur les circonstances de sa signature, lettre
au Ministre du 5 mai 1843, Arch, des A. E., Mém. & doc, Asie 24, f°28.
Page est l'auteur d'un mémoire-fleuve sur "Soulou et ses dépendances", 7 mai
1843, id. f°38 à 57. 33
industrie et commerce des colonies espagnoles dans l'Océanie, ouvrage
extensif mais superficiel et très pro-espagnol (n).
Une lettre du Ministre, en date du 9 février 1844, définit son
statut et ses prérogatives : il a 6000 francs de traitement (il en voulait
10.000), le titre d'"agent colonial", (il postulait celui de Commissaire
du Roi) , l'uniforme de Directeur de l'Intérieur à Bourbon ; il mange
à bord à la table du Commandant ; en cas de réussite de sa mission,
il aura une place de fonctionnaire (il demandait un consulat ou la
fonction d'intendant civil) et 200 hectares (il en voulait 400) dans le
pays occupé. Cette situation extraordinaire et son caractère difficile
lui attirèrent rapidement l'inimitié des marins comme des diplomates :
une Lettre de Chine anonyme (l'auteur est un officier de la station
navale), publiée dans la Revue des Deux-Mondes du 1er juin 1845,
parle de lui comme d'un "certain Dr. Mallat, qui a résidé longtemps
à Manille, et que des protections inexplicables ont fait renvoyer dans
l'Indochine... (il) paraissait destiné à remplir les fonctions d'interprète
de malais, qu'il ne connaissait pas, et, jusqu'à un certain point, de
commissaire du gouvernement dans l'expédition...". Lagrené dit de
lui, en août 44, "II passe pour être très vaniteux, grand parleur... ses
facultés intellectuelles sont loin d'être dans leur état normal..." ; quant
au consul à Manille, il l'exécute en deux propositions : "individu trop
connu dans le pays où on Fa malheureusement renvoyé ccmme agent
colonial, homme que les plus indulgents de ce pays traitent de fou".
Mallat avait visité Basilan, et s'en fit le propagandiste. Aussi, en
octobre 1844, conformément à ses instructions (12), Cécille détache-
t-il, dans le plus grand secret, la "Sabine", commandée par le capitaine
de corvette Guérin, en mission de reconnaissance. A son bord se
trouvent 1' "agent colonial" Mallat et deux hydrographes. Le 23, elle
Lafond de Lurcy en fit en septembre 1846 la critique devant la Société de
Géographie de Paris : "M. Mallat a un style correct, élégant même, et son
ouvrage est fort agréable à lire ; il ne parle pas des hommes mais des choses ;
on dirait qu'il a peur de louer ou de critiquer ses contemporains...". C'est
surtout une occasion pour le digne "capitaine" de rappeier ses propres ouvrages,
et de laisser entendre qu'en somme Mallat l'a pillé.
"Nos explorations devraient se diriger de préférence sur la partie est du grand
archipel au sud des Philippines. Les îles Soulou, habitées par une population
active et commerçante, sont indépendantes ; l'une d'elles, Basilan, devrait surtout
être explorée avec soin. Un établissement formé sur ce point pourrait rivaliser
promptement d'importance avec celui de Singapour". (9 novembre 1843). Dans
une lettre personnelle au Ministre (24 décembre 1 844, Arch, des A E. Mémoires
& Doc, Asie 23, f° 165-68), le gérant du consulat, A. Fabre, met par contre
en garde contre une prise de possession dans cette région, à laquelle il dénie
tout intérêt commercial ou militaire. 34
se présente dans la baie de Maluzo, magnifique plan d'eau au sud-
ouest de l'île. On noue des relations avec le chef (dato) local, Usuk.
Une entrevue est prévue, puis reportée. C'est alors que se produit
une "collision déplorable", selon l'expression du Ministre de la Marine
Mackau dans son rapport au Roi.
Le 1er novembre, l'enseigne de vaisseau Meynard se rend à terre
à bord d'un youyou, avec mission de prélever des échantillons d'eau
potable. "L'ignorance du langage et des préjugés de ces peuples...
lui fit commettre quelques légèretés qui amenèrent une rixe" (13):
il est tué, ainsi qu'un matelot ; ses trois autres compagnons — dont un
mousse et un interprète de 15 ans — sont emmenés.
Le Cdt Guérin commet alors une première erreur : au lieu de
négocier directement avec Usuk le rachat des captifs — la "Victorieuse"
qui rejoint l'île une semaine plus tard lui aurait donné les moyens de
pression nécessaires — il dépose sur un îlot deux écrits en malais,
l'un promettant vengeance si les prisonniers étaient maltraités, l'autre,
signé Mallat, annonçant la prise de possession de l'île par le roi de
France (14), et se rend à Zamboanga demander l'intercession du
gouverneur Figueroa. Celui-ci, trop heureux de s'entremettre, obtient
leur libération contre 1000 piastres de pacotille et 2000 en espèces.
Suit une deuxième erreur : Guérin, soucieux d'obtenir "réparation"
du double meurtre, proclame le blocus (!) de l'île (18 novembre), et
le notifie au sultan de Soulou et au Gouverneur de Zamboanga.
Le 27 novembre, après avoir obtenu du sultan de Jolo une espèce
de blanc-seing ("les Basilanais se sont affranchis de ma suzeraineté,
les Français n'ont qu'à les châtier"), les deux corvettes montent un
raid de représailles — qui échoue devant les fortifications construites
par les insulaires sur un terrain qui leur est favorable : sur 160 hommes
bien futilement engagés, 2 sont tués, plusieurs blessés.
Entre-temps, Figueroa a protesté contre le blocus, envoyé ses
faloas (15) recevoir les quelques coups de semonce nécessaires pour
que l'honneur espagnol soit blessé, et alerté Manille. La presse espa
gnole aussitôt mène grand tapage, et le gouverneur général Claveria
se hâte d'envoyer sur les lieux l'"Esperanza", seule frégate dont il
dispose : elle est devancée de 24 heures par la "Cléopâtre", alertée elle
(13) Lettre de Chine précitée. Une autre interprétation veut qu'un guet-apens ait été
préparé contre un dato rival, et que l'imprudent Meynard y soit tombé.
(14) "C'est au nom de la France que nous prenons aujourd'hui possession des îles
Basilan et dépendances..." Il va de soi que Mallat n'était en aucune façon
habilité à prendre une telle initiative.
(16) Unités navales légères destinées à la répression de la piraterie. 35
aussi, et à bord de laquelle Lagrené et Cécille viennent reprendre les
choses en main (8 janvier 1845).
Lagrené, en digne représentant des Affaires Etrangères, conscient
des difficultés diplomatiques qui pointent à l'horizon, sceptique
également sur l'intérêt d'un établissement dans une région encore très
infestée de "piraterie", se déclare partisan de renoncer : mais l'amiral
le convainc de porsuivre l'opération, même s'il faut désormais négocier
sur deux fronts : "En voyant Malamawi (16) , cet admirable port que
certains comparent à Brest, mais qui me rappellerait plutôt les
magnificences du Bosphore, j'ai pensé qu'il ne m'appartenait pas de
me constituer juge en dernier ressort... J'ai cru ne pouvoir quitter
Basilan sans avoir assuré à mon pays des droits éventuels à sa
possession" (4 février).
Avec les Espagnols commence un échange de correspondance à
fleurets mouchetés : "La force des choses a soulevé entre M. Figueroa
et le capitaine de la "Sabine" une question que nous désirions laisser
pendante. Il est possible qu'après cela elle prenne un caractère plus
officiel... Le droit de guerre a sa logique propre — la conquête par
exemple" (Rapport du 6 janvier de l'amiral Cécille). L'Espagnol, le
brigadier Bocalan, veut venger l'honneur français par des troupes de
son pays. Finalement, il accepte de nous laisser faire, mais réserve
tous les droits de la couronne madrilène.
Avec les Malais, les choses sont menées rondement : le 13 janvier,
les chefs de Basilan réunis à bord de 1' "Archimède" (navire de prestige
puisqu'il est à vapeur) affirment solennellement l'entière indépendance
de l'île vis-à-vis de l'Espagne (17); le 20, ils s'engagent par convention
à ne céder l'île, dans un délai ae deux ans, qu'à la France, sur première
réquisition.
Ces avantages ne désarment pas nos marins qui persistent dans
leur intention de faire expier par le sang l'incident initial : un
ultimatum est adressé à Usuk le 26 janvier: 20.000 piastres et la
libération de ses esclaves sont exigées. Mais auparavant il reste à
régler le problème de la suzeraineté soulouane. La flotte se transporte
donc à Jolo (4 février), où le Sultan Mohamed Pulalou — jeune
homme de 19 ans affaibli paraît-il par l'opium, mais néanmoins
(16) Baie dans le nord-ouest de l'île, où s'était ancrée la "Cléopâtre" : les marins
la décrivent comme un paradis terrestre et un port magnifique, 45S0 ha de
plan d'eau, 15-20 m. de profondeur moyenne.
(17) Détruisant ainsi la machine de guerre diplomatique montée par les Espagnols
un an auparavant sous le nom de "confédération de Balactasan", par laquelle
ceux-ci prétendaient que les habitants avaient reconnu, en février 44, la suze
raineté espagnole. 36
dialecticien retors — accepte bon gré mal gré de discuter (18). Les
Français disent : les habitants de Basilan ont offensé la France ; nous
voulons l'île ; cédez-la, nous serons vos amis et vous recevrez 100.000
piastres (500.000 F.); sinon, on vous demandera réparation, et c'est
vous qui devrez payer. Le sultan invoque des "scrupules religieux" :
pour les tourner, Cécille propose une cession seulement temporaire :
100 ans. Séduit, il ne veut alors pas de la réserve de la ratification
par le roi de France : on convient d'un engagement conditionnel valable
six mois à compter de la signature.
C'est sur ces bases qu'est conclu, le 20 février, l'accord cédant
Basilan à la France (lô). Le surlendemain, la flotte française fait voile
vers Maluzo, où les 27 et 28 février a lieu l'opération de représailles
couvée depuis quatre mois. Extrait d'un compte rendu officiel : "...
Les Malais refoulés dans les montagnes ont pu voir avec effroi la
chute de leurs cocotiers gigantesques, ébranlant la terre de leur poids
énorme, l'incendie couvrant la plaine entière, les détachements
circulant partout et partout causant la destruction: sur tous les points
régnait l'activité la plus grande... Cinq cents hommes aux ordres du
commandant de Cande ont détruit sans rencontrer la moindre oppos
ition six mille quintaux de riz, incendié cent cinquante maisons, rasé
des champs entiers de bananiers, abattu plus de mille cocotiers... Le
28, l'amiral offrit de lui-même à Mme de Lagrené de la conduire
jusque sur le théâtre de l'action... Nous assistâmes à l'incendie de
quelques maisons et de plusieurs prahos, à la destruction de plu
sieurs magasins de riz et à la chute d'un grand nombre de cocotiers...
En revenant dans la soirée, pour laisser un témoignage de la présence
d'une femme au milieu de ces scènes de représailles, Mme de Lagrené
cueillit quelques fleurs dans l'enceinte de l'estaoade abandonnée la
veille, et les déposa religieusement à l'endroit où le brave et mal
heureux Meynard était tombé victime de la perfidie malaise..." (20).
1' "Archimède" Le 2 mars enfin, la flotte quitte les eaux soulouanes,
"Sabine" va à toute vapeur porter en France la lettre du sultan, la
"Cléopâtre" Macao. Quant aux Espagnols, ils regagne Manille, la
débarquent à Basilan — pour la première fois depuis 1645 !- et com
mencent l'édification d'un fortin. (21)
08) Le 8 février arriva comme par hasard à Jolo la corvette anglaise "Samarang".
(18) Nos recherches ne nous ont pas permis de retrouver ce texte... pas plus que
celui de la convention du 20 janvier.
(20) AN. BB4 637 ; ce compte rendu est lithographie.
(21) En septembre, la "Sabine" assistera à son inauguration, symbolisant la prise
de possession espagnole de l'île. En janvier 1850, pour faire bonne mesure,
l'Espagne ira même jusqu'à transférer temporairement le siège du gouvernement
du sud de Zamboanga à Maluzo. 37
La fin de l'épisode n'est pas plus glorieuse. L'amiral-baron de
Maokau fit de son mieux pour obtenir la ratification du traité de
cession. Son "Rapport au Roi" contient une savante démonstration
de l'inanité des prétentions espagnoles (22). Il développe l'argument
favori de nos marins (23), à savoir que les Espagnols, qui sont faibles,
ont tout intérêt à nous avoir pour voisins, car nous sommes leurs amis,
et notre présence peut un effet dissuasif à l'égard d'éventuelles
convoitises britanniques. Le ministre conclut : "Je propose à Votre
Majesté d'ordonner l'occupation de Basilan". Le coût de l'opération
serait de 2,5 millions de francs dont 1,7 pour le budget de la première
année de la colonie.
Le Conseil des Ministres, à qui le rapport fut soumis le 30 juin
1845, se prononça pour la prise de possession. Mais, le 26 juillet, le
roi trancha par la négative. Au-delà des arguments-alibis avancés —
position et climat pas suffisamment favorables, voisinage de pirates...
— il est constant qu'il renonça par égard pour la fierté espagnole,
une fois encore sous-estimée au début de l'entreprise ; comme si la
moindre chiquenaude donnée au régime de nos voisins pouvait avoir
de fâcheuses répercussions sur l'équilibre européen : "L'Espagne est
faible. On doit éviter tout ce qui pourrait compromettre son gouverne
ment actuel aux yeux des partis ; la France, moins que toute autre,
ne doit donner l'exemple d'entreprises sur ses possessions"... L'Algérie
préoccupait gravement le gouvernement ; la conjoncture internationale
était peu favorable. Et Louis-Philippe caressait des projets de mariages
espagnols.
La décision fut notifiée à Cécille le 12 août avec ménagement:
mission lui était donnée de chercher un autre territoire, non sur la
Japon" route du commerce européen avec la Chine, mais "vers les mers du
(!) (24) Quant à Mallat, qui avait gravement manqué à son
(22) Cécille avait suggéré de concéder à Alger des avantages commerciaux aux
Espagnols, pour obtenir plus facilement leur désistement (27 février 1845 ;
A.E. Asie 23).
(23) Lagrené l'avait d'ailleurs repris à son compte: il écrit en août 1844: "Les
Espagnols, surtout le clergé, ne sont pas hostiles à une prise de possession
française. Ils estiment que nous tenons en mains l'avenir du catholicisme ;
notre pavillon serait une garantie contre les empiétements possibles de
l'Angleterre".
P4) Dans les papiers personnels de Guizot, conservés aux Archives nationales 42
AP 6/1), figurent une lettre de Cécille, du 5 janvier 1846, où il dissimule mal
ses regrets : il comprend la nécessité de la bonne entente avec l'Espagne, à la
rigueur celle des économies budgétaires ; mais il combat fermement les autres
motifs invoqués: isolement, climat, cohabitation avec des pirates...; ainsi que
ses lettres informant de l'abandon du projet le Gouverneur général des Philip
pines, le sultan Pulalou, et le commandant de la "Sabine".