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Les travaux de la Commission des embellissements de Paris en 1853 : pouvait-on transformer la capitale sans Haussmann ? - article ; n°2 ; vol.155, pg 645-689

De
47 pages
Bibliothèque de l'école des chartes - Année 1997 - Volume 155 - Numéro 2 - Pages 645-689
45 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Pierre Casselle
Les travaux de la Commission des embellissements de Paris en
1853 : pouvait-on transformer la capitale sans Haussmann ?
In: Bibliothèque de l'école des chartes. 1997, tome 155, livraison 2. pp. 645-689.
Citer ce document / Cite this document :
Casselle Pierre. Les travaux de la Commission des embellissements de Paris en 1853 : pouvait-on transformer la capitale sans
Haussmann ?. In: Bibliothèque de l'école des chartes. 1997, tome 155, livraison 2. pp. 645-689.
doi : 10.3406/bec.1997.450887
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bec_0373-6237_1997_num_155_2_450887Résumé
Depuis plus d'un siècle, on attribue la paternité du nouveau Paris au préfet Haussmann, en se fondant
notamment sur les Mémoires que celui-ci publia à la fin de sa vie. Des sources inédites, provenant du
comte Henri Siméon (1803-1874) et récemment acquises par la Bibliothèque administrative de la ville
de Paris, jettent une lumière nouvelle sur la genèse du projet de transformation de la capitale sous le
Second Empire ; elles renferment en particulier le rapport et le plan élaborés par la Commission des
embellissements de Paris, nommée par Napoléon III en août 1853 et dont les travaux étaient jusqu'ici
demeurés inconnus des historiens. Quelques-uns des meilleurs connaisseurs de la topographie et de
l'urbanisme parisiens, tels Théodore Jacoubet, Hippolyte Meynadier et les frères Lazare, collaborèrent
aux travaux. La plupart des voies nouvelles exécutées par Haussmann ont été imaginées par
l'empereur et étudiées par la Commission sans la participation du préfet ni de son administration. Le
projet originel portait, de façon équilibrée, sur l'ensemble de la ville (sans privilégier l'ouest, comme le fit
Haussmann) et la voirie de la zone annexée en 1860 était prévue dans ses grandes lignes dès 1853.
Zusammenfassung
Als Begründer des 'neuen' Paris gilt seit mehr als einem Jahrhundert der Präfekt Haussmann, nicht
zuletzt aufgrund der Mémoires, die Haussmann gegen Lebensende veröffentlichte. Bisher nicht edierte
Quellen, die aus den Beständen des Grafen Henri Siméon (1803-1874) stammen und jüngst von der
Bibliothèque administrative der Stadt Paris erworben wurden, stellen die Entstehung des
Reformprojekts der Hauptstadt unter dem Second Empire in einem neuen Licht dar. Wichtig sind vor
allem der Bericht und der Plan, den die Commission des embellissements de Paris verfaßte, die
Napoleon III. im August 1853 ins Leben rief und deren Arbeiten bisher der Historie verborgen geblieben
waren. Einige der besten Kenner der Topographie und des Städtebaus der Hauptstadt waren hierbei
beteiligt, so Théodore Jacoubet, Hippolyte Meynadier und die Brüder Lazare. Die meisten der neuen
Straßen, die Haussmann bauen ließ, wurden vom Kaiser erdacht und von der Kommission
ausgearbeitet, ohne daß der Präfekt oder seine Verwaltung dabei beteiligt waren. Das ursprüngliche,
ausgewogene Projekt umfaßte die ganze Stadt, ohne — wie bei Haussmann — eine
Schwerpunktbildung im Westteil; die Wegeplanung der 1860 eingemeindeten Teile war in den großen
Linien bereits 1853 festgelegt.
Abstract
For over a century, Prefect Haussmann has been hailed as the father of modern Paris, mainly on the
evidence of his own Mémoires, published towards the end of his life. New, unpublished documents
previously held by Count Henri Siméon (1803-1874) and recently acquired by the Bibliothèque
administrative de la Ville de Paris, shed new light on the genesis of the project which was to result in the
transformation of Paris under the Second Empire. They include the report and plan drawn up by the
Commission des embellissements de Paris, appointed by Napoleon III in August 1853, the proceedings
of which had hitherto remained unknown to historians. Some of the best experts on the topography and
urbanism of Paris were present, such as Théodore Jacoubet, Hippolyte Meynadier and the Lazare
brothers. Most of the new streets opened up by Haussmann were planned by the Emperor and
discussed by the Commission without the prefect or his administration ever taking part. The whole city
was evenly covered in the original project (whereas mainly worked on the western part),
and the street network of the former suburbs annexed in 1860 was itself already outlined in 1853.de l'École des chartes, t. 155, 1997, p. 645-689. Bibliothèque
LES TRAVAUX DE LA COMMISSION
DES EMBELLISSEMENTS DE PARIS EN 1853
POUVAIT-ON TRANSFORMER
LA CAPITALE SANS HAUSSMANN ?
par
Pierre CASSELLE
Des documents officiels restés en mains privées réapparaissent de manière
régulière sur le marché de la librairie ancienne ou en vente publique, mais
rares sont ceux qui permettent de renouveler un sujet déjà étudié par de
nombreux historiens. C'est le cas d'un ensemble de papiers provenant du
comte Henri Siméon (1803-1874), demeurés chez ses descendants jusqu'à
ces dernières années et qui ont été récemment acquis par la Bibliothèque
administrative de la ville de Paris J . On y trouve le rapport sur les projets
d'embellissements de Paris, rédigé par la commission nommée par Napo
léon III en 1853, ainsi que des documents annexes (parmi lesquels un plan
aquarelle), diverses notes préparatoires et des lettres se rapportant à ce
travail2.
Certains des auteurs qui ont étudié la transformation de Paris sous le Second
Empire ont fait allusion à l'existence de cette commission, mais sans avoir
pu en connaître les projets : ainsi André Morizet, Pierre Lavedan ou encore
David H. Pinkney3. La source qu'ils utilisèrent sont les Mémoires d'Hauss-
1 . Le reste des papiers des comtes Siméon a été dispersé en plusieurs fois, notamment
lors de la vente organisée le 17 février 1994 par Me Francis Briest à l'Hôtel Drouot.
2. Bibliothèque administrative de la ville de Paris [désormais : B.A.V.P.], ras 1779-1783.
3. A. Morizet, Du vieux Paris au Paris moderne : Haussmann et ses prédécesseurs, Paris,
1932, p. 178; P. Lavedan, « L'arrivée au pouvoir (1853) », dans L'œuvre du baron Hauss-
mann, préfet de la Seine (1853-1870), Paris, 1954, p. 22 ; D. H. Pinkney, Napoléon III and
the rebuilding of Paris, Princeton, 1958, p. 26 ; P. Lavedan, Histoire de l'urbanisme à Paris,
Paris, 1975 {Nouvelle histoire de Paris), p. 415. D'autres historiens n'évoquent pas même
l'existence de la Commission, ainsi Anthony Sutcliffe, The autumn of central Paris : the defeat
of town planning, 1850-1970, Londres, 1970 (Studies in urban history, 1); Louis Girard,
La Deuxième République et le Second Empire, Paris, 1981 (Nouvelle histoire de Paris); ni,
plus récemment, l'ouvrage publié à l'occasion de l'exposition organisée sous l'égide de la
Pierre Casselle, directeur de la Bibliothèque administrative de la ville de Paris, Hôtel de
Ville, F-75196 Paris RP.
BIBL. ÉC. CHARTES. 1997. 2 22 PIERRE CASSELLE B.É.C. 1997 646
mann, dont on sait qu'ils sont plus révélateurs de la forte personnalité de
leur auteur que relation objective de son œuvre administrative. Or on n'est
pas incité à s'interroger plus avant sur la Commission des embellissements
de Paris et sur ses travaux si l'on suit le récit fait par Haussmann de l'entre
tien que lui accorda Napoléon III, le 29 juin 1853, après sa prestation de
serment comme nouveau préfet de la Seine :
« L'Empereur était pressé de me montrer une carte de Paris, sur laquelle
on voyait tracées par lui-même, en bleu, en rouge, en jaune et en vert, sui
vant leur degré d'urgence, les différentes voies nouvelles qu'il se proposait
de faire exécuter. J'appris, à ce sujet, que l'Empereur avait jugé bon de cons
tituer une commission, composée de divers personnages qu'il me désigna
('Commission officieuse', dont le Préfet de la Seine faisait partie de droit),
pour étudier, avec lui, chacun de ces projets et arrêter le plan du réseau
général de toutes les nouvelles voies publiques à ouvrir successivement dans
Paris. Cet avis imprévu de l'existence d'une sorte de conseil municipal privé,
sinon occulte, me fit appréhender tout de suite les embarras qui pouvaient
en naître. Il était trop tard pour décliner les fonctions de préfet de la Seine,
et trop tôt pour m'en démettre.
« Voici mes premières paroles : 'Assurément, Votre Majesté ne saurait
s'entourer de trop de lumières dans le grand travail qu'elle entreprend ; mais
je commence à comprendre ce qui me causait jusqu'à présent un étonne-
ment profond : la mauvaise grâce apportée par le conseil municipal de Paris
dans tout ce qui se rapportait à la mise en marche d'une œuvre si belle et
pouvant être si glorieuse pour ses coopérateurs de tout ordre [...]. Cela con
fond l'esprit. Mais, quand on connaît le cœur humain et l'amour-propre des
corps constitués, plus intraitable que celui d'aucun de leurs membres, on
se rend aisément compte de l'impression ressentie par le conseil municipal
officiel, en apprenant, soit du préfet, soit d'autres membres de la Commiss
ion officieuse constituée par l'Empereur, justement fiers de son choix, que
Sa Majesté croit nécessaire de chercher des avis, sinon des inspirations, et
une collaboration, plus ou moins effective, à la transformation de Paris hors
de l'Hôtel de ville — où ses élus se considèrent comme ses conseillers natu
rels, pour tout ce qui rentre dans leurs attributions légales — , et que leur
rôle est ainsi réduit à réserver, dans le budget de la ville, les ressources indi
spensables aux travaux dont d'autres auront l'honneur ! On peut, on doit même
blâmer les susceptibilités que les adversaires des projets de l'Empereur ont
excitées chez eux, en leur révélant ce fait; mais, du moins, on sait quel en
est le vrai motif. Plus n'est besoin de chercher ailleurs le point de départ
de la résistance qu'il va falloir vaincre [...]. — Vous avez peut-être raison,
me répondit l'Empereur, et nous en reparlerons dans quelques jours, après
la première séance de la Commission, à laquelle je vous ferai convoquer.'
ville de Paris, au Pavillon de l'Arsenal, pour le centenaire de la mort du grand préfet : Jean
des Cars et Pierre Pinon, Paris-Haussmann : le pari d'Haussmann, Paris, 1991. 1997 LES TRAVAUX DE PARIS 647 B.É.C.
« Je le dis tout de suite : la Commission, à laquelle je venais de donner
le coup de la mort, ne survécut pas à cette réunion curieuse. On y entendit
deux rapports, bien écrits, mais pleins de considérations banales et dépour
vues de toute appréciation pratique, sur je ne sais plus quels projets de per
cements, qui furent lus par M. le comte Siméon et M. le duc de Valmy. »
Ce serait donc pour ménager les susceptibilités des conseillers munici
paux (alors nommés par le gouvernement, rappelons-le) et pour ne pas les
priver de l'honneur de participer au grand projet de transformation de Paris,
qu'Haussmann aurait demandé à l'empereur la suppression de la Commiss
ion. L'argument ne manque pas de surprendre, quand on sait de quelle
façon cavalière le préfet traita à son tour l'assemblée municipale durant sa
magistrature. Mais laissons-le raconter la manière dont il aurait convaincu
Napoléon III de l'inutilité de la Commission, à l'issue de la séance à laquelle
il avait été convoqué et dont il ne donne pas la date :
« L'Empereur me retint et me demanda ce que je pensais de tout cela.
'Sire, répondis-je, la Commission me semble beaucoup trop nombreuse pour
faire un bon travail. Chez nous, quand on est plusieurs, les moindres obser
vations prennent la forme de discours et les rapports, au lieu d'être brefs,
dégénèrent en dissertations savantes. Le travail marcherait mieux et plus vite,
si la Commission se composait de l'Empereur, président; du préfet de la Seine,
secrétaire, chargé d'analyser les affaires soumises à Sa Majesté et de faire
exécuter ses décisions; enfin, entre le Souverain et son très humble servi
teur, d'un nombre d'autres membres aussi restreint que possible. — C'est-à-
dire que s'il n'y en avait aucun, ce serait le mieux ? interrogea l'Empereur
en riant. — C'est, en effet, le fond de ma pensée, répondis-je. — Je crois
bien, répliqua Sa Majesté, que vous êtes dans le vrai'.
« Je n'entendis plus parler de la Commission des grands travaux de Paris.
Elle mourut d'inanition, et son existence éphémère ne laissa ni trace ni regrets,
sauf le désappointement que certains de ses membres durent éprouver de
la fin de son mandat. Le grand public parisien avait ignoré jusqu'à sa venue
au monde : il n'eut pas à s'émouvoir de son enterrement silencieux » 4.
On peut s'interroger sur les raisons d'une telle volonté de déconsidérat
ion. Certes, Haussmann n'aimait partager ni ses responsabilités ni ses mérites,
4. Georges-Eugène Haussmann, Mémoires, t. II, Paris, 1890, p. 53-58 (sans reproduire
les majuscules dont l'auteur use et abuse). La discrétion qui entoura les travaux de l'éphé
mère Commission des embellissements de Paris, créée à l'initiative personnelle de l'emper
eur, explique sans doute que l'on ne trouve pas trace d'elle dans le fonds du service de
la Voirie urbaine du ministère de l'Intérieur (Arch, nat., F II Seine), d'où émanent pourt
ant les lettres officielles adressées à Siméon. Nulle trace, non plus, de correspondance avec
Siméon dans les papiers Rouher (Arch, nat., 45 AP). PIERRE CASSELLE B.É.C. 1997 648
sauf avec le souverain auquel il voulut bien reconnaître l'initiative dans les
projets de transformation de Paris5. Or Henri Siméon, rapporteur de la
Commission, aurait pu être un rival pour le poste de préfet de la Seine. Cons
eiller d'État depuis 1826, préfet des Vosges, du Loiret, puis de la Somme
sous la monarchie de Juillet, il représenta le Var à la législative en 1850
et se rallia à la politique du parti napoléonien; il fut ainsi désigné dans la
première promotion du 26 janvier 1852 pour faire partie du nouveau Sénat.
Marié en 1827 à la fille du banquier François- Alexandre Seillière, il fut l'un
des fondateurs, au début de 1853, de la Compagnie générale des eaux, dont
il présida le conseil d'administration6. Henri Siméon appartenait en outre
à une famille d'éminents administrateurs. Son père, Joseph-Balthazar
(1781-1846), avait été diplomate sous l'Empire, préfet et conseiller d'État
sous la Restauration, pair de France sous la monarchie de Juillet. Son grand-
père, Joseph-Jérôme (1749-1842), beau-frère de Portalis, avait travaillé à
l'élaboration du Code civil, avant de mener à bien l'organisation du royaume
de Westphalie pour Jérôme Bonaparte; sous-secrétaire d'Etat à la Jus
tice puis ministre de l'Intérieur (1820-1821), nommé pair de France par
Louis XVIII, il s'était rallié à Louis-Philippe qui le nomma, à l'âge de quatre-
vingt-huit ans, président de la Cour des comptes.
Henri Siméon n'était donc pas une personnalité de second plan dans le
nouveau régime et caressait, semble-t-il, l'ambition de succéder au préfet
Jean- Jacques Berger, qui dirigeait l'administration parisienne depuis dé
cembre 1848. Le manque d'imagination de ce dernier, son souci de gérer
« en bon père de famille » les deniers municipaux ne pouvaient s'accorder
aux grands projets du nouveau souverain et de son ministre de l'Intérieur
Persigny7. En mars 1853, Siméon se serait confié à Haussmann, à qui le
gouvernement songeait alors pour la préfecture du Rhône ; il lui aurait décrit
la position de Berger comme intenable, sans cacher qu'il le remplacerait
bien volontiers. « Loin de trouver cela mauvais, rapporte Haussmann, je lui
dis alors fort nettement que je serais enchanté, sous tous les rapports, de
le voir à l'Hôtel de ville. Et certes, je le pensais, tant j'étais loin d'avoir la
même ambition que lui ! ». Une fois nommé à Paris, Haussmann ne se cachera
cependant pas que Siméon, par dépit, pourrait un jour lui « mettre des bâtons
dans les roues » 8.
5. Napoléon III et le comte Siméon étaient tous deux décédés depuis plus de quinze années
lorsque Haussmann publia ses Mémoires : les événements rapportés ne pouvaient donc plus
être contestés par les principaux intéressés.
6. Président du conseil de surveillance de la Caisse générale des chemins de fer, Henri
Siméon fut impliqué, en 1861, dans le procès du banquier Mirés, qui inspira à Emile Zola
le personnage de Saccard dans La curée.
7. Victor Fialin, duc de Persigny, Mémoires, Paris, 1896, p. 240-244.
8. G.-E. Haussmann, Mémoires, t. II, p. 56-57. Dans une lettre adressée à Siméon, B.E.C. 1997 LES TRAVAUX DE PARIS 649
Si des rivalités de personnes entrèrent donc en jeu dans le jugement négatif
d'Haussmann sur l'utilité de la Commission, des raisons plus profondes exis
taient, que révèlent les papiers de Siméon et qu'il faut maintenant analyser.
1 . Les origines de la Commission. — Lorsque Louis-Napoléon prit le pouv
oir, il avait déjà conçu le projet de transformer profondément l'urbanisme
parisien. Dès le 10 décembre 1850, il lança cette apostrophe célèbre lors
de la réception qui lui était offerte à l'Hôtel de ville pour l'anniversaire de
son élection : « Mettons tous nos efforts à embellir cette grande cité, à amél
iorer le sort de ses habitants [...]; ouvrons des rues nouvelles, assainissons
les quartiers populeux qui manquent d'air et de jour, et que la lumière bien
faisante du soleil pénètre partout dans nos murs comme la dans
nos cœurs » 9.
On sait, grâce au témoignage de Charles Merruau, secrétaire général de
la préfecture de la Seine en 1850, que les personnes admises auprès du
prince-président « le voyaient souvent couvrir le plan de Paris de coups de
crayon et de lignes diversement orientées ; pour point de départ de ce qu'il
y avait à faire, il considérait d'abord que les têtes ou les gares de chemin
de fer étaient désormais les véritables portes de la ville, au lieu des ancien
nes barrières par lesquelles débouchaient les routes nationales » 10.
En désirant un plan d'ensemble d'urbanisme pour Paris, Louis-Napoléon
ne faisait que reprendre des idées déjà exprimées sous la monarchie de Juillet,
au sein même du conseil municipal, par Jacques-Séraphin Lanquetin et, à
titre privé, par des théoriciens comme Hippolyte Meynadier ou Perreymond.
En 1846, le préfet Rambuteau lui-même avait lancé un important programme
de travaux, qui ne fut pas même rendu public par crainte des spécul
ations11.
malheureusement non datée, l'agronome Amédée de Béhague conclut ainsi : « Pourquoi diable
n'êtes-vous pas préfet de la Seine ? » (B.A.V.P., ms 1782, fol. 70).
9. Journal des débats, 11 décembre 1850.
10. C. Merruau, Souvenirs de l'Hôtel de ville de Paris, 1848-1852, Paris, 1875, p. 364-365.
11. P. Lavedan, Histoire de l'urbanisme..., p. 404-411 ; Jean-Marc Léri, Les travaux pari
siens sous le préfet Rambuteau, dans Cahiers du C.R.E.P.I.F., n° 18, mars 1987, p. 203-213,
à la p. 213; P. Pinon, Les conceptions urbaines au milieu du XIX' siècle, dans J. des Cars
et P. Pinon, Paris-Haussmann..., p. 44-50. Voir aussi J.-S. Lanquetin, [Question du déplace
ment de Paris], dans Préfecture du département de la Seine, Commission des halles, Docuà étudier, n° 4, Paris, 1842 (rapport réédité par P. Lavedan, La question du déplace
ment de Paris et du transfert des halles au Conseil municipal sous la monarchie de Juillet,
Paris, 1969); H. Meynadier, Paris sous le point de vue pittoresque et monumental ou élé
ments d'un plan général d'ensemble..., Paris, 1843, et Michel Coste, Perreymond, un théori
cien des quartiers et de la restructuration, dans Les Annales de la recherche urbaine, n° 22,
avril 1984, p. 47-57. 650 PIERRE CASSELLE B.É.C. 1997
Le 5 novembre 1850, Louis Lazare, directeur de l'influente Revue munic
ipale et dont on aura bientôt à reparler, obtint que le conseil général de
la Seine invitât le préfet à nommer une commission pour étudier et pro
poser un plan d'ensemble d'alignement des rues de Paris, considérées dans
leur rapport avec les abords des chemins de fer et des routes nationales
et départementales12. En mai 1852, d'après le même Lazare, Lanquetin,
qui venait de démissionner de la présidence du conseil municipal, aurait
déclaré aux membres du bureau venus lui rendre une dernière visite : « Etu
diez Paris, créez un plan d'ensemble, sur lequel vous indiquerez de bonnes
et utiles percées à faire, au double point de vue, si intéressant, de la circula
tion et de l'assainissement. Ce travail terminé (vous avez tous les éléments
pour le bien faire), livrez-le hardiment à la publicité. Elle vous servira et
viendra vous apporter le tribut de ses capitaux. Il faut que la propriété vienne
à vous : voila tout le secret de la situation » 13.
Mais ni le préfet Berger, ni l'assemblée municipale ne semblaient vouloir
prendre l'initiative d'un projet d'envergure qui rompît avec l'habitude de
programmer seulement des opérations de voirie ponctuelles et parfois con
tradictoires. Aussi Napoléon III décida-t-il de prendre directement les
choses en main et de faire, en quelque sorte, expertiser ses idées personn
elles. Le 2 août 1853, une lettre du ministère de l'Intérieur prévenait le
comte Siméon que l'empereur l'avait désigné pour faire partie de la Comm
ission dite des embellissements de Paris ; une note indicative, jointe à la
lettre, contenait le programme établi par le souverain :
« Dans le projet d'embellissement de la ville de Paris, l'Empereur désire
arrêter les règles suivantes :
« 1 ° Que toutes les grandes artères aboutissent aux chemins de fer ;
« 2 ° Que la hauteur des maisons soit toujours égale à la largeur de la rue
et ne l'excède jamais;
« 3° Que dans les tracés des grandes rues les architectes fassent autant
d'angles qu'il est nécessaire afin de ne point abattre soit les monuments soit
les belles maisons, tout en conservant les mêmes largeurs aux rues, et qu'ainsi
l'on ne soit pas esclave d'un tracé exclusivement en ligne droite;
« 4° Qu'une carte désignant tout l'ensemble des projets d'amélioration
soit imprimée et rendue publique;
« 5° Que ce plan s'étende jusqu'aux fortifications;
« 6 ° Que les travaux soient entrepris également sur la rive gauche comme
sur la rive droite;
12. Commission départementale faisant fonctions de conseil général du département de
la Seine, Session ordinaire de 1850... Procès-verbaux, Paris, 1851, p. 111-112.
13. La Revue municipale, 1er juin 1852, p. 805. B.É.C. 1997 LES TRAVAUX DE PARIS 651
« 7 ° Que les travaux d'amélioration commencent : A, par la prolongation
de la rue de Rivoli jusqu'à la rue du faubourg Saint-Antoine ; B, par la pro
longation du boulevard de Strasbourg jusqu'au quai; C, par le boulevard
Malesherbes; D, sur la rive gauche, par la prolongation de la rue des Ecoles
jusqu'à la place Sainte-Marguerite d'un côté, et de l'autre jusqu'à l'embar
cadère du chemin de fer d'Orléans en traversant le jardin des Plantes » 14.
On peut, dès à présent, souligner l'importance de certaines options de
Napoléon III : ne pas privilégier à tout prix les percées en ligne droite, faire
connaître au public les projets d'urbanisme et, vision d'avenir, étudier la
voirie jusqu'aux fortifications. Les deux premiers points furent ignorés par
Haussmann; le dernier par les historiens.
La première réunion de la Commission plénière — celle, sans doute, à
laquelle assista Haussmann — se tint aux Tuileries le 16 août et, le 29, Per-
signy informait Siméon du désir de l'empereur « qu'on s'occupe sans inter
ruption de l'étude des questions d'embellissement de Paris ». On ignore le
nom des membres de la Commission plénière; on sait, en revanche, que
le travail fut effectué par une sous-commission, composée de trois personn
alités seulement15. Siméon lui-même fut chargé d'étudier les grandes
voies intérieures « dont l'ouverture est devenue indispensable pour garantir
à la fois la sûreté, la salubrité et la commodité publiques ».
La question de la rive gauche, dont le déséquilibre démographique et éc
onomique par rapport aux arrondissements de la rive droite préoccupait
nombre de responsables depuis la monarchie de Juillet, fut confiée au duc
de Valmy (1802-1868), petit-fils du maréchal KeËermann. Diplomate à Cons
tantinople, puis chargé des affaires de Grèce, celui-ci avait dû renoncer à
sa carrière en 1833 à cause de ses sentiments légitimistes; élu député en
1842 et 1846, la révolution de février l'avait fait rentrer dans la vie privée.
Haussmann le vit comme « un gentilhomme de très bonnes manières et d'un
esprit cultivé, sans la moindre aptitude pour l'administration » 16. Les motifs
14. B.A.V.P., ms 1782, fol. 15-17. Voir aussi ci-dessous, note 59.
15.ms fol. 19 et 20. Voir aussi L'Indépendance belge, 31 août 1853,
du correspondant à Paris : « J'aurai l'occasion de revenir prochainement sur les projets de
l'Empereur relativement aux embellissements de la ville de Paris. Je crois vous avoir déjà
dit qu'il avait nommé une commission pour arrêter définitivement les changements les plus
importants qu'il veut faire arrêter par la Ville. Ce plan rectifié de la ville de Paris est soumis
à une commission présidée par M. Siméon. Cette commission s'est réunie pour la première
fois aux Tuileries le 16 août, le lendemain de la fête [de l'Empereur]. L'Empereur attache
une telle importance à l'exécution de ce plan qu'il a retenu à Paris M. Siméon qui n'a pas
pu aller présider son conseil général. » En revanche, les journaux français (Moniteur, Jour
nal des débats) gardent le silence sur cette commission officieuse ; seul Louis Lazare y fait
allusion, en octobre (voir ci-dessous, note 59).
16. Mémoires, t. II, p. 55. PIERRE CASSELLE B.É.C. 1997 652
qui le désignèrent, si ce n'est la notoriété de son illustre aïeul, demeurent
inconnus.
L'étude « des rues qui doivent aboutir aux gares de chemin de fer » échut
à Louis Pécourt (1791-1864), conseiller municipal depuis décembre 1851.
Entré dans la magistrature sous la Restauration, conseiller à la Cour de cas
sation en 1847, membre de la Haute-Cour instituée en 1852, il faisait part
ie du comité du contentieux de la Maison de l'empereur. Si Haussmann
ne cite même pas son nom quand il parle de la Commission, Louis Lazare
le tenait pour un « esprit étroit et exclusif, qui commence à épeler l'admin
istration que d'autres étudient depuis vingt années » 17. On comprend ais
ément qu'Henri Siméon, entouré de collègues aux qualités d'administrateurs
si contestables, ait été nommé rapporteur de la Commission ; il se chargea
en fait de l'ensemble du projet.
Stimulée par l'impatience de l'Empereur, la se mit au tra
vail rapidement : le 2 septembre, Siméon écrivait à Persigny que sa réflexion
était déjà bien avancée; le 26, Eugène Rouher, alors vice-président du
Conseil d'État, se préoccupait depuis sa villégiature du Tréport de provo
quer une nouvelle réunion de la Commission. Ainsi, les personnalités les
plus proches du nouvel empereur étaient-elles associées aux travaux de la
Commission et entretenaient des relations directes avec Siméon. Le 9 oc
tobre, celui-ci fut reçu par Napoléon III pour lui parler du plan d'ensemble
des transformations de Paris. Saisi par la crainte d'avoir pu blesser le sou
verain en évoquant devant lui les nombreux embellissements réalisés sous
les règnes de ses prédécesseurs, il lui fît parvenir au palais de Saint-Cloud,
dès le lendemain, la justification suivante : « La critique, qui s'exerce tou
jours sur les meilleures choses, trouve qu'on fait trop de travaux dans Paris
et que le chiffre des dépenses sera trop lourd. Mon but a été de réfuter
cette erreur et de prouver qu'en faisant beaucoup, l'Empereur n'exagérait
rien, et se maintenait simplement à la hauteur des règnes précédents depuis
Henri IV. Le relevé de ce qui a été fait en deux siècles et demi est in
croyable. J'en ai fait tracer le tableau pour justifier, et non pour amoindrir,
ce qu'on fait maintenant. L'idée de glorifier le passé aux dépens du présent
n'a pu entrer dans mon esprit, et je sais aussi que Votre Majesté a l'âme
trop grande pour aimer qu'on exalte le présent en rabaissant le passé. À
chacun son mérite et sa gloire. Votre page sera belle et elle n'a pas besoin
pour briller qu'on ternisse celles qui l'ont précédée » 18.
La Commission plénière tint séance dans le cabinet de Persigny le 25 oc
tobre; le duc de Valmy et Pécourt se réunirent chez Siméon les 5 et 21 no-
17. Lettre à H. Siméon, 4 novembre 1853 (B.A.V.P., ms 1782, fol. 132).
18. Ibid., fol. 4-6, 13, 22.