Cette publication est accessible gratuitement
Lire

MACHINE

De
3 pages
Universalis_Article publié par Encyclopaedia Universalis MMAACCHHIINNEE La machine est une réalité technique qui joue un rôle dans la production, mais c'est aussi une réalité humaine et sociale qui a des effets profonds sur la vie matérielle des hommes, sur l'organisation du travail et les rapports sociaux. Ce dernier aspect alimente depuis Aristote la réflexion des philosophes dont l'attitude vis-à-vis de la machine s'est modifiée en même temps qu'évoluaient les techniques elles-mêmes. La machine a enfin été un modèle épistémologique pour penser le fonctionnement de l'organisme. En tant que réalité technique, la machine est une construction artificielle qui consiste en « un assemblage de parties déformables avec restauration périodique des mêmes rapports entre les parties » (G. Canguilhem, La Connaissance de la vie) ; elle a pour fonction de transformer de l'énergie provenant d'une source naturelle (eau, vent, vapeur, électricité, pétrole, atome, soleil) et d'utiliser cette transformation. Il faut attendre la Renaissance pour voir apparaître deux caractéristiques essentielles de la machine, l'automatisme et la régulation, ou contrôle par la machine elle- même de son propre mécanisme.
Voir plus Voir moins
MACHINE

La machine est une réalité technique qui joue un rôle dans la production, mais c'est aussi une réalité humaine et sociale qui a des effets profonds sur la vie matérielle des hommes, sur l'organisation du travail et les rapports sociaux. Ce dernier aspect alimente depuis Aristote la réflexion des philosophes dont l'attitude vis-à-vis de la machine s'est modifiée en même temps qu'évoluaient les techniques elles-mêmes. La machine a enfin été un modèle épistémologique pour penser le fonctionnement de l'organisme.

En tant que réalité technique, la machine est une construction artificielle qui consiste en « un assemblage de parties déformables avec restauration périodique des mêmes rapports entre les parties » (G. Canguilhem, La Connaissance de la vie) ; elle a pour fonction de transformer de l'énergie provenant d'une source naturelle (eau, vent, vapeur, électricité, pétrole, atome, soleil) et d'utiliser cette transformation. Il faut attendre la Renaissance pour voir apparaître deux caractéristiques essentielles de la machine, l'automatisme et la régulation, ou contrôle par la machine elle-même de son propre mécanisme.

En tant que réalité humaine et sociale, la machine a joué un rôle complexe et a fait l'objet, de la part des philosophes, de représentations variées, souvent contradictoires : moyen d'augmenter le bien-être des hommes, facteur de progrès ou, à l'inverse, engin maléfique susceptible de se retourner contre son utilisateur pour l'asservir. À cet égard, le problème de la machine a une histoire qui peut s'ordonner autour de trois axes principaux, correspondant eux-mêmes à des configurations différentes de la structure sociale et à des étapes du développement des techniques. Aristote a conscience du rôle des machines quand il écrit, dans la Politique (I, 4) que, « si les navettes tissaient d'elles-mêmes et si les plectres pinçaient tout seuls la cithare, alors ni les chefs d'artisans n'auraient besoin d'ouvriers, ni les maîtres d'esclaves ». L'absence de machines justifie l'esclavage, par ailleurs fondé en nature selon Aristote, et vice versa l'existence de cette main-d'œuvre abondante et bon marché explique la stagnation du machinisme dans l'Antiquité, phénomène dont rendent compte aussi certains traits caractéristiques de la mentalité hellénique, si l'on se réfère aux textes philosophiques : valorisation suprême de la contemplation par rapport à toute autre forme d'activité et mépris du travail manuel, supériorité affirmée du naturel sur l'artificiel. Cet ordre de valeurs va peu à peu s'inverser au cours des siècles suivants, qui voient s'opérer la réhabilitation progressive de tout ce qui est mécanique. L'utilisation des machines, et notamment de la force hydraulique, connaît un essor important à partir des xvie et xviie siècles. C'est avec Bacon et Descartes que la machine sera considérée essentiellement comme un moyen de libérer l'homme des forces de la nature ; la clef de l'amélioration des conditions de l'existence humaine est à chercher dans le développement des techniques, grâce auxquelles nous pouvons « nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature » (Descartes, Discours de la méthode, 5e partie). Ce mouvement se précise au xviiie siècle avec la construction des automates (Vaucanson), le perfectionnement des fileuses mécaniques et, surtout, la création et la mise au point de la machine à vapeur (Papin, 1690 ; Savery, 1698 ; Newcomen, 1712 ; Watt, 1763), source d'énergie motrice applicable à tous les travaux industriels et autonome par rapport aux phénomènes naturels, limitant l'intervention humaine à un simple contrôle. En même temps, les encyclopédistes affirment leur confiance dans les inventions techniques et propagent un idéal centré sur la recherche de l'utile et de l'efficace. Les conditions sont réunies pour qu'ait lieu, en Angleterre d'abord, la révolution industrielle. Mais c'est alors, et en raison de ce contexte économique précisément, qu'un nouveau renversement s'effectue dans l'histoire du problème de la machine. À mesure que se développent, tout au long du xixe siècle, l'industrialisation et la mécanisation, et que se concentrent les usines, les conditions d'existence et de travail de la classe ouvrière se dégradent. Conçue pour libérer l'homme, la machine engendre une nouvelle servitude ; en même temps qu'elle augmente la productivité et crée de la richesse, elle répand la misère et le chômage, elle déprécie la main-d'œuvre ; en simplifiant le travail, elle le déshumanise. Pour des auteurs comme l'Anglais Robert Owen, ou Proudhon, la machine, qui avait été au xviiie siècle la source incontestée de l'amélioration du niveau de vie, est désormais celle de tous les maux de la société. Il est à noter que cette condamnation du machinisme et à travers lui de la rationalité technicienne émane d'horizons politiques très divers, voire opposés, et qu'il s'agit là d'un thème assez ambigu. D'un côté, toute une tradition conservatrice et romantique critique le règne de la machine au nom des valeurs du passé et de la nostalgie de l'Ancien Régime, ou encore d'un retour à la nature posée comme norme. De l'autre, Marx montre comment la détérioration de la condition ouvrière est un effet non du progrès technique en soi, mais de l'accumulation capitaliste ; c'est parce que la mécanisation, pourtant conçue pour alléger la peine des hommes, permet l'allongement de la journée de travail, donc l'accroissement de la plus-value, que les ouvriers sont réduits à n'être plus que des « appendices de la machine ».

Sur le plan épistémologique enfin, la structure et le fonctionnement de la machine ont longtemps servi à expliquer la structure et le fonctionnement du corps vivant. Si l'assimilation de l'organisme à une machine remonte à Aristote, elle trouve une expression achevée dans la théorie cartésienne de l'animal-machine, reprise par La Mettrie, à une époque où le machinisme est en plein essor et où la mécanique fournit un modèle d'explication pour tous les phénomènes de la nature. L'élaboration du modèle mécanique de la vie permet de légitimer au niveau théorique l'utilisation technique de l'animal et l'assujettissement de la nature tout entière aux fins de la raison humaine. La théorie mécanique de l'organisme, critiquée par Kant dans un passage de la Critique de la faculté de juger, où il montre l'irréductibilité de l'organisme à la machine, est depuis longtemps abandonnée par les biologistes.

Auteur: SOPHIE JANKELEVITCH
Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin