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Mikel DUFRENNE 1910-1995

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Universalis_Article publié par Encyclopaedia Universalis MMiikkeell DDUUFFRREENNNNEE 11991100--11999955 Philosophe de renom international, Mikel Dufrenne, décédé à Paris le 10 juin 1995, s'est affirmé, au fil d'une carrière universitaire particulièrement brillante, comme l'un des maîtres les plus prestigieux de l'esthétique française. Né le 9 février 1910 à Clermont (Oise), élève d'Alain au lycée Henri-IV, il est admis à l'École normale supérieure en 1929. À l'issue de la “drôle de guerre”, il est envoyé comme prisonnier en Allemagne ; il va mettre à profit ses cinq années de captivité pour étudier, en compagnie d'un de ses camarades de stalag, Paul Ricœur, la pensée de Karl Jaspers. C'est à Jaspers que le duo Dufrenne-Ricœur consacrera, en 1947, une monographie qui fera date. Nommé professeur à l'université de Poitiers en 1953, il fonde en 1963 à l'université de Nanterre, où il restera jusqu'en 1974, un département de philosophie. Président de la Société française d'esthétique en 1971, il dirige, avec Étienne Souriau d'abord et Olivier Revault d'Allonnes ensuite, l a Revue d'esthétique. Responsable de la célèbre collection Esthétique chez Klincksieck, il y publie nombre d'ouvrages de ses disciples ; ses propres livres connaissent un vif succès, tant en Europe qu'aux États- Unis, et sont traduits notamment en anglais, en italien et en japonais.
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Mikel DUFRENNE 1910-1995

Philosophe de renom international, Mikel Dufrenne, décédé à Paris le 10 juin 1995, s'est affirmé, au fil d'une carrière universitaire particulièrement brillante, comme l'un des maîtres les plus prestigieux de l'esthétique française. Né le 9 février 1910 à Clermont (Oise), élève d'Alain au lycée Henri-IV, il est admis à l'École normale supérieure en 1929. À l'issue de la “drôle de guerre”, il est envoyé comme prisonnier en Allemagne ; il va mettre à profit ses cinq années de captivité pour étudier, en compagnie d'un de ses camarades de stalag, Paul Ricœur, la pensée de Karl Jaspers. C'est à Jaspers que le duo Dufrenne-Ricœur consacrera, en 1947, une monographie qui fera date.

Nommé professeur à l'université de Poitiers en 1953, il fonde en 1963 à l'université de Nanterre, où il restera jusqu'en 1974, un département de philosophie. Président de la Société française d'esthétique en 1971, il dirige, avec Étienne Souriau d'abord et Olivier Revault d'Allonnes ensuite, la Revue d'esthétique. Responsable de la célèbre collection Esthétique chez Klincksieck, il y publie nombre d'ouvrages de ses disciples ; ses propres livres connaissent un vif succès, tant en Europe qu'aux États-Unis, et sont traduits notamment en anglais, en italien et en japonais. Grand voyageur, Mikel Dufrenne ne cesse de parcourir le monde ; professeur invité aux États-Unis, au Japon et en Australie, il passe chaque année plusieurs mois au Québec où il enseigne l'esthétique ; cela ne l'empêche pas de rester fidèle, chaque été, à Saint-Jean-Cap-Ferrat, dont les attraits lui inspireront l'un de ses textes les plus émouvants.

Son œuvre, apparemment vouée tout entière à la célébration des bonheurs de l'art, s'est voulue en réalité un hymne à la nature. Si l'on consent à lire entre les lignes la “petite thèse” de sociologie sur La Personnalité de base, publiée et soutenue en même temps que la “grande thèse” en deux volumes consacrée à la Phénoménologie de l'expérience esthétique, en 1953, on y découvrira, sous le masque d'une analyse précise et austère d'un concept élaboré par Abram Kardiner, un schème révélateur de l'idéal de la “remontée à la source” qui animera l'ensemble des écrits à venir. Kardiner entend par “institutions primaires” les événements ou faits, tant physiques que sociaux, qui s'imposent à notre existence, et par “institutions secondaires” les réponses de l'individu, la culture vécue. La “personnalité de base”, ce sera la médiation entre les deux, l'instance à la fois abstraite et normative qui permet aux individus d'une même culture d'harmoniser leurs réponses, lesquelles rétroagiront sur la manière dont ils s'approprieront les faits primaires. Aux “pulsions” repérées par Kardiner, Dufrenne montre qu'il faut ajouter les “désirs spirituels” (la soif de justice ou d'absolu) qui préviendront tout durcissement de la “personnalité approuvée” en “personnalité imposée”. La nature humaine est donc en définitive flexible, elle se signale par un dynamisme et une créativité capables de promouvoir une quête d'authenticité et de liberté.

Appliquons à l'esthétique ce même schème : la “grande thèse” de Dufrenne s'attache à découvrir comment ce qu'impose le réel, et qui déborde le sujet, se trouve transfiguré, dans et par l'art, en un “en-soi-pour-nous”, jusqu'à faire de l'œuvre un “quasi-sujet”. Encore faut-il, pour que s'amorce cette mutation, que l'imaginaire, loin de n'être, comme chez Sartre, qu'un “irréel”, anticipe le réel. Ce qui rend possible un tel élan, Dufrenne le nomme, à l'instar de Kant, un a priori, un accord affectif constitutif d'un monde, de tel monde, la sérénité de Mozart ou l'impétuosité de Beethoven. À la façon de Heidegger, Dufrenne diagnostique une connivence ontologique originaire entre sujet et objet : c'est la nature, la phusis. Mais, si l'art “devient une ruse et l'artiste un instrument pour la nature en quête d'expression”, Dufrenne s'interdit de franchir les limites de l'“ontique” : chantre de la présence pleine, il invoque Schelling, ou la natura naturans spinoziste ; et l'“inventaire des a priori” auquel il suspend toute sa philosophie demeure scrupuleusement ancré dans une anthropologie phénoménologique.

Comme l'attestent les admirables analyses du Poétique, la nature engendre les images, mais elle a besoin, pour cela, de l'institution humaine, historique, de la parole. Prémonitoires sont à cet égard les pages limpides de Language and Philosophy qui objectent à la méthodologie lévi-straussienne le danger qu'il y a à vouloir “ontologiser le purement formel” : le structuralisme se voit prédire son déclin ; et les polémiques du Pour l'homme de 1968 n'ont pas manqué de se vérifier : Dufrenne n'a jamais abdiqué son indépendance d'esprit et sa lucidité, face à toutes les modes et à toutes les complaisances de l'époque. D'où son inflexibilité en politique : Art et politique, sans doute un de ses meilleurs livres, pourfend dès 1974 le “postmodernisme” à la sauvette ; car, s'il est vrai qu'“une certaine avant-garde fait parfaitement l'affaire de la classe dominante”, “toute avant-garde ne devance pas la récupération, ni même ne s'y prête ; la dénoncer en bloc comme décadente est aberrant”. Par sa sincérité et sa générosité, l'éthique dufrennienne ne pouvait manquer de séduire. Par sa rigueur et la passion pour la vérité dont elle donne l'exemple, elle force l'admiration.

Auteur: DANIEL CHARLES
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