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MONNIER henri bonaventure (1799-1877)

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Universalis_Article publié par Encyclopaedia Universalis MMOONNNNIIEERR hheennrrii bboonnaavveennttuurree ((11779999--11887777)) Artiste aux multiples talents, dessinateur, littérateur, auteur dramatique, acteur, Henry Monnier a peut-être dû à cette dispersion la relative désaffection dont son œuvre a souffert après sa mort. Le critique d'art l'a traité en littérateur et le critique littéraire en caricaturiste. Pourtant l'œuvre graphique, littéraire, dramatique et, sans doute, le jeu même du comédien présentaient une remarquable unité : humour féroce au service d'une observation implacable des comportements, des tics, des travers, des bassesses de ses contemporains ; inlassable dénonciation de la sottise humaine. Son œuvre dramatique, d'un comique encore percutant aujourd'hui et la plus profondément désespérée qui soit, a retrouvé récemment un regain de modernité grâce à l'attention aiguë que Monnier avait su porter au langage, à ce qu'il révèle et dissimule. D'origine modeste, Monnier a connu tout au long de sa vie une rare alternance de triomphes et d'échecs retentissants. À seize ans, élève médiocre, il quitte le lycée Bonaparte et, après un court passage dans une étude de notaire, il entre comme surnuméraire au ministère de la Justice, où, quatre ans durant, il fait valoir sa « belle main ». (« Monsieur Prudhomme », professeur de calligraphie, héritera, entre autres choses, ce don de son créateur.
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MONNIER henri bonaventure (1799-1877)

Artiste aux multiples talents, dessinateur, littérateur, auteur dramatique, acteur, Henry Monnier a peut-être dû à cette dispersion la relative désaffection dont son œuvre a souffert après sa mort. Le critique d'art l'a traité en littérateur et le critique littéraire en caricaturiste. Pourtant l'œuvre graphique, littéraire, dramatique et, sans doute, le jeu même du comédien présentaient une remarquable unité : humour féroce au service d'une observation implacable des comportements, des tics, des travers, des bassesses de ses contemporains ; inlassable dénonciation de la sottise humaine. Son œuvre dramatique, d'un comique encore percutant aujourd'hui et la plus profondément désespérée qui soit, a retrouvé récemment un regain de modernité grâce à l'attention aiguë que Monnier avait su porter au langage, à ce qu'il révèle et dissimule.

D'origine modeste, Monnier a connu tout au long de sa vie une rare alternance de triomphes et d'échecs retentissants. À seize ans, élève médiocre, il quitte le lycée Bonaparte et, après un court passage dans une étude de notaire, il entre comme surnuméraire au ministère de la Justice, où, quatre ans durant, il fait valoir sa « belle main ». (« Monsieur Prudhomme », professeur de calligraphie, héritera, entre autres choses, ce don de son créateur.) En 1821, il quitte l'Administration et entre chez Girodet, puis chez Gros, pour y apprendre la peinture. Il excelle surtout dans le croquis, la caricature, et se fait une popularité grâce à ses plaisanteries de rapin, son humour pince-sans-rire, son goût effréné de la mystification (goût qu'il ne perdra jamais et qui lui fera bien des ennemis) et aussi grâce à de petites charges qu'il improvise pour ses camarades. De ces charges, de ces saynètes procéderont, plus tard, son talent d'acteur et toute son œuvre littéraire et dramatique.

Après un long séjour à Londres où il se perfectionne dans les techniques de la lithographie, il revient en 1827 à Paris, y donne des illustrations pour différents livres et plusieurs séries de lithographies : Les Mœurs administratives (1828), inspirées de son expérience des bureaux, Les Grisettes (1827-1829), Esquisses parisiennes (1827), Six Quartiers de Paris (1828), Esquisses morales et philosophiques (1830).

Très recherché pour son esprit caustique, il s'est lié avec Balzac, Dumas, Théophile Gautier, Delacroix et renouvelle pour ses amis les charges d'atelier qu'il avait mises au point chez Girodet et chez Gros. En 1830, il rassemble les meilleures d'entre elles dans la première version de ses Scènes populaires (Le Roman chez la portière, La Cour d'assises, L'Exécution, Le Dîner bourgeois, La Petite Fille, La Grande Dame). Le succès est immédiat. Monnier atteint aussitôt à la notoriété et Monsieur Prudhomme s'impose d'emblée comme « l'illustre type des bourgeois de Paris » (Balzac).

Monnier décide alors d'exploiter ce succès à la scène. Le 5 juillet 1831, il donne au théâtre du Vaudeville La Famille improvisée (en collaboration avec Dupeuty, Duvert et Brazier), dans laquelle il interprète lui-même quatre personnages différents, dont Joseph Prudhomme. Cette représentation, à laquelle assiste le Tout-Paris de l'époque, est un triomphe pour le comédien. La critique salue son talent exceptionnel et la pièce reste six mois à l'affiche.

Monnier est engagé comme acteur au Vaudeville et désormais il partagera son temps entre ce métier, le dessin et l'écriture, avec cependant une prédilection pour le théâtre, qu'il a aimé, dit-on, plus que tout et qui lui a apporté, après ce premier succès, bien des déboires. Il n'était bon acteur que lorsqu'il interprétait ses propres personnages et très vite il dut entreprendre d'épuisantes tournées en province, parcourant les routes de 1833 à 1839. Cependant, il publie plusieurs rééditions, augmentées de nouvelles saynètes, des Scènes populaires (1831, 1836-1839) et un roman, Le Chevalier de Clermont, qui ne retient pas l'attention.

De 1839 à 1846, de retour à Paris, il se consacre surtout à la lithographie et publie Les Scènes de la ville et de la campagne (1841) et dans la même année une assez terne Physiologie du bourgeois.

En 1849, il se tourne à nouveau vers le théâtre, connaît des échecs, repart en tournée et enfin, en 1852, grâce à Prudhomme, renoue avec le succès : il joue plus de cent fois à l'Odéon Grandeur et décadence de M. Joseph Prudhomme. Il retrouvera un succès égal, en 1855, au Palais-Royal, avec son Roman chez la portière et Le Bonheur de vivre aux champs. Mais dès la fin de 1855, une nouvelle série de déboires (Peintres et Bourgeois, 3 actes en vers ; Les Métamorphoses de Chamoiseau, 1856 ; et surtout l'échec total, aux Variétés, de Monsieur Prudhomme chef de brigands, 1860) ouvre pour Monnier une période difficile et laborieuse. Tournées théâtrales, dessin, lithographie, aquarelle et quelques publications : Les Mémoires de M. Joseph Prudhomme (1857), récits mêlés de dialogues évoquant avec beaucoup de liberté les milieux du théâtre, du journalisme, de la peinture ; La Religion des imbéciles (1861), Les Bas-fonds de la société (1862), Paris et la province (1866).

C'est en 1870, sur la scène de l'Ambigu, que Monnier, pour la dernière fois, s'incarnera en Joseph Prudhomme. De variante en variante, l'écrivant, le dessinant, le jouant, il a porté ce personnage à un point de grandeur burlesque où il a pu s'enfler jusqu'au mythe. Représentation absolue de la bêtise, du conformisme et de la solennité bourgeoise, grand diseur de banalités, déclamateur d'aphorismes absurdes, Monsieur Prudhomme, « professeur d'écriture, élève de Brard et de Saint-Omer, expert assermenté près les cours et tribunaux ; cinquante-cinq ans ; pudique ; toutes ses dents... », s'est élevé au rang des grands types de la littérature.

Le meilleur du théâtre de Monnier est dans les courtes scènes issues des premières Scènes populaires, où il a su fixer le rythme même du langage de son temps. On lui a reproché de n'être qu'un miroir qui ne choisit pas, qui ne déforme pas, mais simplement reflète ; une sténographie. Son théâtre peut déconcerter par sa sécheresse, sa forme brève, abrupte, sans transition, sans intrigue et le plus souvent sans dénouement. Mais à force de minutieuses notations réalistes, Monnier transcende le réalisme même et le pousse jusqu'à la plus fantastique absurdité.

Auteur: DANIEL ZERKI