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Motivations pour le choix de la profession d'enseignant - article ; n°1 ; vol.91, pg 25-36

De
13 pages
Revue française de pédagogie - Année 1990 - Volume 91 - Numéro 1 - Pages 25-36
Motivations for the choice of a teaching career. - A survey conducted between 1976 and 1987 among newly appointed teachers allowed us to observe a steady set of intrinsic motives. On the contrary changes appeared in enrolment conditions because of the evolution of economical and social conditions during the last fifteen years.
Une enquête par questionnaire a été menée, dans le but de comparer les motivations pour le choix de la profession d'enseignant de personnes venant d'être reçues, en 1976 et 1987, au concours de recrutement de professeurs d'enseignement général (littéraires et scientifiques) de lycée professionnel.
On peut constater une stabilité de motivations intrinsèques, liées à la personnalité, au système de valeurs, aux représentations des autres professions et de la vie sociale. Par contre, des changements sont apparus dans les conditions d'engagement personnel dans la profession, à la suite de l'évolution des conditions économiques et sociales de ces quinze dernières années.
12 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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M. Marcel Postic
Georges Le Calve
Serge Joly
Farid Beninel
Motivations pour le choix de la profession d'enseignant
In: Revue française de pédagogie. Volume 91, 1990. pp. 25-36.
Abstract
Motivations for the choice of a teaching career. - A survey conducted between 1976 and 1987 among newly appointed teachers
allowed us to observe a steady set of intrinsic motives. On the contrary changes appeared in enrolment conditions because of the
evolution of economical and social conditions during the last fifteen years.
Résumé
Une enquête par questionnaire a été menée, dans le but de comparer les motivations pour le choix de la profession d'enseignant
de personnes venant d'être reçues, en 1976 et 1987, au concours de recrutement de professeurs d'enseignement général
(littéraires et scientifiques) de lycée professionnel.
On peut constater une stabilité de motivations intrinsèques, liées à la personnalité, au système de valeurs, aux représentations
des autres professions et de la vie sociale. Par contre, des changements sont apparus dans les conditions d'engagement
personnel dans la profession, à la suite de l'évolution des conditions économiques et sociales de ces quinze dernières années.
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Postic Marcel, Le Calve Georges, Joly Serge, Beninel Farid. Motivations pour le choix de la profession d'enseignant. In: Revue
française de pédagogie. Volume 91, 1990. pp. 25-36.
doi : 10.3406/rfp.1990.1385
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rfp_0556-7807_1990_num_91_1_1385FRANÇAISE DE PÉDAGOGIE N° 91 avnl-mai-juin 1990, 25-36 REVUE
sion des circonstances personnelles ou familiales ? A-t-on
réellement choisi de devenir enseignant ?
Constate-t-on une évolution depuis une quinzaine
d'années dans les motivations pour devenir enseignant,
compte tenu des différences introduites dans la vie MOTIVATIONS POUR LE CHOIX
sociale, culturelle et économique ? Ces questions se DE LA PROFESSION posent à un moment où on constate, en France, qu'un
D'ENSEIGNANT recrutement massif d'enseignants sera nécessaire dans
les prochaines années.
L'enquête que nous présentons est faite auprès de
personnes venant d'être reçues au concours de recrute
ment de professeurs d'enseignement général de lycée
professionnel. Le choix de la profession d'enseignant est
donc réalisé. Une autre investigation serait à mener
auprès de jeunes étudiants qui choisissent de s'orienter
vers l'enseignement afin de connaître les raisons de leur
projet, la représentation qu'ils ont de la profession et la
perception des obstacles à la réalisation de leurs aspirapar Marcel POSTIC & coll.
tions, surtout s'ils visent un concours difficile comme
l'agrégation.
INTÉRÊTS PROFESSIONNELS ET MOTIVATIONS POUR
DEVENIR ENSEIGNANT
Doit-on parler d'intérêts professionnel ou de motiva
tions pour une profession ? Prenons la définition des inté
rêts donnée par Dupont et al. (1979). « Les intérêts cor
respondent à des tendances ou dispositions relativement
Une enquête par questionnaire a été menée, dans le stables ou durables (et dont le développement semble
but de comparer les motivations pour le choix de la associé à celui de l'image de soi), orientées vers diffé
profession d'enseignant de personnes venant d'être rents domaines d'objets ou, plus exactement, vers diffé
reçues, en 1976 et 1987, au concours de recrutement de rents d'activités et d'expériences vécues dans
professeurs d'enseignement général (littéraires et scienti un milieu culturel donné, ces tendances seraient égale
fiques) de lycée professionnel. ment conditionnées par les pressions plus ou moins
fortes définissant les rôles dévolus aux deux sexes ». Il
On peut constater une stabilité de motivations intri s'agit alors d'étudier les relations entre les intérêts et le
nsèques, liées à la personnalité, au système de valeurs, choix professionnel, entre les intérêts et les dimensions aux représentations des autres professions et de la vie psychologiques, environnementales. Le constat risque de sociale. Par contre, des changements sont apparus dans rester descriptif et de ne pas remonter aux processus de
les conditions d'engagement personnel dans la profes décision qui interviennent dans le choix.
sion, à la suite de l'évolution des conditions économiques
et sociales de ces quinze dernières années. Quand nous adoptons la notion de motivation, celle-
ci permet davantage de faire découvrir les processus.
Dans le choix d'être enseignant, nous pouvons émettre
l'hypothèse que la motivation est plus de nature intrins
èque qu'extrinsèque. Autrement dit le mécanisme déclen
Devient-on enseignant de nos jours par vocation, par chant de la conduite provient plus du caractère dynami
engagement personnel, en fonction de valeurs, de rôles que, de la relation du sujet et à son environnement (J.
sociaux privilégiés, ou seulement pour des raisons d'ordre Nuttin) que de renforcements provoqués par l'extérieur,
pratique, pour des avantages, sinon pécuniaires, du sous forme d'espoir d'approbation sociale, de succès
moins familiaux, le temps libre et l'indépendance appar social. C'est le type de relation que le sujet entretient
aissant les conditions de vie qui correspondent à ses avec la situation d'enseignement qui fait naître la motivat
goûts ? S'y engage-t-on volontairement, ou sous la ion d'être enseignant.
25 La motivation pour le choix d'un métier est en rela correspond à ses valeurs socioculturelles propres. Par
tion avec la représentation qu'on a de soi dans l'expé exemple le modèle social de fonctionnement de l'école et
rience quotidienne présente et dans celle qu'on projette de la classe peut exercer un attrait, selon qu'il corres
dans le futur. On veut se construire soi-même avec une pond à une perspective de changement social qu'on souh
perspective temporelle, pour épanouir sa personnalité par aiterait.
l'exercice d'une fonction. Parfois ce sont seulement les
Dans certains cas, lorsque ses parents ou des membconditions d'exercice et non les attributs d'une formation
res de sa famille sont enseignants, le sujet a pu voir qui sont considérées (être enseignant pour avoir du
comment l'action professionnelle peut-être sous-tendue temps libre, afin de pratiquer un sport, par exemple).
par les valeurs auxquelles il est attaché. Les relations
Alors que pour des projets professionnels, l'exercice interpersonnelles jouent en effet un rôle fondamental dans
d'une fonction et l'appréhension des situations dans les la clarification des valeurs. Dans d'autres cas, se manif
quelles elle s'exerce sont plus de l'ordre de la connais este, à côté de motifs d'attrait, de rejet de modèles
sance que d'un vécu, ce qui caractérise le projet d'être parentaux de professions axées sur la compétition et le
enseignant, c'est qu'il s'enracine dans l'expérience de la gain.
situation d'enseignement en tant qu'élève. La personne
La motivation pour une profession est liée à la repréqui opte pour l'enseignement a pu observer l'enseignant
sentation qu'on s'en fait et à la relation qu'on établit dans l'action, connaître ce qui survient dans la situation,
entre cette représentation de la profession et la représentcomparer des enseignants.
ation qu'on a de soi. Ce sont les éléments de
Trois facteurs de motivations entrent en interaction a de la fonction enseignante, tant dans le
dans le processus de choix de la profession d'ensei domaine social que dans le domaine socio-affectif (con
gnant : les significations accordées aux conditions d'exer tact avec les jeunes, relation à une personne qui se
cice de la fonction (conditions matérielles, sociales, con construit) qui sont les referents par rapport auxquels on
ditions de travail), les variables personnelles (histoire per se situe. Ces éléments proviennent d'informations objec
sonnelle, valeurs) et les relations antérieurement vécues tives (conditions d'exercice du métier, rythme d'avance
avec le milieu scolaire, les enseignants qui incarnent cette ment et salaires) ou de témoignages recueillis auprès de
fonction. ceux qui exercent la fonction, voire d'impressions personn
elles, ancrées dans sa scolarité. Choisir une profession, c'est attribuer un sens à une
fonction sociale qu'on situe par rapport à sa vie, c'est D'autres motivations se placent sur un registre plus
prendre place dans une structure sociale et dans un ou moins inconscient. L'attirance ou le rejet de la fonction
système de relations interpersonnelles, dans le but de enseignante s'enracine dans l'histoire vécue par le sujet
construire une image de soi. en tant qu'élève dans la situation scolaire, dans les
affects qui l'ont marqué. Le choix d'une profession ne relève pas toujours
d'une décision rationnelle. D'une part, certains déclen Sans aller jusqu'à dire que l'individu cherche à satis
cheurs peuvent être conjoncturels et dus à des circons faire des besoins pulsionnels dans une activité profes
tances extérieures (nécessité à abandonner des études sionnelle, compte tenu des contraintes sociales, en les
longues pour des raisons financières ou familiales), ou maîtrisant et les utilisant sous une forme sublimée pour
peuvent résulter de barrages (échec à des concours). mener une action, on peut avancer l'idée que la structure
Alors le sujet est soumis à des contraintes et il les inconsciente de la dynamique interne, née dans l'enfance
surmonte par l'option qu'il prend de devenir enseignant. et l'adolescence, oriente le choix professionnel.
Par l'exercice d'une activité professionnelle, notam
ment parmi les activités qui favorisent le contact avec les
MOTIVATIONS CONSCIENTES ET MOTIVATIONS jeunes, avec des êtres qui cherchent leur voie et ont
INCONSCIENTES besoin de guides, certains peuvent acquérir le sentiment
d'être à leur place dans la société, en même temps qu'ils
Me Clelland (1985) dit qu'on doit tenir compte de satisfont des besoins profonds : création d'un être idéal,
motifs autant conscients qu'inconscients. De toutes désir de voir leur personne reconnue.
façons les fonctions sélectives du sujet sont avant tout
Nous n'avons pas exploré certaines motivations qui personnelles, liées à la conception qu'il a de la vie, de la
sont parfois attribuées aux enseignants, à partir de cas société, de sa place dans la société, et liées à son
histoire personnelle. Telle personne prend la décision de cliniques : formations réactionnelles du moi, sous forme
devenir enseignant, parce qu'elle désire se réaliser per d'exigences, d'obéissance, d'ordre, pulsion sadique
sonnellement par la fonction, et parce que la fonction entraînant le désir d'exercer son emprise sur plus faibles
26 soi, tendance anxieuse dépressive, qui conduit à Notre intention a été de voir dans quelle mesure on que
peut constater une stabilité dans les motivations pour rechercher l'attachement des enfants, tendance homos
devenir enseignant, en utilisant le même questionnaire à exuelle, narcissisme, par la recherche de l'admiration
une dizaine d'années d'intervalle (années scolaires 1976- des élèves (L Corman 1976). Ce sont des éléments de
structure névrotique qui existent certes chez certains 1977, 1987-1988).
sujets qui cherchent, dans la situation éducative, les
moyens de donner une issue à leurs difficultés profondes
en les transfigurant : sublimation de l'homosexualité, util CARACTÉRISTIQUES DE L'ÉCHANTILLON
isation de la spontanéité des impressions de l'enfance,
L'enquête a été faite auprès de professeurs stagiaires dans le cas d'une tendance régressive, par exemple.
de lycée professionnel, professeurs d'enseignement génér
Nous nous attachons, non à des cas particuliers, al effectuant un stage en Ecole Normale Nationale d'Ap
mais à l'ensemble de la population qui accède à la fonc prentissage à Nantes et à Paris. Les professeurs d'ense
tion enseignante. ignement général enseignant deux disciplines couplées :
A ce sujet, une présentation d'enquêtes par question — mathématiques-sciences,
naires sur les motivations pour devenir enseignant aux — lettres-histoire, Etats-Unis est faite par P. Joseph et N. Green (1986).
— lettres-anglais.
Quels que soient les travaux publiés de 1961 à 1986
Pour des raisons liées au hasard des recrutements les motivations altruistes apparaissent de façon cons
ces années-là, la taille de l'effectif diffère sensiblement : tante :
1976, 1 58 personnes, 1987, 95 personnes interrogées. Travailler avec des jeunes et les aider, leur permettre
de s'épanouir et d'avoir une estime de soi (90 % des La proportion hommes/femmes est inversée, avec
réponses). Les autres motivations de nature intellectuelle une majorité d'hommes en 1987 (58,23 % de femmes en
(rester sur le terrain de l'école pour être stimulé et créer) 1976 ; 30,85 % en 1987). La proportion de dans
viennent très loin derrière. les lycées professionnels est de 42 % (1). Ici, la nature de
l'échantillon ne reflète la part à peu près égale d'hommes On constate peu de différences entre hommes et et de femmes assurant les enseignements généraux dans femmes, même si les femmes insistent davantage sur les lycées professionnels. « travailler avec les jeunes et les aider » (Lortie, 1975, cité
par Joseph et Green 1986). Certaines enquêtes tentent de L'analyse du milieu d'origine de ces professeurs nou
chercher des ressorts psychologiques comme donner et vellement recrutés par concours, fait apparaître une
recevoir l'amour des enfants, modeler les autres, exercer légère augmentation de l'origine rurale (38,31 % en 1976 ;
une autorité sur les jeunes, se rebeller contre l'autorité 41,76 % en 1987), mais le milieu urbain reste prédominant
adulte en étant du côté des enfants, être au centre de (61,69 % en 1976 ; 58,24 % en 1987).
l'attention d'un groupe, etc. Bien que ce type d'investiga
tion ne fasse pas découvrir de tendance générale, il a le 1976 1987 Profession du père mérite de chercher à connaître ce qui se cache derrière
une affirmation « noble ».
Agriculteur 7,19% 6,38%
Dans le climat social américain où l'appât du gain 14,38 % 8,51 % Artisan ou commerçant prédomine, il est intéressant de savoir quel est le poids
du salaire par rapport aux autres facteurs de motivation. Profession libérale ou cadre supérieur 11,11 % 10,64%
Les résultats d'une investigation faite par la technique du 8,51 % Enseignant 12,42 % Q-Sort de R.D. Sylvia et T. Hutchison (1985) montrent la
prédominance du sentiment d'accomplissement de soi 15,69 % 15,96 % Cadre moyen
relatif aux facteurs intrinsèques de la profession d'ensei 12,42 % 15,96 % Employé gnant (relations sociales, autonomie dans le travail, etc.) ;
les motivations intrinsèques l'emportent sur les motiva 11,11 % 17,02 % Ouvrier
tions extrinsèques, telles que le salaire, bien qu'une insa 1,31 % 1,06% Personnel de service tisfaction à propos du salaire soit relevée. Il ne faudrait
cependant pas oublier qu'aux Etats-Unis, la décision de Sans profession, retraité 6,54% 7,45 %
devenir enseignant est aussi liée à l'impossibilité, pour 8,51 % Décédé 7,84% certains étudiants, de s'engager dans des études coû
teuses que supposerait la carrière qui leur plairait davant
age. (1) Données sociales, 1987, INSEE, p. 546.
27 Dans le recrutement des enseignants de l'enseigne Plus de 70 % des professeurs de lycée professionnel
ment secondaire, on ne trouve pas l'équivalent de l'évolu recrutés en 1987 possèdent une licence, contre 18,35%
en 1976. tion de l'origine des instituteurs, très majoritairement
rurale dans la 1re moitié du XXe siècle, puis urbaine.
L'appartenance à des familles de niveau modeste REMARQUES À PROPOS DE L'ORIGINE SOCIOLOGIQUE
s'est renforcée en une dizaine d'années, avec une dimi DES ENSEIGNANTS nution de certaines catégories comme « artisan-commer
çant » et « enseignant ». Nous ne trouvons pas là le gli Pour les enseignants originaires de famille au niveau
ssement du recrutement des instituteurs vers les classes socio-professionnel modeste, l'accès à l'enseignement supérieures, constaté depuis 1973 (I. Berger, 1979), con constitue une voie de promotion sociale. Les générations
firmé par le SEIS du Ministère de l'Education Nationale. visées avant 1940 concevaient souvent leur carrière en
plusieurs étapes : instituteur, professeur de CEG, de CET, L'âge de recrutement au niveau du concours s'est
professeur certifié. Le fait est encore perceptible en 1976. très nettement élevé, ce qui s'explique par les caractéris
Il n'existe plus en 1987. Par contre le pourcentage de tiques suivantes : ceux qui ont exercé comme maître auxiliaire est beau
coup plus élevé qu'autrefois.
1976 1987 Il ne semble pas exister de différences de stratégie
entre les personnes issues de milieux sociaux différents.
Moins de 25 ans 91,14% 18,48 % La nécessité d'avoir un revenu stable affecte tous les
milieux. Tous ont cherché à atteindre un niveau de conEntre 25 et 30 ans 6,33 % 38,04 % cours plus élevé et ont abandonné provisoirement l'idée
Plus de 30 ans 43,48 % 2,53 % de s'y présenter.
Pour Chapoulie, Merllie (1975), les enseignants issus
de la classe populaire ou de la fraction intellectuelle des Seulement 38 % de l'échantillon de 1987 n'a eu
classes moyennes adhèrent aux valeurs scolaires et ont aucune expérience de l'enseignement, avant d'être admis
un attrait pour les activités intellectuelles désintéressées. au concours, contre 57,59 % en 1976. Par contre, si en
Cet n'apparaît pas dans les réponses au questionn1976 25,32% de professeurs stagiaires avaient été inst
aire. ituteurs titulaires, en 1987 le pourcentage tombe à 1 %.
Ces chercheurs constatent que « rétrospectivement Le fort pourcentage de maîtres auxiliaires (17,09 % en
les femmes professeurs tendent à se représenter leur 1976 ; 60,87 % en 1987) montre que le concours de
accès à l'enseignement soit comme l'accomplissement recrutement est le moyen pour les auxiliaires d'être titula
d'une « vocation » souvent précoce, qui n'est que l'intrisés.
ériorisation de l'avenir probable, soit comme l'aboutiss
Plus nombreux sont ceux qui ont poursuivi des études ement nécessaire de leur scolarité ». Les auteurs insistent
universitaires en travaillant : 40,45 % en 1 987 contre sur la bonne nécessité scolaire des professeurs femmes,
17,6 % en 1976, surtout comme maître d'internat, surveil conduisant à développer des intérêts intellectuels qui
lant d'externat (29,21 % contre 15,20% en 1976), mais prennent la forme d'intérêts pour les activités scolaires ou
aussi comme employé dans l'administration (5,62 % con scolairement valorisées, et avec l'adhésion aux valeurs de
tre 1,60% en 1976) et dans l'industrie (5,62% contre l'école.
0,80 % en 1976).
Nous n'avons relevé aucune différence significative
En 1987, les diplômes possédés sont nettement au- entre les sexes, dans les réponses données. Cette
dessus du niveau exigé pour se présenter au concours de absence ne semble pas provenir des proportions de
recrutement, qui est le DEUG. femmes figurant dans l'échantillon, qui est inversée de
1976 à 1987. Elle montrerait par conséquent une cohé
rence dans les données psychologiques recueillies, même
si les données sociologiques sont différentes. 1976 1987
M. Huberman (1989, b), dans une enquête réalisée en DEUG 75,42 % 29,89 % Suisse, décèle des différences de motivations entre les
13,92 % 37,93 % hommes et les femmes. « Les hommes privilégient les Licence
motifs suivants : « découverte, plaisir » (32 % des 4,43 % 32,18% Maîtrise réponses des hommes), - moyen de gagner sa vie »
28 %), « contact avec les jeunes » (29 %), et « faute de (29 population de cette tranche d'âge : 44,30 % étaient
mieux » (24 %). En termes relatifs, les hommes donnent mariés en 1976, 36,84 % le sont en 1987. Les 20 % de
proportionnellement plus de réponses pour les motifs tels réponses non valides à la question « le choix de la car
que « sécurité de l'emploi » (82 % des réponses, alors rière enseignante est-elle en relation avec votre
que les hommes ne constituent que 46 % des répond mariage ? » s'expliquent par les hésitations à répondre
ants), « découverte, plaisir » (59 % des réponses), lorsqu'il s'agit d'unions libres. En 1976, pour 96,84 % des
« avantages matériels » (56 % des réponses) et « libertés, professeurs stagiaires, il n'existait aucune relation, contre
flexibilité » du cahier des charges (53 % des réponses). 68,42, % en 1987. Le fait d'avoir un conjoint enseignant
On se trouve à nouveau dans une constellation fortement est estimé avoir été un déterminant du choix pour 6,32 %
teintée de motivations matérielles et passives, surtout en 1987 contre 0,63 % en 1976 et la nécessité d'avoir un
chez les hommes du Collège de Genève. salaire, 5,26 % en 1987 contre 1,90 % en 1976.
Quant aux femmes, les motivations mises en avant L'absence de question relative à la profession du
sont les suivantes : « amour de la branche » (36 % des conjoint ne permet pas d'aborder la question soulevée
réponses des femmes), « contacts avec les jeunes » par les sociologues à propos du statut professionnel des
(35 %), et « moyen de gagner sa vie » (33 %). Proportion femmes. Dans des travaux publiés en 1975, mais relatifs
nellement, les femmes fournissent davantage de réponses à une enquête datant de 1969-70, J.M. Chapoulie et D.
que les hommes pour les motifs suivants : « profession Merllie, à propos de l'ensemble des catégories de profes
féminine » (bien entendu 100 % des réponses alors que seurs de l'enseignement secondaire est soit un salaire de
les femmes ne représentent que 54 % des répondants), célibataire, soit le second salaire d'un ménage dont le
« volonté de puissance » (71 % des réponses), « amour de revenu principal est presque toujours de cadre supérieur,
la branche » (67 % des réponses) et « impact sur la ou au moins de professeur, alors que la moitié des pro
société » (63 % des réponses). En revanche, les motiva fesseurs hommes ont des épouses inactives ou qui exer
tions « sécurité de l'emploi » et « découverte, plaisir » sont cent des activités d'employées ou de cadres moyens.
peu mentionnées. Ainsi, les motifs matériels sont moins
présents, et on a l'impression d'un choix de carrière fait
plus tôt et plus fermement que chez les hommes ». MODALITES DU CHOIX DE LA CARRIERE ENSEIGNANTE
De même, notre échantillon ne permet pas de vérifier
L'orientation vers le métier d'enseignant a pu résulter la conclusion des travaux de J.M. Chapoulie (1987) : « La
d'un choix fait dans la scolarité secondaire ou à la fin. différenciation interne la plus nette entre les logiques
Alors l'attirance du métier est liée à la représentation de sociales ayant conduit au professorat est sans doute celle
soi et le sujet s'investit dans la réalisation de son projet qui oppose, d'une part, les trajectoires suivies par une
et cherche les moyens de le réaliser. Il met en œuvre une partie importante des hommes originaires des classes
stratégie propre à orienter son action. moyennes et, surtout, des classes supérieures qui ne sont
parvenus à leurs profession qu'à l'issue d'échecs scol Dans le cas présent (réussite au concours de recruteaires relatifs dans des orientations vers des carrières ou ment de professeur de lycée professionnel), l'engagement des études socialement plus valorisées et, d'autre part, dans la fonction peut être ressenti soit comme un succès les trajectoires suivies par la quasi-totalité des femmes, total, si la personne ne cherchait pas à atteindre un ainsi que par les hommes issus des classes populaires, niveau plus élevé de recrutement, soit comme un demi- pour lesquels l'accès au professorat a été la sanction succès, voire un expédient, si elle a échoué à un niveau normale d'une bonne adaptation aux études ». supérieur comme le CAPES. Le niveau d'aspiration condi
tionne la perception de sa* réussite et aussi son besoin
d'aller au-delà de cette étape, pour progresser dans la RELATIONS ENTRE LE CHOIX DE LA CARRIÈRE hiérarchie des grades d'enseignants (certifié, agrégé) et ENSEIGNANTE ET LE MARIAGE. se promouvoir dans une perspective d'avenir.
« Etes-vous marié ?» « Le choix de la carrière ensei Par contre, l'orientation vers la profession d'ensei
gnante est-elle en relation avec votre mariage ? » Ces gnant a pu être provoquée par l'impossibilité de réaliser
questions ont été posées dans le but de savoir si la un autre projet professionnel, soit par des circonstances
nécessité d'avoir un salaire, en rapport avec le mariage, personnelles ou familiales (obligation de gagner tout de
et si le fait d'avoir un conjoint enseignant, avaient été des suite sa vie, mariage, etc.), soit par un échec dans les
études nécessaires (échec à un concours, par exemple). déterminants du choix de la profession d'enseignant.
On constate une évolution sociologique en une Un conflit interne naît alors chez le sujet à propos de
dizaine d'années, comparable à celle qu'on trouve pour la formes d'auto-développement auxquelles il doit renoncer.
29 Mais il peut résoudre son conflit en s'investissant dans sa répondaient «non», en 1987, 71,43%. La préférence
nouvelle orientation à tel point qu'il la reconnaît comme pour la stabilité de l'emploi persiste nettement. Mais l'at
une nouvelle « vocation ». trait du risque, l'éventualité d'un autre mode de vie, fondé
peut-être sur l'alternance travail-loisirs, se manifestent
A-t-on choisi de devenir enseignant lorsqu'on a entre dans un nouveau contexte social et économique.
pris des études supérieures? Pour connaître les condi
tions du choix de la profession, il est nécessaire de saisir Les préférences et les rejets de certaines professions
s'il y a continuité ou rupture dans le processus de déve sont identiques en 1976 et 1987, avec quelques faibles
loppement scolaire et universitaire. variations dans le degré de choix (question : aimeriez-
vous être...). Sont rejetées massivement (90 % au moins A la question « envisagiez-vous une autre carrière que de rejets) les professions de : agent d'assurances, reprél'enseignement ? » 83,77 % de l'ensemble des personnes sentant de commerce, chef comptable, attaché de baninterrogées répondaient négativement en 1976, contre que, attaché de direction commerciale (90 % de rejets en 35,96 % en 1987. L'évolution est très nette et elle affecte 1976, 87 % en 1987), ingénieur de fabrication (90 % de plus les scientifiques que les littéraires. Cette carrière rejets en 1976, 80% en 1987). Les pourcentages de était envisagée en 1987, pour la moitié d'entre elles, dans choix augmentent de 1976 à 1987 : journaliste (52 % ; l'industrie privée (ingénieur, chercheur pour les scientif 59 %), ingénieur de recherches (41 % ; 50 %), chargé de iques, par exemple), puis dans une administration autre relations publiques dans une entreprise (30 % ; 38 %). que l'Education Nationale, la profession libérale arrivant
en dernière position. Une liste de professions est propo Les choix et rejets correspondent à des représentasée dans le questionnaire. Il est intéressant de constater tions qu'on a des professions citées, des valeurs qui y que 2/3 des personnes qui disent avoir envisagé une sont attachées et des façons d'être et de vivre qu'on leur autre carrière ne déclarent pas quelle était cette profes attribue. Si le contact avec la vie sociale, la communicatsion (pas de réponse ou réponse « autre »). Cela signifie ion avec les autres sont privilégiées, c'est dans la rait qu'il s'agissait plus d'une vague aspiration que d'un mesure où les professions désignées ne sont pas exerchoix. Ce fait est à mettre en relation avec des constata cées avec des finalités mercantiles. Si la fonction d'ingétions faites par des chercheurs (P. Benedetto, 1987) qui nieur de recherches est préférée à celle d'ingénieur de ont mené des enquêtes auprès des jeunes entrant à l'Uni fabrication, c'est aussi parce qu'elle se situe dans une versité. Beaucoup d'entre eux cherchent à se définir eux- perspective temporelle plus grande, sans le souci de la mêmes au fur et à mesure de leurs études, à trouver leur rentabilité immédiate, ni du contrôle basé sur des proidentité avant d'envisager l'avenir et de faire un choix duits. professionnel. Auparavant le jeune mettait en œuvre une
véritable stratégie de formation, correspondant au choix Une constatation générale s'impose. Dans une très
qu'il avait fait de devenir enseignant. Sa maturité voca- grande majorité les jeunes enseignants ne regrettent pas
tionnelle était plus précoce. Par contre, les conditions de d'avoir choisi ce métier, et estiment avoir fait un choix
vie sociale et économique actuelles conduisent le jeune à délibéré. A la question « votre orientation vers l'enseigne
se situer progressivement dans son environnement, en ment vous paraît-elle établie sur l'insuccès ? » 90,38 %
réduisant son champ de carrières possibles, selon les des personnes interrogées en 1976, 84,95 % en 1987
obstacles qu'il rencontre et en définissant ses valeurs répondent non. 87,33 % en 1976, 84,04 % en 1987 des
personnelles au fur et à mesure de ses expériences personnes s'estiment satisfaites de leur entrée dans
sociales. Sa décision d'opter pour la profession d'ensei l'enseignement.
gnant est le résultat d'un cheminement personnel, à la
On peut constater une diminution de l'impression suite de renoncements, et aussi de préférences qui se
positive globale. Mais la liaison statistique très significafont jour en lui.
tive entre la satisfaction et le fait de penser que son
orientation n'est pas établie sur l'insuccès s'est renforcée
de 1976 à 1987: ceux qui ont choisi cette voie sont
PRÉFÉRENCES ET REJETS PROFESSIONNELS satisfaits. De plus, ceux qui, en 1987 ont animé une
activité de jeunes, sont davantage satisfaits. Par contre
Ce sont ces modalités actuelles de prise de décision ceux qui aimeraient exercer un métier qui permet d'avoir
au sujet de la profession à exercer qui expliquent les de gros revenus avec des risques ont un degré d'insatis
variations, de 1976 à 1987, dans les réponses données à faction plus grand que les autres.
des questions comme celle-ci : « auriez-vous aimé exercer
un métier qui permet parfois de gagner beaucoup Remarquons que tous les enfants d'enseignants,
d'argent en peu de temps, mais en risquant de perdre sa aussi bien en 1987 qu'en 1976 estiment que leur choix
situation tout aussi rapidement?» En 1976, 88,51% n'est pas fondé sur l'insuccès.
30 REPRESENTATION DE L'AVENIR PROFESSIONNEL REPRÉSENTATION DU STATUT SOCIAL DE
L'ENSEIGNANT
La plus grande différence qu'on enregistre dans les Le jeune a-t-il opté pour la profession d'enseignant réponses au questionnaire en 1976 et 1987 concerne parce que celle-ci serait l'objet d'une considération deux questions relatives à l'avenir dans la profession. A la sociale ? Autrement dit, le statut social de l'enseignant question « avez-vous l'intention de vous présenter à d'au ou, plus précisément, la représentation qu'en a le jeune tres concours de recrutement dans l'Education nationale, enseignant, est-il à l'origine de son choix ? d'un niveau plus élevé ?» le pourcentage de personnes
qui répondent positivement passe de 43,33 % à 73,91 %. A la question « à votre avis, le métier d'enseignant Le fait de posséder une licence ou une maîtrise permet procure-t-il une considération sociale ? », la majorité d'envisager l'accès à des grades de certifié ou d'agrégé, répond négativement. Avec une évolution de 1976 à au salaire plus élevé. Rien, dans le questionnaire, permet 1987 : 75,84 % de non en 1976, 62,64 % en 1987. Comd'en discerner la motivation : recherche d'un statut ou ment interpréter cette évolution ? Un certain biais pourrait désir de fuir les lycées professionnels pour exercer dans provenir de la différence des âges des sujets de deux les lycées où la place de l'enseignement général est échantillons : les sujets jeunes sont orientes davantage supérieure. vers l'exercice d'un rôle, les sujets plus âgés (ce qui est
le cas du 2e échantillon) vers la possession d'un statut, « Envisagez-vous de quitter l'enseignement si vous le ou la revendication de celui-ci. pouvez ? ». Cette question permet de tester le degré
d'engagement personnel, d'implication dans la fonction Alors que les médias ont largement diffusé l'image
d'enseignant. Celui qui envisage un autre métier voit dans sociale dévalorisée des enseignants, cette évolution semb
cette éventualité la possibilité de gains supplémentaires, le aller à contre-courant. Certes l'ampleur des réponses
par le salaire et aussi le statut et le rôle, ou l'accès à un négatives prouve que les jeunes enseignants n'ont pas
autre groupe social. Ceux qui souhaitent obtenir un grade choisi ce métier dans le but d'acquérir un statut social.
plus élevé dans l'Education nationale restent dans le Mais on peut émettre l'hypothèse qu'ils revendiquent
même groupe social, avec ses valeurs, ses attitudes, ses implicitement une revalorisation du statut social de
comportements spécifiques. Ceux qui souhaitent quitter l'enseignant :
l'enseignement envisagent d'autres engagements, un — Ou bien il s'agit d'un mécanisme de protection, au autre investissement de leurs valeurs personnelles, leurs moyen d'une présentation de soi-même valorisée par une besoins, leurs intérêts dans des groupes sociaux diffé
élévation nette du niveau des diplômes universitaires rents. Pour reprendre un vocabulaire qui a été souvent
détenus, de 1976 à 1987. Une justification, en quelque employé à propos des enseignants, on dira qu'ils n'ont sorte, de la reconnaissance d'une certaine position. pas la « vocation » d'être enseignant, en ce sens qu'il n'y
a pas de relation univoque entre leurs valeurs personn — Ou bien il s'agit de l'affirmation d'une identité
elles, leurs intérêts et la fonction d'enseignant. sociale, établie, non sur la base matérielle du salaire,
mais sur celle du rôle social de l'enseignant, à reconnaît
En 1976 62,91% des enseignants nouvellement re par la société, par rapport à l'avenir des jeunes dans
recrutés repoussaient l'idée de quitter l'enseignement. cette société.
Seulement 42,70 % en 1987. Les emplois envisagés res
De toute façon l'évolution traduit l'intention de recontaient vagues en 1976 (7,59% de réponses). Il s'agissait
quérir une place sociale qui était accordée autrefois aux plutôt d'une vague aspiration à autre chose. Ce n'est plus
instituteurs et aux professeurs. le cas en 1987. 5,62 % opteraient pour un emploi dans
une entreprise privée, 1 1 ,24 % pour un emploi dans une Dans une enquête sur les enseignants du second
autre administration, 24,72 % pour une profession libérale degré, publiée en 1973 par la documentation française,
ou indépendante, contre 4,64 % en 1976. Un quart des figure une analyse des réactions des professeurs à leur
jeunes enseignants désireraient concilier leurs valeurs image sociale. C'est l'ensemble du corps enseignant qui
personnelles attachées à l'indépendance et un mode de est l'objet de l'étude et non seulement les jeunes. La
vie professionnelle qui permet une liberté d'initiative et de perte de prestige est indiquée par 89 % des sujets inte
rythme d'existence. On peut y voir l'influence chez les rrogés et l'infériorité du salaire par rapport à d'autres
jeunes de certains modes de vie largement décrits par les catégories sociales est relevée en tant que signe d'un
médias et qui exercent une séduction. N'oublions pas que déclassement social.
28,57% des personnes interrogées en 1987, contre
1 1 ,49 % en 1 976 accepteraient de prendre des risques Dans le portrait comparatif qu'ils dressent d'eux-
pour gagner beaucoup d'argent en peu de temps. mêmes et des cadres du secteur privé, ils soulignent des
31 différences : les cadres, en prise sur les réalités ayant une VALEURS PRIVILÉGIÉES PAR LE JEUNE ENSEIGNANT
certaine puissance, sont sensibles à l'argent, par contre
eux ont plus de sécurité, sont plus désintéressés mais se Quelle relation existe entre les besoins, les valeurs de
sentent impuissants. la personne et son choix professionnel ? Que désire-t-elle
réaliser dans la vie ? A quoi attache-t-elle du prix ? Quel
sens donne-t-elle à son existence ?
Deux questions figurant dans le questionnaire ont LE JEUNE ENSEIGNANT EST-IL SATISFAIT DE SON
pour but de cerner les valeurs privilégiées par les jeunes CHOIX ?
qui ont choisi la profession d'enseignant. « A quoi att
achez-vous le plus d'importance dans votre vie ? ». La vie Le croisement des réponses à cet item et à d'autres affective personnelle (sentiments, bonheur, etc..) vient en items du questionnaire apporte des précisions, notam premier lieu (70,87 % en 1976, 69,41 % en 1987). La vie ment lorsqu'on pose les questions : « votre orientation intellectuelle monte de 5,51 % à 16,47 %, alors que la vie vers l'enseignement vous paraît-elle établie sur sociale tombe de 23,62 % à 14,12 % de 1976 à 1987. l'insuccès ?» et « êtes-vous satisfait de votre entrée dans
l'enseignement ? ». En quoi le métier d'enseignant apporte-t-il une satis
faction à un besoin fondamental de la personne qui l'a
Ceux qui pensent que leur orientation n'est pas éta choisi, procure-t-il des espoirs placés dans un mode de
blie sur l'insuccès estiment que le métier d'enseignant ne vie, en apaisant les craintes d'une déstabilisation de soi-
donne pas de considération sociale. Mais le pourcentage même dans l'exercice d'une autre profession ? Ici la
d'entre eux s'est abaissé de 1976 à 1987 : de trois quarts réponse est nettement du côté du retentissement en soi-
en 1976, seulement deux tiers en 1987, parmi ceux qui ne même des avantages à en retirer, avec un accent mis sur
vivent pas un insuccès dans leur choix, ne font pas de la vie personnelle affective. L'exercice du métier est vu
relation entre leur orientation et le sentiment d'obtenir davantage dans ses rapports avec soi plutôt qu'avec la
une considération sociale. Le sentiment du succès ou société et le rôle social assumé semble alors comme le
d'insuccès serait donc de moins en moins dépendant de moyen de stabiliser les relations de soi au monde envi
l'acquisition d'un statut social. ronnant. Le rôle d'enseignant apparaît compatible avec
d'autres rôles auxquels on accorde de l'importance (rôles
Dans ceux qui s'estiment relativement satisfaits d'être parentaux, rôles liés à la vie affective, rôles sociaux
enseignants (87,33% en 1976, 84,04% en 1987), un extra-scolaires) et permet d'assurer une cohérence des
quart pensaient que ce métier procurait de la considérat valeurs.
ion sociale en 1976, un tiers en 1987. Donc, en 1987,
A la question « Qu'appréciez-vous en premier lieu davantage de jeunes enseignants qui s'estiment satisfaits
de leur choix pensent que leur métier donne de la consi dans le métier d'enseignant ? » suivie d'une liste de pro
dération sociale. positions dont une seule doit être retenue, sont apportées
les réponses suivantes :
Ces résultats à première vue contradictoires, puis
qu'ils évoluent en sens inverse, convergent en faveur
1976 1987 d'une idée fondamentale : les jeunes enseignants n'ont
pas choisi leur métier dans le but d'accéder à une situa
Indépendance 25,00 % 8,21 % tion socialement reconnue, mais plutôt avec l'espoir de
conquérir cette situation, et d'amener la société à recon Contact avec les jeunes 39,77 % 55,97 % naître leur rôle.
8,21 % Stabilité de l'emploi 6,82 %
Si ceux qui aimeraient exercer une fonction d'autorité Loisirs 14,77 % 8,21 % dans une entreprise estiment que le métier d'enseignant
Intérêt intellectuel 10,23 % 7,46 % donne une considération sociale, dans une proportion
plus grande que les autres, c'est précisément parce que, 3,41 % 1 1 ,94 % Action sociale devant l'impossibilité d'exercer une telle fonction qui leur
conférerait un statut sur la base d'un rôle reconnu dans
une organisation fonctionnelle, ils préfèrent se convaincre En première position est placé le contact avec les
qu'ils trouvent dans l'exercice du métier une autre forme jeunes, en augmentation de 1976 à 1987. C'est le rapport
de considération sociale provenant de la reconnaissance de soi aux jeunes qui est privilégié. Ce résultat confirme
de l'institution Education Nationale dans l'Etat, c'est-à- d'autres enquêtes qui ont été menées en France ou à
dire dans une forme instituée, institutionnelle. l'étranger.
32 Larcebeau (1977), dans une enquête portant sur S. (besoins), extraversion, domination (traits de personnalité),
les choix professionnels d'élèves de classe terminale, type de personnalité entreprenant, sociabilité, ambition,
indique que les filles choisissent plus souvent l'enseigne prestige (valeurs), persuasifs (intérêts).
ment que les garçons, ou les professions qui mettent en
Les valeurs de nature intrinsèque sont, par exemple, contact avec des individus dans le but de leur apporter
l'altruisme, le service social, l'indépendance, la stimulaune aide. Les garçons optent plus pour une activité de
tion intellectuelle, l'accomplissement, et les valeurs de conception ou de réalisation qui sont bien rémunérées et
nature extrinsèque, le statut social, l'autorité, le salaire, la confèrent un statut de cadre. Dans l'histogramme d'un
sécurité, les conditions de travail, les relations humaines certain nombre de motivations pour les contacts et des
de travail, le style de vie. motivations de convenance personnelle (reconnaissance
par le sujet d'une harmonie entre les exigences de la Les résultats de notre enquête montrent que les profession et ses propres capacités ou sa situation parti valeurs de nature intrinsèque sont nettement privilégiées culière). Quant au niveau des intérêts, ils sont fortement par ceux qui commencent leur carrière d'enseignant : au centrés sur le foyer. Les jeunes filles qui désirent être statut social fondé sur le salaire, ils préfèrent celui qui est professeur se distinguent de celles qui aspirent à être octroyé par le rôle auprès des jeunes, un rôle de formatinstitutrices par des intérêts intellectuels, supérieurs aux ion sociale des jeunes ; ils aiment avoir la possibilité de intérêts pour le foyer. mener individuellement leur tâche, d'une façon indépen
dante, sans recevoir des ordres d'action par des autorités Les résultats de notre enquête ne permettent pas
extérieures. d'établir une différenciation des motivations altruistes
entre hommes ou femmes ayant choisi de devenir ensei
gnants.
RÔLE DE LA STRUCTURE D'IDENTITÉ PERSONNELLE
Dans la recherche de S. Larcebeau, 18,4 % des filles DANS LE CHOIX PROFESSIONNEL
de classe terminale choisissent l'enseignement, contre
8,7 % des garçons, ce qui amènerait à penser que la Ce n'est pas le savoir qui fascine l'enseignant (voir le
profession d'enseignant est considérée comme une pro faible pourcentage accordé aux valeurs intellectuelles), ni
fession de femme. Rappelons que si les femmes ont une la recherche de la signification de la connaissance qui
position prédominante dans l'enseignement élémentaire, agit comme moteur, c'est plutôt la relation entre la per
celle-ci est moins marquée dans second sonne et son environnement social. Tantôt la centration
aire et encore moins dans les lycées professionnels. est sur les autres, avec le désir de venir en aide aux
autres, de favoriser leur épanouissement, ou le souci Dans les résultats de l'enquête, rien ne nous permet d'avoir, par l'école, une action sociale, tantôt la centrade dire que le modèle de rôle, sous-jacent à la profession tion est sur soi-même, dans son rapport avec autrui, un d'enseignant, soit féminin. La part réservée à l'indépen autrui plus jeune, qui renvoie une image de soi. dance, aux possibilités de loisir, diminue alors que
remonte l'adhésion à une action sociale. C'est pourquoi on peut poser la question suivante : le
jeune opte-t-il pour la profession d'enseignant parce qu'il Dans une forte proportion (67,10 % en 1976 ; 63,83 % cherche son identité dans les rapports à la jeunesse et en 1987), ceux qui sont entrés dans l'enseignement ont dans les rapports, souhaités par lui, entre la société et sa eu l'occasion d'animer des activités de loisirs de jeunes jeunesse ? et ont donc manifesté le goût des contacts avec les
jeunes. L'identité professionnelle de l'enseignant est connue
de celui qui a été élève avant d'avoir choisi d'être enseiDescombes (1977) propose un essai de classification
gnant. des motivations professionnelles en s'inspirant de Super
(1970) pour lequel les valeurs seraient les objectifs Il a accepté les valeurs scolaires et s'est bien adapté
recherchés dans le comportement et les intérêts, les acti à l'école, ce qui se constate par le sentiment d'avoir été vités par lesquelles sont recherchées les valeurs. Pour le compris par ses enseignants. A la question : « pensez-
métier d'enseignant, à la base de la hiérarchie des moti vous avoir été compris par les enseignants que vous avez vations professionnelles, il place le besoin d'amour connus lors de votre scolarité ? » seulement 10,75 % des
« oblatif », puis, en traits de personnalité, l'équilibre extra personnes interrogées en 1987 répondent « presque
version/introversion. Comme type de personnalité, le jamais, jamais» (14,84% en 1976).
social, puis en valeurs, le dévouement, l'altruisme, et en
intérêts, l'intérêt du service social pour les êtres humains. Celui qui a choisi d'être enseignant s'est construit
A titre de comparaison, cette hiérarchie prend les aspects une représentation du bon enseignant, un modèle de
suivants pour les cadres d'industrie : application, prestige l'enseignant idéal vers lequel il voudrait tendre.
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