Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Ordres, classes, Etat chez Marx - article ; n°1 ; vol.171, pg 117-135

De
20 pages
Publications de l'École française de Rome - Année 1993 - Volume 171 - Numéro 1 - Pages 117-135
Dans cet article on démontre que le concept de «classe» revêt dans l'œuvre de Marx deux sens distincts, et même opposés : un sens spécifique, un sens générique. Le sens spécifique de classe désigne des groupes sociaux qui occupent une place distincte dans le procès de production et de répartition des moyens de subsistance et des richesses matérielles et ceci pour des raisons strictement économiques. Certains groupes ont la propriété des moyens de production, les autres en sont privés. Mais par ailleurs, les individus appartenant à ces groupes inégaux économiquement peuvent être égaux juridiquement devant la loi. Cette situation correspond exclusivement aux sociétés modernes et particulièrement aux sociétés capitalistes occidentales. En revanche Marx emploie métaphoriquement ce terme de classe pour désigner d'autres formes de hiérarchie sociale, par exemple les ordres caractéristiques des sociétés antiques et médiévales. Cet emploi métaphorique ou générique du concept de classe par Marx crée communément beaucoup de confusion théorique aussi bien parmi ceux qui acceptent le concept de classe que ceux qui le rejettent. L'article montre que cet emploi générique a sa source dans la volonté de Marx de montrer que les ordres de l'Antiquité et du Moyen Age étaient comme les classes de la société moderne - mais différemment - des structures sociales impliquant domination politique et exploitation économique. L'article démontre également que contrairement à la tradition marxiste, Marx ne concevait pas l'esclavage et le servage comme deux formes sociales de production qui devaient se succéder nécessairement dans l'histoire, mais comme deux formes nées simultanément de la décomposition d'anciennes structures tribales et communautaires qui n'avaient joué un rôle dominant dans certaines sociétés qu'exceptionnellement et tardivement. Pour Marx en effet l'esclavage et le servage avaient été précédés par l'apparition des ordres dont il n'explique pas l'origine et qui, en Occident, se combinèrent soit à l'esclavage, soit au servage.
19 pages
Voir plus Voir moins

Monsieur Maurice Godelier
Ordres, classes, Etat chez Marx
In: Visions sur le développement des États européens. Théories et historiographies de l'État moderne. Actes du
colloque de Rome (18-31 mars 1990). Rome : École Française de Rome, 1993. pp. 117-135. (Publications de
l'École française de Rome, 171)
Résumé
Dans cet article on démontre que le concept de «classe» revêt dans l'œuvre de Marx deux sens distincts, et même opposés : un
sens spécifique, un sens générique. Le sens spécifique de classe désigne des groupes sociaux qui occupent une place distincte
dans le procès de production et de répartition des moyens de subsistance et des richesses matérielles et ceci pour des raisons
strictement économiques. Certains groupes ont la propriété des moyens de production, les autres en sont privés. Mais par
ailleurs, les individus appartenant à ces inégaux économiquement peuvent être égaux juridiquement devant la loi. Cette
situation correspond exclusivement aux sociétés modernes et particulièrement aux sociétés capitalistes occidentales. En
revanche Marx emploie métaphoriquement ce terme de classe pour désigner d'autres formes de hiérarchie sociale, par exemple
les ordres caractéristiques des sociétés antiques et médiévales. Cet emploi métaphorique ou générique du concept de classe par
Marx crée communément beaucoup de confusion théorique aussi bien parmi ceux qui acceptent le concept de classe que ceux
qui le rejettent. L'article montre que cet emploi générique a sa source dans la volonté de Marx de montrer que les ordres de
l'Antiquité et du Moyen Age étaient comme les classes de la société moderne - mais différemment - des structures sociales
impliquant domination politique et exploitation économique. L'article démontre également que contrairement à la tradition
marxiste, Marx ne concevait pas l'esclavage et le servage comme deux formes sociales de production qui devaient se succéder
nécessairement dans l'histoire, mais comme deux formes nées simultanément de la décomposition d'anciennes structures
tribales et communautaires qui n'avaient joué un rôle dominant dans certaines sociétés qu'exceptionnellement et tardivement.
Pour Marx en effet l'esclavage et le servage avaient été précédés par l'apparition des ordres dont il n'explique pas l'origine et qui,
en Occident, se combinèrent soit à l'esclavage, soit au servage.
Citer ce document / Cite this document :
Godelier Maurice. Ordres, classes, Etat chez Marx. In: Visions sur le développement des États européens. Théories et
historiographies de l'État moderne. Actes du colloque de Rome (18-31 mars 1990). Rome : École Française de Rome, 1993.
pp. 117-135. (Publications de l'École française de Rome, 171)
http://www.persee.fr/web/ouvrages/home/prescript/article/efr_0000-0000_1993_act_171_1_3035MAURICE GODELIER
ORDRES, CLASSES, ÉTAT CHEZ MARX
Je remercie les organisateurs de m'avoir invité à participer à
cette rencontre bien que je ne sois pas historien et que je n'aie rien
de particulier à dire sur les conditions de la naissance de l'Etat mo
derne en Europe.
En fait, si j'ai été invité c'est parce qu'on a désiré que je porte à
votre connaissance quelques résultats d'une recherche que j'avais
faite sur les différentes significations et les usages des mots Ordre
(Stand) *, Classe (Klasse) et Etat (Staat) dans l'œuvre de Marx. A l'i
ssue de cette recherche il m'est apparu qu'il existait deux sens et deux
usages du mot classe chez Marx et que l'ignorance de cette dualité
avait entraîné beaucoup de confusion et de polémiques stériles par
mi les spécialistes des sciences sociales, aussi bien chez les histo
riens que chez les juristes, chez les anthropologues que les socio
logues.
Pour les uns, le concept de classe, conçue comme une réalité
distincte des ordres, devait éclairer les logiques profondes des socié
tés antiques et médiévales par-delà les représentations que les
membres de ces sociétés s'en faisaient. Pour les autres, au contraire,
pour rester fidèles aux faits, il fallait absolument éviter d'utiliser
dans leur analyse le concept de classe.
La bonne méthode m'a semblé de revenir aux textes mêmes de
Marx et d'établir les sens des mots d'après leurs contextes. J'ai utilisé
comme textes de référence la série des œuvres majeures depuis L'I
déologie allemande (1845-1846), Le Manifeste (1848), les Grundrisse,
la Contribution à la critique de l'Economie politique (1859) et bien sûr
les différents volumes du Capital. J'y ai ajouté Y Anti-Dühring (1877)
d'Engels mais qui comporte un chapitre sur Quesnay et les Physio-
crates, rédigé par Marx. J'ai examiné également l'Origine de la fa
mille, de la propriété privée et de l'état (1884) mais je n'en tiendrai pas
compte ici. Une remarque d'ensemble : les sens de ces mots chez
Marx sont fixés dans la période 1846-1859. On ne trouve par la suite
aucun changement notable, y compris dans le Capital.
* Stand signifie normalement état, condition et peut servir à désigner ce que
les Français ont appelé «Tiers Etat». 118 MAURICE GODELIER
Nous avons sélectionné un ensemble de citations qui font appar
aître clairement que Marx, dans certains contextes, distingue so
igneusement les deux notions d'ordre et de classe alors que dans
d'autres, appartenant aux mêmes ouvrages, il ne fait pas cette dis
tinction. De ce fait, la notion de classe chez Marx revêt un double
sens, l'un spécifique qui la distingue de la notion d'ordre et l'autre
générique (voire métaphorique) qui subsume à la fois les réalités dé
signées par la notion de classe au sens spécifique et celles que re
couvre la notion d'ordre.
L'Idéologie allemande (1845-46). Paris, Editions Sociales, 1968.
«Ce n'est que très lentement que la classe bourgeoise se forma à
partir des nombreuses bourgeoisies locales. L'opposition entre les
rapports existants et aussi le mode de travail que cette opposition
conditionnait transformèrent en même temps les conditions de vie de
chaque bourgeoisie en particulier pour en faire des de vie
communes à tous les bourgeois et indépendantes de chaque individu
isolé [. . .] Avec la liaison entre les différentes villes, ces conditions se transformèrent en conditions de classe. . .» (p. 92).
«Du seul fait qu'elle est une classe et non plus un ordre, la bour
geoisie est contrainte de s'organiser sur le plan national, et non plus
sur le plan local, et de donner une forme universelle à ses intérêts
communs» (p. 105).
«La différence de la classe avec l'ordre apparaît surtout dans l'o
pposition entre bourgeoisie et prolétariat» (p. 95).
Misère de la philosophie (1847) Paris, Editions Sociales, 1961.
«Les conditions économiques avaient d'abord transformé la
masse du pays en travailleurs. La domination du capital a créé à cette une situation commune, des intérêts communs. Ainsi
masse est déjà une classe vis-à-vis du capital, mais pas encore pour elle-
même. Dans la lutte, dont nous n'avons signalé que quelques phases,
cette masse réunie, elle se constitue en classe pour elle-même. Les in
térêts qu'elle défend deviennent des intérêts de classe. Mais la lutte de
classe à classe est une lutte politique.
«Dans la bourgeoisie, nous avons deux phases à distinguer : celle
pendant laquelle elle se constitua en classe sous le régime de la féodal
ité et de la monarchie absolue, et celle où, déjà constituée en classe,
elle renversa la féodalité et la monarchie, pour faire de la société une
société bourgeoise. La première de ces phases fut la plus longue et né
cessita les plus grands efforts. Elle aussi avait commencé par des coa
litions partielles contre les seigneurs féodaux.
«On a fait bien des recherches pour retracer les différentes phases
historiques que la bourgeoisie a parcourues, depuis la commune jus
qu'à sa constitution comme classe» (p. 177-178).
Manifeste du Parti communiste (1848) Paris, Editions Sociales -
édition bilingue (avec quelques modifications) : CLASSES, ÉTAT CHEZ MARX 119 ORDRES,
«La bourgeoisie est elle-même le produit d'un long processus de
développement, d'une série de révolutions dans le mode de product
ion et d'échange. Chaque étape de développement de la bourgeoisie
s'accompagnait d'un progrès des seigneurs féodaux, association ar
mée s'administrant elle-même dans la commune, ici république ur
baine indépendante [comme en Italie ou en Allemagne], là tiers-état
taillable et corvéable de la monarchie [comme en France], puis durant
la période manufacturière, contrepoids de la noblesse féodale dans la
monarchie féodale ou absolue, pierre angulaire des grandes monarc
hies, la bourgeoisie, depuis l'établissement de la grande industrie et
du marché mondial, s'est finalement emparée de la souveraineté poli
tique exclusive dans l'Etat représentatif moderne.» (p. 39).
«A mesure que grandit la bourgeoisie, c'est-à-dire le capital, se dé
veloppe aussi le prolétariat, la classe des ouvriers modernes qui ne
vivent qu'à condition de trouver du travail et qui n'en trouvent que si
leur travail accroît le capital» (p. 49).
«Dans les premières époques de l'histoire nous trouvons presque
partout une articulation [Gliederung] totale de la société en ordres
[Stände] distincts, une gradation multiple de positions sociales [Ste
llungen]. Dans la Rome antique, nous trouvons des patriciens, des che
valiers, des plébéiens, des esclaves; au Moyen Age, des seigneurs féo
daux, des vassaux, des maîtres de jurandes, des compagnons, des ap
prentis, des serfs et de nouveau dans presque chacune de ces classes,
des gradations [Abstufungen] particulières. La société bourgeoise mod
erne, élevée sur les ruines de la société féodale, n'a pas aboli les anta
gonismes de classes. Elle n'a fait que substituer de nouvelles classes,
de nouvelles conditions d'oppression, de nouvelles formes de luttes à
celles d'autrefois. Cependant le caractère distinctifde notre époque, de
l'époque de la bourgeoisie, est d'avoir simplifié les antagonismes de
classes. La société tout entière se divise de plus en plus en deux
grands camps hostiles, en deux grandes classes qui s'affrontent direc
tement : la Bourgeoisie et le Prolétariat» (p. 31).
«L'histoire de toute société jusqu'à nos jours est l'histoire de
luttes de classes. Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron
et serf, maître de jurandes et compagnon, bref oppresseurs et oppri
més, en opposition constante, ont mené une lutte ininterrompue, tan
tôt ouverte, tantôt dissimulée, une lutte qui finissait toujours soit par
une transformation [Umgestaltung] révolutionnaire de la société, soit
par la disparition des deux classes en lutte» (pp. 31-33).
Le Capital (1865), livre I, t. 1, Paris, Editions Sociales, 1975.
«Dans le monde antique, le mouvement de la lutte des classes a
surtout la forme d'un combat, toujours renouvelé, entre créanciers et
débiteurs, et se termine à Rome par la défaite et la ruine du débiteur
plébéien, qui est remplacé par l'esclave» (p. 141).
Lettre de Marx à J. Weydemayer, 5 mars 1852 :
«En ce qui me concerne, ce n'est pas à moi que revient le mérite 120 MAURICE GODELIER
d'avoir découvert l'existence des classes dans la société moderne, pas
plus que la lutte qu'elles s'y livrent. Des historiens bourgeois avaient
exposé bien avant moi l'évolution historique de cette lutte des classes
et des économistes bourgeois en avaient décrit l'anatomie écono
mique» (Lettres sur le Capital, Editions Sociales, 1964, pp. 58-59).
A partir des indications mêmes de Marx nous avons cherché
quelques-unes des citations des historiens et économistes auxquels il
fait donc référence.
Guizot : Histoire Générale de la Civilisation en Europe depuis la
chute de l'Empire Romain jusqu'à la Révolution Française, Cours
d'Histoire moderne. Paris, Bichon et Didier, 1828, pp. 27-29 de la VIIe
leçon.
«Quoique tout demeurât local, il se créa pourtant, par l'affra
nchissement, une classe générale et nouvelle. Nulle coalition n'avait
existé entre les bourgeois; ils n'avaient, comme classe, aucune exis
tence publique et commune. Mais le pays était couvert d'hommes en
gagés dans la même situation, ayant les mêmes intérêts, les mêmes
mœurs, entre lesquels ne pouvait manquer de naître peu à peu un cer
tain lien, une certaine unité qui devait enfanter la bourgeoisie. La fo
rmation d'une grande classe sociale, de la bourgeoisie, était le résultat
nécessaire de l'affranchissement local des bourgeois (p. 27).
«Il ne faut pas croire que cette classe fût alors ce qu'elle est deve
nue depuis. Non seulement sa situation a beaucoup changé, mais les
éléments en étaient tout autres; au douzième siècle elle ne se compos
ait guère que de marchands, de négociants faisant un petit
commerce, et de petits propriétaires, soit de maisons, soit de terres,
qui avaient pris dans la ville leur habitation (p. 27).
«Trois siècles après, la bourgeoisie comprenait en outre des avo
cats, des médecins, des lettrés de tous genres, tous les magistrats lo
caux. La bourgeoisie s'est formée successivement, et d'éléments très
divers : on n'a pas tenu compte en général, dans son histoire, ni de la
succession, ni de la diversité. Toutes les fois qu'on a parlé de la bourg
eoisie, on a paru la supposer, à toutes les époques, composée des
mêmes éléments. Supposition absurde. C'est peut-être dans la diversi
té de sa composition aux diverses époques de l'histoire qu'il faut cher
cher le secret de sa destinée (p. 28).
«Tant qu'elle n'a compté ni magistrats ni lettrés, tant qu'elle n'a
pas été ce est devenue au seizième siècle, elle n'a eu dans l'Etat
ni le même caractère, ni la même importance. Il faut voir naître suc
cessivement dans son sein de nouvelles professions, de nouvelles s
ituations morales, un nouvel état intellectuel, pour comprendre les v
icissitudes de sa fortune et de son pouvoir.
«Au douzième siècle elle ne se composait, je le répète, que de pe
tits marchands qui se retiraient dans les villes après avoir fait leurs CLASSES, ÉTAT CHEZ MARX 121 ORDRES,
achats et leurs ventes et de propriétaires de maisons ou de petits do
maines qui y avaient fixé leur résidence. Voilà la classe bourgeoise eu
ropéenne dans ses premiers éléments» (p. 28).
«Le troisième grand résultat de l'affranchissement des
communes, c'est la lutte des classes, lutte qui constitue le fait même, et
remplit l'histoire moderne. L'Europe moderne est née de la lutte des di
verses classes de la société» (p. 29).
En ce qui concerne les économistes, nous avons sélectionné les
trois plus importants prédécesseurs de Marx :
- F. Quesnay : «La Nation est réduite à trois classes de ci
toyens, la classe productive, la classe des propriétaires et la classe
stérile» {Tableau économique de la France, 1758. Nouvelle édition :
Paris, Calmann-Lévy, 1969).
- A. Smith : «Ces trois grandes classes sont les classes primit
ives et constituantes de toute société civilisée, du revenu desquelles
toute autre classe tire son revenu [...'.] Des trois classes, celle des
propriétaire fonciers est la seule à laquelle son revenu ne coûte ni
travail ni souci, mais à laquelle il vient pour ainsi dire de lui-même
et sans qu'elle n'y apporte aucun dessein ni plan quelconque. . .»
{Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, 1776.
Trad, française de G. Garnier, Paris, Guillaumin, 1843, pp. 322-323).
Guillaumin a choisi en 1843 d'utiliser la traduction de Garnier de
1802 (voir Annexe).
- D. Ricardo : «It is according to the division of the whole
produce of the land and labour of the country, between the three
classes of landlords, capitalists, and labourers, that we are to judge
of rent, profit and wages, and not according to the value at which
that produce may be estimated in a medium which is confessedly
variable.» «On the Principles of Political Economy and Taxation»
(1817), in The Works and Correspondence of David Ricardo, edited by
Piero Sraffa, vol. 1, p. 64. Cambridge University Press, 1970.
* * *
Cette relecture nous a permis de constater que Marx utilise donc
bien le mot classe avec deux intentions différentes, lui conférant de
la sorte deux sens qui parfois s'opposent :
Un premier sens, restreint, désignant les groupes sociaux qui
composent la société moderne capitaliste, et entre lesquels existent
des rapports de domination et d'exploitation fondés exclusivement
sur la place distincte de ces groupes dans le procès capitaliste de pro
duction, c'est-à-dire à la fois sur leur situation par rapport aux
moyens de production et aux résultats du procès de travail, et sur 122 MAURICE GODELIER
leur rôle dans le procès de travail. Bref les classes sont des groupes
sociaux qui sont entre eux dans des rapports de domination et d'ex
ploitation pour des raisons exclusivement économiques, qui sont à la
fois matérielles et sociales. Et c'est en cela que les classes de la socié
té moderne ne sont pas des ordres. Elles naissent de la décomposit
ion de la société féodale, elles s'opposent aux ordres, puis les rem
placent quand ils ont disparu, soit d'eux-mêmes, soit sous l'effet de
révolutions sociales.
Dans son second sens, le concept de classe est utilisé de façon
générique, c'est-à-dire d'une manière qui subsume aussi bien les
ordres et les castes des sociétés précapitalistes que les classes de la
société capitaliste. Cet usage générique a pour effet d'annuler les dif
férences spécifiques entre ordre, caste et classe, et de faire que Marx
emploie alors de façon équivalente l'un ou l'autre terme pour dé
signer les ordres des sociétés étatiques précapitalistes, antiques ou
féodales.
On trouve les deux usages du concept de classe aussi bien dans
L'Idéologie allemande (1845-1846) que dans le Manifeste du Parti
communiste (1848), mais dans des proportions inverses. Dans L'I
déologie allemande la distinction entre ordre et classe est soigneuse
ment faite, et c'est le concept spécifique qui domine. Dans le Man
ifeste, œuvre de combat, c'est le concept générique. L'accent alors
est mis à dessein sur l'existence des classes et sur le rôle de la lutte
des classes dans l'histoire. On doit se demander ce qui a poussé
Marx, habituellement soucieux de ne pas faire un usage anachro
nique des concepts, à utiliser au sens générique celui de classe, à ef
facer sa différence spécifique d'avec celui d'ordre, et par conséquent
à généraliser à d'autres époques et pour d'autres sociétés un concept
qui, à strictement parler, ne s'applique qu'aux modernes ca
pitalistes.
Notre hypothèse est que Marx a été entraîné à substituer le
terme de classe à celui d'ordre et à les traiter comme équivalents
parce que sa réflexion théorique l'avait amené à deux conclusions
qu'il a voulu mettre en évidence par ce procédé : 1) que les ordres
comme les classes reposaient sur des rapports d'exploitation et d'op
pression; 2) que leur naissance et leur disparition correspondaient à
des étapes différentes du développement de la production des condi
tions matérielles de l'existence.
C'est donc sa conception théorique, matérialiste, de la nature
des forces qui transforment les sociétés et qui font ainsi l'histoire qui
a amené Marx à généraliser le concept de classe pour toutes les
formes de sociétés hiérarchisées et étatiques qui ont succédé aux communautaires d'existence caractéristiques de la préhis
toire de l'humanité. Cette conception nouvelle de l'histoire entraî
nait Marx à critiquer les manières d'écrire l'histoire qui l'avaient pré- CLASSES, ÉTAT CHEZ MARX 123 ORDRES,
cédé et auxquelles il reproche et de négliger la base matérielle de la
société et de partager les illusions idéologiques que chaque époque
se fait d'elle-même.
«Des individus déterminés qui ont une activité productive selon
un mode déterminé entrent dans des rapports sociaux et politiques
déterminés. Il faut que, dans chaque cas particulier, l'observation em
pirique montre dans les faits et sans aucune spéculation ni mystificat
ion, la connexion [Zusammenhang] entre la structure [Gliederung] so
ciale et politique et la production» (L'Idéologie allemande, [1845-46].
Paris, Editions Sociales, 1968, p. 49-50).
Pour Marx, semble-t-il, le mode de production capitaliste en se
développant aurait permis de prendre conscience, sinon pour la pre
mière fois, dans l'histoire de l'humanité, du moins pour la première
fois aussi clairement du rôle des forces productives matérielles et in
tellectuelles, et des conditions sociales de la production dans l'évolu
tion de la société et dans les mouvements de l'histoire. Ce qu'il a ap
pelé son «matérialisme historique» n'est autre que la généralisation
de cette perspective théorique à toutes les époques de l'histoire, an
térieures comme ultérieures aux temps modernes. C'est la prise de
conscience du rôle jusqu'alors en partie ignoré ou nié des forces mat
érielles et économiques qui sert de base à sa critique du caractère
souvent largement illusoire des interprétations que chaque société
se fait d'elle-même.
«Jusqu'ici, toute conception historique a, ou bien laissé complète
ment de côté cette base réelle de l'histoire, ou l'a considérée comme
une chose nécessaire, mais n'ayant aucun lien avec la marche de l'his
toire. . . . Par conséquent, cette conception n'a pu voir dans l'histoire
que des grands événements historiques et politiques, des luttes rel
igieuses et somme toute théoriques, et elle a dû, en particulier, parta
ger pour chaque époque historique \ illusion de cette époque. Mettons
qu'une époque s'imagine être déterminée par des motifs purement
«politiques» ou «religieux», bien que «politique» et «religion» ne
soient que des formes de ses moteurs réels : son historien accepte
alors cette opinion.» (L'Idéologie allemande (1845-46) Paris, Editions
Sociales, 1968, p. 70-71).
On peut ne pas partager les vues de Marx qui, dans cette citation
et d'autres analogues, semble suggérer que la religion n'est qu'une
forme (illusoire) des forces motrices réelles de la société que sont
pour lui les forces matérielles et sociales de la production. On peut,
cependant, admettre qu'en supposant l'existence d'une connexion
intime entre structures économiques et structures politiques, Marx
faisait faire un pas important à l'analyse de l'histoire. MAURICE GODELIER 124
Quoiqu'il en soit ce sont presque certainement ces vues théo
riques qui l'ont amené à employer de façon générique le mot classe
et donc à lui conférer un double sens. Sur le plan des mots cette dual
ité de sens crée une ambiguïté qu'aucune analyse purement «li
nguistique» ne peut éliminer mais qui se dissipe aisément lorsqu'on
replace le mot «classe» dans les textes, c'est-à-dire les contextes
théoriques où il figure. Cependant, l'incapacité de distinguer les cas
où «classe» était employé dans un sens générique ou spécifique a été
source permanente de contre-sens.
Par exemple, du fait que Marx avait employé le mot «classe»
pour désigner les ordres des sociétés grecque ou romaine, beaucoup
d'historiens ont cru que, pour être «marxistes», il leur fallait découv
rir les rapports de classe qui se dissimulaient derrière ou au cœur
de ces ordres. Or, il devrait être clair que Marx ne supposait pas
l'existence de classes cachées derrière les ordres, et que seul un re
gard «marxiste» aurait pu apercevoir. Ce qu'il voulait c'est que l'on
voit différemment ce que les historiens connaissaient déjà. Non pas
voir autre chose mais voir autrement. Tel nous semble ce qui était
en jeu dans son usage du mot «classe» pour désigner les ordres.
Mais revenons au débat sur ordre et classe pour ajouter que
Marx a également employé à plusieurs reprises le mot «Kaste» pour
désigner les ordres dans l'Antiquité et au Moyen Age. Dans les Grun-
drisse il avance une explication de l'origine des castes en Inde où il
voit une forme extrême du développement des organisations tr
ibales. Explication d'autant plus intéressante que dans d'autres pas
sages il suggère que les ordres qui composaient les sociétés grecque
et romaine étaient également un produit de l'évolution et de la dé
composition de sociétés tribales.
«Les tribus des anciens Etats avaient deux fondements possibles,
soit les liens de parenté {Geschlechter], soit la résidence [Ori], Les tr
ibus fondées sur la précèdent dans le temps les tribus fondées
sur la résidence et sont supplantées presque partout par elles. Leur
forme extrême et la plus rigide est l'organisation en castes [die Kaste-
neinrichtung] dont chacune est séparée [getrennt] de l'autre, sans droit
de mariage réciproque et pourvue d'un rang [Würde] très différent;
chacune exerçant une occupation [Beruf] exclusive, immuable.»
(Grundrisse der Kritik der Politischen Ökonomie, Berlin, Dietz Verlag,
1953, édition allemande p. 381; Editions Sociales p. 189).
Marx utilisait donc, comme nous le faisons encore aujourd'hui,
le mot caste avec un double sens, l'un spécifique et renvoyant à
l'Inde et à son système de castes endogames, l'autre métaphorique et
désignant tout groupe social fermé sur lui-même et jouissant d'un
statut particulier, positif ou négatif, selon la nature de activités aux
quelles il se consacre traditionnellement voire héréditairement.
Dans leur sens spécifique, ordres et castes seraient autant de CLASSES, ÉTAT CHEZ MARX 125 ORDRES,
formes de division et d'organisation de la société auxquelles aurait
abouti l'évolution des sociétés tribales et auxquelles auraient corre
spondu différentes formes d'Etat. La Cité-Etat grecque, les Etats-
Royaumes de l'Inde voire les formes d'Etat que Marx, après Hegel,
Montesquieu, etc., a appelées «asiatiques». Mais avant de définir ce
qu'était l'Etat pour Marx, revenons une dernière fois sur l'opposition
entre ordre au sens spécifique et classe au sens également spécifique (et
moderne) du mot.
L'existence de classes au sens spécifique et moderne suppose l'
égalité de principe, juridique, de tous les membres de la société face à
l'Etat, égalité qui n'exclut pas leur inégalité matérielle et sociale
dans l'accès aux moyens de production, aux moyens de subsistance,
à l'argent et aux diverses formes de richesse. Dans la société capital
iste, les rapports différents que les individus et les groupes entre
tiennent avec les moyens de production et avec l'argent et la richesse
suffisent à contraindre les uns à travailler pour les autres. En dehors
de cette dépendance matérielle et économique par rapport aux dé
tenteurs du capital, l'ouvrier n'a aucune obligation personnelle, rel
igieuse, politique ou familiale vis-à-vis du capitaliste.
Par contre, dans les sociétés à ordres ou à castes une telle égalité
de principe entre les individus n'existe jamais et à la limite elle est
impensable, sauf peut-être sur un plan philosophique et abstrait
comme l'ont fait certains stoïciens qui postulaient l'égalité de tous
les êtres humains, grecs ou barbares, hommes ou femmes. Car les
inégalités entre les sexes, les générations, entre ceux qui appar
tiennent au même clan et les autres, entre les membres de la même
tribu et les étrangers, caractérisent également les sociétés tribales
primitives où n'existe cependant pas de division en ordres ou en
castes. Dans la Cité-Etat grecque, par exemple, seuls les citoyens nés
de père et de mère athéniens ont accès à la propriété de la terre, à la
protection des dieux de la cité et à leur culte. Ils ont seuls le droit de
porter les armes et d'exercer toutes les charges politiques et les mag
istratures. Par contre, des Grecs nés libres mais étrangers à la cité
ne pouvaient posséder de terre et la cultiver. D'autres métiers leur
étaient réservés : l'artisanat et le commerce, qui, à la différence de
l'agriculture, étaient censés avilir l'homme libre, i.e., l'homme qui,
selon la célèbre définition d'Aristote «ne dépend pas d'autrui pour
subsister». {Rhétorique 1367 a 32).
Ce n'est donc pas la division du travail qui explique la division de la
cité en ordres, c'est au contraire l'existence des ordres qui induit une
certaine division des activités économiques et leur hiérarchie au sein
d'un système de statuts, au dernier rang desquels on trouvait le
commerce et surtout le commerce de l'argent. L'esclavage existait mais
les esclaves grecs n'appartenaient à aucun ordre, ils étaient hors de la
société humaine officielle, comme l'a souligné J. P. Vernant, tout en

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin