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Pancabuddhabyakarana - article ; n°1 ; vol.55, pg 125-144

De
24 pages
Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient - Année 1969 - Volume 55 - Numéro 1 - Pages 125-144
20 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Martini-Terral
VIII. Pancabuddhabyakarana
In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 55, 1969. pp. 125-144.
Citer ce document / Cite this document :
Martini-Terral. VIII. Pancabuddhabyakarana. In: Bulletin de l'Ecole française d'Extrême-Orient. Tome 55, 1969. pp. 125-144.
doi : 10.3406/befeo.1969.4858
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/befeo_0336-1519_1969_num_55_1_4858PANCABUDDHABYAKARANA
PAR
Ginette MARTINI
Traduit du siamois1.
A Monsieur le Professeur Robert Lingat.
Le Paňcabuddhabyákarana appartient au Paňňásajátaka siamois.
Ce texte n'est pas mentionné dans les tables des récits des Pannâsa
publiées par L. Finot2. Il ne figure pas dans le Jaňmay Pannása3. Il se
trouve par contre dans le dernier fascicule (paru à Bangkok en 1930) de
la traduction siamoise du Paňňásajátaka et également dans l'édition de
1956 de cette traduction4. Il est intégré dans un groupe de trois récits
qui viennent à la suite des 11 jâtaka du Pacchimabhâga et terminent
l'ouvrage5. Il comprend deux développements dont un, le premier, n'est
qu'un abrégé de l'autre. C'est du récit le plus étendu que nous nous
occupons ici.
Ce texte se distingue de plusieurs façons des contes qui le précèdent
dans le recueil.
Il possède une introduction qui lui appartient en propre. Après
avoir invoqué les trois joyaux, l'auteur déclare qu'il va conter en bref le
Paňcabuddhabyákarana. Or, si un exposé de ce genre figure bien en tête
de l'ouvrage, il n'est pas répété devant les jâtaka qui le composent. Il y
(1) Les mots siamois qui figurent dans cet article ont été translittérés selon la méthode
appliquée à la transcription du pâli.
(2) L. Finot, Recherches sur la Littérature Laotienne, BEFEO, 1917, 44-48.
(3) Jaňmay Pannása (Zimmé Pannása) Hamsâvatî Press. Rangoon, 1911.
(4) Paňňásajátaka, édit. de la Bibliothèque Nationale, Bangkok, 1956 II, 954-967.
(5) Le PaňMsajalaka, tel qu'il apparaît dans cette traduction, se compose d'une série
de 50 jâtaka, suivie d'un pacchimabhâga qui comprend : 1 1 jâtaka, 2 exposés du Paňcabuddha
byákarana et deux autres textes intitulés respectivement : Paňcabuddhašakarajavarnaná et
Ánisaňsa phâ2 paňsukula. GINETTE MARTINI 126
a donc lieu de penser que notre récit a été rédigé indépendamment du
Paňňása.
Il n'appartient pas au genre littéraire des Jâtaka, mais se présente
comme un exposé d'histoire religieuse. Par la forme, il est à rapprocher
des chroniques pâli du Laos siamois1.
Il se différencie également des Jâtaka par le fond. Il ne se propose pas
d'enseigner la Doctrine à l'aide d'une leçon exemplaire tirée d'une des
vies antérieures du Buddha Gotama, mais a pour but d'accréditer
comme lieu saint un emplacement du territoire de la Thaïlande, le site
Duň1 Yaň2. Il rapporte, en effet, que les cinq Buddha de notre kalpa
ont foulé ce sol quand ils étaient Bodhisatta. S'y étant rencontrés, ils
prirent en commun la résolution d'y revenir lorsque chacun d'eux aurait
atteint l'Éveil. Les Buddha Kakusandha, Konâgamana, Kassapa y sont
l'un après l'autre passés, y laissant une relique corporelle. Le Buddha
Gotama y est également venu prédire la fondation et la prospérité de la
future cité de Duň1 Yaň2. Metteyya s'y rendra de la même façon, lorsqu'il
se sera éveillé à son tour.
Ainsi, selon le Paňcabuddhabyákarana, Duň1 Yaň2 est terre sainte.
On peut acquérir des mérites en y venant honorer la pierre où les Buddha
s'assoient et prennent leurs repas, le stupa qui contient leurs reliques
et une statue du Buddha Gotama retirée du fleuve à cet endroit.
Un guide archéologique siamois3, publié à Bangkok par le départe
ment des Beaux Arts pour le 2500e anniversaire du Nirvana, témoigne
que les trois emplacements présentés comme sacrés dans notre texte
existent réellement et sont toujours objets de culte4 (voir planches 1 et 2).
(1) Notamment de la Jinakâlamâlinï et du Câmadevïvamsa, édités par M. G. Cœdès :
Documents sur VHistoire Politique et Religieuse du Laos Occidental, BEFEO, XXV, 1925. Le
Câmadevïvamsa contient un Buddhabyâkarana qui rapporte une visite du Buddha à Hari-
pufijaya (о. с, 14).
(2) Dun1 Yaň2 (Thung-Yaňg) est situé à environ 4 km au sud-ouest d'Uttaradit.
(3) Bahnah Hav Cau2 Com Bala P. Bipula Sangràma Porânavatthusthâna 237-238.
(4) Mlle A. Lévy, qui possède ce guide, nous a très aimablement donné la traduction
des passages qui intéressent cette étude, p. 237 : Vat Brah Deen1 Šila Âsana : A environ 7 km
du chef-lieu de district de Lap Lee, dans la commune de Dun1 Yaň2, se trouve un trône de
pierre sur la montagne Jok (Jok, en siamois, a le même sens que le mot pâli Kandara). Il est
large de 8 pieds, long de 9 pieds 8 pouces, haut de 3 pieds. Il est très vénéré. Fait de latérite
et sculpté en forme de couche de Buddha, il est recouvert d'un mandapa. Ce trône est de
l'époque d'Ayuthia. On ignore qui l'a élevé. Sur les murs du vihâra, des dessins anciens
reproduisent l'histoire de Saňkha Doň (« conque d'or »)... Une cérémonie d'hommage a lieu
chaque année aux mois de février et mars. Une grande foule de pèlerins s'y rend régulièrement.
(L'histoire de Conque d'or appartient au Paňňásajátaka, о. с. Suvarnasaňkha jâtaka II,
217-280). — P. 238. Vat Brah Y\n : Éloigné d'environ 7 km du chef-lieu du district de Lap Lee,
il est situé au 6e village de la commune de Duň1 Yaù2. Il est placé sur la montagne jok. Cette
pagode possède une empreinte des pieds du Buddha sur un morceau de latérite.
empreinte est recouverte d'un mandapa... Une légende rapporte que le Buddha s'est tenu
là... Il y a en outre une statue représentant le Buddha en train de vaincre Màra. Coulée en
un alliage de cuivre, cette statue est de l'époque de Sukhoday. Elle est haute de 1,85 m ;
le devant des genoux est large de 1,40 m. — P. 238. Brah Paramadhâtu : A environ 8 km du
chef-lieu du district de Lap Lee, dans la pagode du saint reliquaire, au 3e village du district
de Lap Lee, dans la commune de Duň1 Yaň2, le saint reliquaire est un grand cetiya. Il passe
pour renfermer une relique corporelle du Buddha. PAftCABUDDHABYÂKARANA 127
Outre son intérêt documentaire pour l'histoire du Bouddhisme Thaï,
le Paňcabuddhabyákarana éclaire un certain nombre de pratiques
cultuelles, observées au Cambodge, au Laos et en Thaïlande, qui attestent
l'habitude, originale dans un milieu bouddhiste Theravâdin, d'associer
étroitement les cinq Buddha.
Mme Porée-Maspéro en a relevé plusieurs exemples chez les Camb
odgiens. On lit, en effet, dans son ouvrage « Cérémonies des Douze
Mois»1 :
P. 11 — «Bougies et baguettes d'encens» : Les baguettes vont
presque toujours par groupes de cinq.... l'opinion orthodoxe est que,
si l'on brûle cinq baguettes d'encens, c'est en l'honneur des cinq
Buddha. »
P. 13 — « Offrandes de nourriture : Elles sont comptées par plateaux,
supposant, en général, cinq bols contenant des aliments de même caté
gorie... Les chiques de bétel, les cigarettes, qui les complètent vont égal
ement par cinq. »
P. 48 — « La quinzaine des morts : en général, les ben2 croissent
en nombre, depuis le premier jour où il n'y en a qu'un, jusqu'au dernier où
il y en a quinze. Mais il y a des variantes locales. Dans tel village, on
fait cinq ben qui représentent les cinq Buddha. »
Dans une autre étude du même auteur intitulée « Cérémonies
Privées des Cambodgiens »3, on relève encore :
P. 22 — « Symbolisme des nombres ».... cinq est un nombre fréquent
lorsqu'il s'agit d'offrandes. Il correspond aux points cardinaux et au cen
tre, aux divinités régentes de l'espace et aussi aux Buddha du passé,
du présent et de l'avenir.
A. Leclère avait noté, à propos de la consécration d'une statue du
Buddha : « entre les deux statues4, on met cinq fleurs de lotus non épa
nouies en bois sculpté qui se déploient en éventail, emblèmes sacrés des
cinq Buddha de notre kalpa5. »
Une représentation de ces cinq Buddha, vulgarisée par l'imagerie
populaire, les montre accompagnés d'une part du bouton de lotus qui
est leur symbole et d'autre part de l'animal dont ils avaient respectiv
ement revêtu la forme, lors de l'existence dont notre texte narre un épisode.
Une seule différence se remarque : l'animal associé à Metteyya est un
tigre sur l'image cambodgienne6 et un lion dans notre texte. Par contre,
(1) Cérémonies des Douze Mois. Fêtes Annuelles Cambodgiennes. Publication de la
Commission des Mœurs et Coutumes du Cambodge.
(2) Boules de riz gluant offertes aux morts.
(3) Cérémonies Privées des Cambodgiens. Phnom-Penh. Éditions de l'Institut Bouddhique,
1958.
(4) La statue à consacrer est placée au-dessous d'une statue déjà consacrée.
(5) A. Leclère, Cambodge, Fêtes Civiles et Religieuses. Paris, Imprimerie Nationale, 1917,
143. Voir aussi Le Buddhisme au Cambodge, p. 458.
(6) Voir planche 4. 128 GINETTE MARTINI
sur une gravure siamoise1 reproduisant également les cinq Buddha,
l'animal figuré au-dessous de Metteyya est bien un lion.
Au Laos, la croyance populaire interprète la cérémonie du flottage
des lumières comme un rite d'hommage à la mère des cinq Buddha.
Parlant des « festivités populaires » qui accompagnent la fête des
eaux, M. P. Nginn écrit2 :
« La plus importante est sans doute le lancement sur le fleuve, la
veille de la course de pirogues, de petits radeaux illuminés, en bambou
ou en tronc de bananier... Dans l'esprit des gens, ces illuminations
constituent une propitiation au souvenir de la « Mère des Cinq Buddha »,
à l'époque où celle-ci se manifesta sous la forme d'un corbeau blanc. »3
Et M. Nginn précise que ce rite reproduit les prescriptions d'un
jâtaka*.
Un conte d'origine cambodgienne associe de la même façon le souve
nir de la mère des cinq Buddha et le rite du flottage des lumières. Nous
devons de le connaître à Mme Thierry qui en possède un manuscrit en
caractères mûl, venant de Phnom-Penh. Ce texte intitulé : Ka'êk sâr,
« La corneille blanche », ne porte ni date ni nom d'auteur. Il ressort
(1) Cette gravure se trouve dans un guide intitulé Siam, qui ne porte ni date ni nom
d'auteur. Il est composé uniquement de photographies qui reproduisent des sites, des monu
ments et des œuvres d'art siamois. Chaque vue s'accompagne d'une courte légende en siamois
et en anglais. Voir planche 3.
(2) P. S. Nginn « Le Carême et la Fête des Eaux » France-Asie, mars-avril 1956, 961 et ss.
(3) Dans le Mâleyyadevattheravatthurp., un pauvre arracheur d'herbe se réincarne comme
dieu pour avoir donné une part de son repas de riz à un corbeau. Le texte précise que celui
qui fait un don quelconque à un animal, et en particulier à un corbeau, reçoit le centuple de
ce don même :
tass' kâkâdike eva tiracchâne dânassa phalam dânam satam datvàna labhati koci dâyako pi | ||
Ms. n° 326 du fonds pâli de la Bibliothèque Nationale de Paris intitulé : brah mâleyyasutra,
kï recto.
Dans les inscriptions du Cambodge, la mère des Buddha est assimilée à la Prajnâpàramitâ
(cf. G. Cœdès, Inscriptions du Cambodge III, 67, 68 ; V, 99, 101 ; 283, 286 ; VI, 199, 207).
(4) Voici ce jâtaka, tel que M. Nginn le rapporte dans l'article cité : « Un jour, dans le
nid qu'elle avait construit sur un arbre, au bord d'un fleuve, un corbeau femelle pondit cinq
œufs. Or il advint qu'à la suite d'un coup de vent, le nid tomba dans l'eau et fut emporté
par le courant. Après avoir longtemps flotté, il finit par échouer sur un banc de sable où,
l'ayant découvert, une poule, une nâgî, une tortue, une vache et un serpent femelle prirent
chacune un œuf pour le couver.
« Après un certain temps, il en sortit cinq garçons qui, devenus grands, furent si affligés
d'apprendre leur origine qu'ils décidèrent de se faire anachorètes. Ainsi, conservant le secret
de leur naissance, vécurent-ils séparés les uns des autres.
« Mais... ils finirent par se retrouver... dans la forêt, où chacun pour sa part était parti
chercher des baies. C'est alors que, s'étant mutuellement confié leur origine, ils apprirent
qu'ils étaient nés tous les cinq de la même mère : un corbeau blanc. D'un commun accord,
ils décidèrent de tout faire pour revoir celle qui leur avait donné le jour.
« Or, du fond du ciel où elle était devenue Phrom (lire : Brahma), la mère corbeau avait
tout entendu. Afin donc d'aider ses enfants à réaliser leur vœu, elle leur apparut sous la forme
d'un ermite et leur dit : « Si vous pensez à votre mère, construisez des barques illuminées,
que vous laisserez emporter par le courant tous les ans le 15e jour du 11e mois. » paňcabuddhabyAkarana 129
d'une remarque faite au cours de la narration qu'il est l'œuvre d'un
religieux1.
On voit que les différences sont minimes entre les exposés laotien et
cambodgien. La version rapportée par M. Nginn, probablement de
mémoire, est visiblement altérée. Il est peu vraisembalble que les
cinq animaux qui recueillirent les œufs de la corneille comprennent à
la fois une nâgï et un serpent femelle.
Il est également évident qu'un ermite joue un rôle dans le récit,
encore que ce soit la corneille blanche, mère des cinq Buddha, qui,
devenue Brahma, emprunte cette forme pour apparaître à ses enfants,
dans le texte laotien, tandis que, dans la version cambodgienne, l'ermite
est leur maître spirituel.
Ce texte a plusieurs points communs avec le Pancabuddhabyâkarana :
II rapporte une rencontre des cinq Bodhisatta destinés à devenir les
Buddha Kakusandha, Konâgamana, Kassapa, Gotama et Metteyya.
Les mères adoptives des Bodhisatta ont les formes animales que les
Bodhisatta eux-mêmes présentent dans notre récit. Les séquences :
« poule, nâgï, tortue, vache, tigresse » et « coq, nâga, tortue, bœuf,
lion », sont parallèles. Le lion remplace la tigresse dans le Pancabuddhab
yâkarana, mais il possible que la distinction entre les deux fauves
demeure imprécise dans une région où les lions ne se trouvent pas. Plus
probablement le Cambodge et le Siam ont, sur ce point, des traditions
légèrement divergentes car cette dissimilitude se retrouve dans l'ima
gerie des deux pays (voir planches 3 et 4).
(1) Voici un résumé de ce conte, d'après la traduction que Mme Thierry en a faite et
qu'elle nous a aimablement permis d'utiliser : « Un couple de corneilles blanches avait établi
son nid au bord de l'eau, sur un arbre udumbar. Bientôt la femelle pondit cinq œufs. Mais
un orage arracha le nid et les cinq œufs tombèrent à l'eau. Ils furent recueillis par une poule,
une nâgï, une tortue, une vache et une tigresse.
La corneille, désespérée, devint la proie d'un aigle qui l'emporta en haut d'un arbre pour
la dévorer. Mais ses cinq œufs contenaient « cinq grands Bodhisatta, cinq êtres de sagesse »,
aussi la corneille alla-t-elle se réincarner au ciel de Brahma, comme Mahâbrahma en personne.
Au moment de l'éclosion, les œufs laissèrent voir cinq jeunes princes « brillants comme
l'or, resplendissants de beauté ».
Une fois grands, les jeunes gens qui songeaient avec tristesse à leur étrange naissance
et désiraient acquérir des mérites afin de parvenir à l'état de Buddha, s'en allèrent vivre
en solitaires dans l'Himavant où, s'étant rencontrés, « ils s'interrogèrent les uns les autres
et décidèrent de ne pas se quitter ».
Quand ils eurent accompli sept jours d'austérités auprès d'un saint ermite, ils se mirent
à dégager une chaleur intense qui monta jusqu'au ciel et éveilla l'attention de Brahma.
Revoyant alors sa vie antérieure, « la corneille Grand Brahma prit son vol et se posa
parmi ses cinq fils ». Après leur avoir révélé le secret de leur naissance, elle leur fit cette
recommandation : « Afin de vous acquitter envers votre mère de la reconnaissance que vous
lui devez, voici que ce que ferez :
« Quand sera venu le moment de la pleine lune du mois d'Asoc, vous fabriquerez des
lampes à huile et vous les allumerez, en vous souvenant qu'à ce moment-là, votre mère la
corneille pleurait et se lamentait le long du rivage, vous cherchant avec désespoir sans vous
retrouver. »
Et le conteur conclut :
« Désormais, sans y manquer une seule fois, ils allumèrent des lampes à la pleine lune
du mois d'Asoc. Chacun d'eux, après une longue vie en religion, devint l'un des cinq grands
Buddha. Et depuis ce temps-là, nul ne manque, à la pleine lune du mois d'Asoc, d'allumer
des lampes pour rendre hommage à la corneille blanche, à la mère des cinq Buddha. » 130 GINETTE MARTINI
Les Bodhisatta adoptent la même conduite dans les deux narrations :
Ils se retirent du monde pour acquérir des mérites en vue de devenir
Buddha.
Ils se rencontrent dans la solitude.
Ils décident de méditer en commun.
On pourrait peut-être même retrouver dans le personnage de l'ermite
le correspondant du Grand Thera qui interprète le miracle de la relique et
incite les populations à venir se fixer à Duň1 Yaň2 pour assurer le service
du stupa et le rayonnement de la doctrine1.
Ainsi, il semble bien y avoir au Cambodge, au Laos et en Thaïlande,
une tradition touchant les cinq Buddha. Des textes, qui se recoupent,
rédigés dans ces pays mêmes, les ont rendus familiers aux populations
en les intégrant dans la vie nationale. Il est fort possible que ces cinq
Buddha soient à l'origine de nombre de dispositions par cinq, dans les
différents domaines qui intéressent le culte.
(1) M. Nginn, dans l'étude que nous avons citée conteste, en dépit du jâtaka, l'origine
bouddhique de la cérémonie du flottage des lumières. Nous nous bornerons à constater
l'existence, dans la croyance populaire, d'une interprétation bouddhique de ce rite.
Il semble, en effet, que le bouddhisme, probablement dans la mesure où il devenait,
en Asie Sud-Orientale, à la fois bouddhisme royal et bouddhisme d'église, ait opéré une sorte
de mainmise sur les croyances, captant à son profit les rites existants en les marquant de son
sceau. Il paraît avoir utilisé dans ce but des contes et des légendes dont le sens a été infléchi
et adapté.
Parallèlement, par un processus analogue à celui qui s'est manifesté dans les régions
où la Doctrine a pénétré tardivement (cf. E. Lamotte, Histoire du Bouddhisme Indien, 135),
il a pris en quelque sorte possession du sol en le sacralisant.
Par l'action conjuguée du sangha et des rois (cf. fondation de « Buddhapàda » par le roi
Lô T'ai, G. Gœdès, Les États Hindouisés ď Indochine et d'Indonésie, édition revue et mise à
jour 1964, 398 et Recueil des Inscriptions du Siam I, 89, 90, 127, 129), le culte a été adapté
aux besoins de populations naturellement peu entraînées aux spéculations abstraites et
dont le tempérament est réaliste. La quête individuelle de la connaissance dans un effort
de réflexion solitaire, prêchée par le Buddha, était peu accessible au commun des hommes
et se prêtait mal aux exigences d'une église d'état. Pour s'implanter solidement et perdurer
loin de sa terre d'origine, le Bouddhisme a dû multiplier ces foyers autour desquels les groupes
resserrent leur cohérence et exaltent leur ferveur, d'où le développement, si remarquable
en Asie Sud-Orientale, du culte des reliques, des statues du Buddha et des lieux saints.
M. Lafont a observé, dans la région de Muong-Sing, un mode d'implantation du
Bouddhisme chez les T'ai Lu et les T'ai Neua tout à fait analogue à celui que nous relevons
ici (P. B. Lafont Le That de Muong-Sing, Bulletin de la Société des Éludes Indochinoises
XXXII, 1, 39-57. PAftCABUDDHABYÂKARANA 131
PANCABUDDHABYÀKARANA1
Traduction
Namàmi sugalam nâtham seftham dhammam sugatena dïpiiam
saňghaň ca varam puňňakkheltam vanditvâ ratanattayam
imam pancabuddhabyâkaranam пита pavakkhâmi samâsena iti
« Je rends hommage au Bien allé, au Protecteur, au Dhamma
suprême exposé par le Bien allé et à la Communauté, champ
de mérite excellent ; après avoir salué les Trois Joyaux, j'expo
serai en bref la prédiction des Cinq Buddha. »
Voici ce que j'ai entendu2 : Au temps jadis, cinq Bodhisatta, à savoir :
Kukkusandha3, sous la forme d'un coq sauvage, Konâgamana, sous la
forme d'un roi des nâga, Kassapa, sous la forme d'une tortue, Gotama,
sous la forme d'un taureau royal, et Srï-Ariyametteyya, sous la forme
d'un roi des lions, accomplissaient, chacun de leur côté, les pâramï des
écritures.
En ce temps-là, le Bodhisatta coq, qui souhaitait devenir Buddha,
vint observer les Préceptes près d'une faille de la montagne Kandara,
et le Bodhisatta roi des nâga, qui désirait devenir Buddha, vint sembla-
blement observer les Préceptes dans cette montagne
Ayant rencontré le Bodhisatta coq sauvage, le Bodhisatta roi des
nâga lui demande :
— Dans quel dessein êtes-vous venu demeurer ici en solitaire ?
Le Bodhisatta coq répond :
— J'observe en ce lieu les Préceptes en vue de devenir Buddha dans
les temps à venir. Mais, vous, quel désir avez-vous en venant demeurer
ici ?
Le Bodhisatta roi des nâga répond :
— J'observe ici les Préceptes en vue de devenir Buddha également.
Le Bodhisatta coq poursuit :
— Vénérable roi des nâga, nous avons le même désir. Nous observe
rons donc tous les deux les Préceptes ici.
(1) M. P. Jaini qui prépare à Londres une édition critique des Paňňásajátaka nous a
aimablement assuré que l'original de ce texte figurait bien dans le Paňňása pâli.
M. Cœdès a bien voulu nous indiquer qu'un manuscrit portant ce titre est mentionné
sous le n° 33 dans la liste des manuscrits pâli de la Bibliothèque Nationale de Bangkok.
(2) Nous prions M. le Professeur Lingat qui a bien voulu contrôler notre traduction et
dont les remarques nous ont permis de l'améliorer, d'accepter l'expression de notre très
vive reconnaissance.
(3) Cette graphie est attestée dans l'édition siamoise du Tipitaka. (cf. Buddhavamsa
vol. 33, p. 259).
(4) Metteyya occupe une place importante dans la littérature pâli d'Indochine. Un
long développement lui est consacré dans le Dasabodhisattauddesa, F. Martini, BEFEO
XXXVI 2, 1-10, et également dans le Máleyyadevatlheravatthum étudié par le R. P. Denis. 132 GINETTE MARTINI
Là-dessus, les deux Bodhisatta observent dans la paix les Préceptes
sur cette montagne.
Par la suite, le Bodhisatta tortue, le Bodhisatta bœuf et le Bodhisatta
lion, qui désiraient, chacun de leur côté, devenir Buddha, vinrent, l'un
après l'autre, observer les Préceptes dans cette montagne.
Après s'être fait mutuellement accueil, les Cinq Bodhisatta posent
cette consigne :
« Vénérables amis, l'endroit où nous sommes venus observer ensemble
les Préceptes, sera nécessairement un haut-lieu. Lorsque nous serons
devenus Buddha, au cours d'un même kalpa, il faut absolument que celui
d'entre nous qui atteindra l'Éveil le premier vienne faire connaître ici
son état de Buddha. »
Quand le Bodhisatta coq sauvage fut devenu le parfait Buddha
Kukkusandha, il vint s'asseoir sur la pierre de la montagne Kandara ;
passant sa main sur sa tête, il donna un cheveu1 à un groupe d'arahant.
Ces religieux ont confié le cheveu du Buddha au grand roi Ašoka et le
roi Ašoka a déposé cette relique à Duň1 Yaň2. 2
Le Buddha Kukkusandha a fait alors cette prédiction :
« Quand le Tathàgata se sera complètement éteint, un grand roi
viendra déposer la relique du Tathàgata en ce lieu. Lorsque la Doctrine
du Tathàgata aura fait son temps, il y aura encore ici les Doctrines de
Quatre Buddha, à savoir : Konâgamana, Kassapa, Gotama, Sri Ariya-
Mettraiya3, et un grand roi se trouvera chaque fois pour déposer en
ce lieu une relique de ces Buddha jusqu'à la Doctrine de Sri Ariya-
Mettraiya.
Une fois, du temps où notre Maître à tous vivait encore, il revenait
de l'île de Laňka4, des cités de Sâvatthï, de Kosambï, de Hamsavatï, de
Râjagrha, où il était allé secourir les êtres5. Accompagné de cinq cents
religieux parvenus à la sainteté, il s'arrêta sur la pierre de la montagne
Kandara6, en dehors de Duň1 Yaň2. Alors, un homme nommé Eyyah qui
(1) C'est le geste du Buddha Gotama envers les marchands Tapassu et Bhalluka, Jâtaka
I, 81.
(2) M. le Professeur Luce, qui a bien voulu s'intéresser à ce travail, nous a indiqué que
ce nom dénote une cité mône.
(3) Cette graphie résulte d'une interférence du sanskrit Maitreya avec le pâli Metteyya.
(4) Les chroniques singhalaises dont l'influence sur notre texte est sensible rapportent
trois visites du Buddha Gotama à Ceylan. Cf. Dïpavamsa chap. I et II et Mahâvarnsa chap. I,
XV.
(5) Ce rôle de « compatissant » du Buddha et des saints bouddhiques a inspiré les hagio-
graphes indochinois. Cf. Malay phôt lôk. P. B. Lafont. Inventaire des Manuscrits des Pagodes
du Laos, BEFEO t. LU, 2, 452.
(6) Un passage similaire du Sâsanavamsa conte la venue du Bienheureux dans le
Yonakarattha et comment il y prédit la fondation de « Haribhuňja ». G. Cœdès, Documents
sur VHistoire Politique et Religieuse du Laos Occidental, 180.
Dans la Jinakâlamâlinï, le roi des corbeaux blancs conte au roi Âdicca une visite du
Buddha à Haripuftjaya, G. Cœdès, о. c, 40.
Cette chronique mentionne aussi la venue du Buddha non loin d'Ayojjapura. Il s'assit
alors sur une pierre noire qui devint un objet de vénération pour les hommes et les dieux,
si bien qu'on l'appela « Pierre du Respect », G. Cœdès, о. с, 60.
Également, dans le Câmadevïvamsa, le Buddha visite le futur emplacement de la cité
d'Haripunjaya et y fait une prédiction. G. Cœdès о. с, 14. Voir aussi l'inscription thai
n° XXX dans Mission Pavie H, 482. PAŇCABUDDHABYAKARANA 133
commandait à mille hommes1, étant fils du chef de l'endroit, rencontra
le Maître assis sur la pierre en compagnie des cinq cents arahant. Il fut
pris d'une grande dévotion. Le Maître prêcha les règles morales et
l'enseignement Bouddhique à Eyyah et aux villageois et tous, Eyyah en
tête, firent des offrandes en hommage au Buddha, lui donnant toutes
sortes de choses à commencer par des pastèques2.
Le Maître les fit se détacher de la cupidité, de la colère et de l'erreur,
puis il leur enseigna la Loi, leur prêtant ainsi assistance.
Cette fois là, le Vénérable thera Ânanda, qui portait le bol de notre
maître, pénétra à sa suite dans la montagne Kandara, en dehors de la
cité de Duň1 Yaň2, puis il suspendit le bol à la branche d'un jujubier.
C'était l'heure du repas et le thera Revata dit à Ànanda :
— Ami Ânanda, c'est l'heure de manger. Voulez-vous inviter notre
Maître à prendre son repas ?
Aussitôt Ânanda s'avance et invite le Maître en ces termes :
— Maître, l'heure du repas est arrivée. Que le Maître veuille bien se
rendre à l'extérieur de Duň1 Yaň2, derrière la montagne Kandara.
Quand ce fut fait, Ânanda portant le bol du Maître, accompagne le
Bienheureux à l'endroit indiqué. Une fois arrivé, il plie la robe et la
dispose pour que le Maître s'assoie là. »
Or, l'endroit où le Maître prend place est justement celui où les
Cinq Buddha s'arrêtent3. Une fois assis, ils y prennent pareillement leur
repas.
Quand le Maître eut fini de manger, il se prit à sourire4. Aussitôt les
thera Ânanda et Revata l'interrogent :
— Que le Maître daigne expliquer pourquoi il sourit présentement.
Le Maître répond aux thera :
— Bientôt, c'est certain, un yaksa va venir offrir au Tathâgata une
cruche de cristal pleine d'eau.
A l'instant, ce yaksa apporte une cruche de cristal pleine d'eau.
Foulant aux pieds quatre fourmis nâm, grosses comme trois poings et
longues de trois coudées, en train de humer l'odeur du repas du Bien
heureux, il les chasse et offre la cruche d'eau au Bienheureux.
Après l'avoir acceptée, le Maître prêche les cinq Préceptes au yaksa5 :
(1) Litt. : plus grand que mille hommes.
(2) Sur le rôle légendaire des cucurbitacées au Laos, voir La légende des Courges, France-
Asie 118-119, p. 1047.
(3) Nombreuses sont les places où les Buddha du passé sont censés s'être arrêtés et
assis. Cf. Dïpavamsa II, 66, 69 ; Mahâvamsa XV, 155, 164, 166 ; Louis Finot, Recherches
sur la Littérature Laotienne, 69 ; et Hiuan-Tsang : Buddhist Records of the Western World,
translated by Samuel Beal : I, 99, 109, 172, 178, 180, 202, 221, 224, 225, 230, 236, 240. II,
46, 102, 156, 187, 201, 205, 208, 280, 281, 282.
(4) C'est le signe que le Buddha va faire une prédiction. Cf. Documents sur VHistoire
Politique et Religieuse du Laos Occidental, G. Cœdès (Sâsanavamsa, ch. IV), 180.
(5) Thème de la conversion des Yakkha : cf. Vidhurapanditajâtaka, Jâtaka VI, n° 545.
Se retrouve dans un autre récit des PaňMsa : Paňňásajátaka n° 3, Sudhanukumâra ;
Jaňmay Pannâsa n° 20, Sattadhanu.

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