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Peano lecteur de Meillet : logique, grammaire comparée et langue internationale - article ; n°107 ; vol.26, pg 96-111

De
17 pages
Langages - Année 1992 - Volume 26 - Numéro 107 - Pages 96-111
16 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Dan Savatovsky
Peano lecteur de Meillet : logique, grammaire comparée et
langue internationale
In: Langages, 26e année, n°107, 1992. pp. 96-111.
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Savatovsky Dan. Peano lecteur de Meillet : logique, grammaire comparée et langue internationale. In: Langages, 26e année,
n°107, 1992. pp. 96-111.
doi : 10.3406/lgge.1992.1645
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/lgge_0458-726X_1992_num_26_107_1645Dan SAVATOVSKY
IUFM-Créteil
CNRS, URA 381
PEANO LECTEUR DE MEILLET
Logique, grammaire comparée et langue internationale
Les raisons traditionnellement admises pour justifier une séparation stricte, quant
aux fondements, entre la logique et la linguistique, ressortissent le plus souvent à la
sémantique : la logique viserait à établir le sens, identifié à la valeur de vérité des
énoncés. La linguistique en revanche, indifférente à la vérifonctionnalité, présupposer
ait le sens ; elle le tiendrait pour acquis au moment d'entreprendre la description des
régularités d'une langue. Le seul préalable qu'elle admettrait, c'est qu'il y ait du sens,
en aucun cas qu'on ait eu à déterminer ce qu'il est.
Moins étudiées et réputées moins décisives, les lignes de partage entre les deux
disciplines nous semblent pourtant encore plus nettes quand on passe du point de vue
de la sémantique à celui de la sémiologie. On peut certes estimer que le programme
sémiologique imaginé par une partie de la linguistique de ce siècle est ambitieux,
puisqu'il tend à inscrire la linguistique dans le cadre d'une sémiologie généralisée,
d'allure anthropologique. Certains, comme J. C. Milner [1978 p. 56], ont pu douter que
ce programme ainsi formulé ait eu sa source dans la linguistique saussurienne dans la
mesure où il reposerait sur une théorie générale du signe, absente du Cours de
linguistique générale.
En présupposant qu'une théorie du signe n'est rien d'autre qu'une théorie des
différents types de signes, il faut bien admettre en effet que les propriétés tout à fait
singulières que Saussure reconnaît au biface rendent les langues naturelles incommens
urables avec les autres systèmes de signes. Cette approche du saussurisme offre en
particulier l'avantage de le finaliser en vue d'une théorie pour laquelle la spécificité du
langage naturel, organe mental, ne présente plus aucun doute (on aura reconnu la
grammaire generative).
Mais l'absence d'une théorie du signe dans le C.L.G., telle qu'elle est ainsi
présupposée, ne va pas de soi. Elle repose au fond sur l'idée d'une différence de nature
entre signe linguistique et signe quelconque. Sans entrer dans les détails, nous voudrions
rappeler ce passage connu des Sources Manuscrites dans lequel Saussure indique que la
linguistique peut bien être considérée comme une science historique, parce que « son
objet représente des actes humains, réglés par la volonté et l'intelligence et qui
intéressent la collectivité », pourvu cependant « qu'on distingue des degrés de la volonté
(consciente ou inconsciente) : l'acte linguistique est le moins réfléchi, le moins préméd
ité, le plus impersonnel de tous. Mais il n'y a là qu'une différence de degrés » [Saussure
m Godel, 1957 : p. 38].
En quoi ces difficultés intéressent-elles la logique ? Il faut ici se reporter à ce moment
précis de l'histoire de cette discipline, contemporain de l'élaboration des principes
linguistiques de Saussure, moment où elle finissait d'entreprendre, elle aussi, avec les
travaux de Frege, Peano ou Russell, de poser ses fondements. Moment contemporain de
ce que l'on pourrait nommer, par analogie, la « crise des fondements » de la grammaire
comparée qui aboutit à la formulation des principes linguistiques de Saussure ou à la
mise au point méthodologique de Meillet. Moment singulier où les deux disciplines,
96 longtemps conjointes, voire indiscernables quant à leur objet, puis séparées depuis la fin
des grammaires générales et les premiers développements du comparatisme, se sont
d'une certaine manière retrouvées, précisément à la faveur de la crise qui les affectait,
l'une et l'autre. Comme si, au moment de remanier radicalement leur programme,
chacune pour son compte, de lui constituer un nouveau socle, et avant de passer à la
réalisation de ce programme, ce qui allait en quelque sorte les séparer à nouveau, ces
deux sciences s'étaient données à résoudre la même difficulté.
Certes constater la simultanéité des moments critiques ne suffit pas ; en inférer
l'existence de segments communs de réflexion non plus, étant donné la rareté des
emprunts d'ordre conceptuel ou méthodologique, des références explicites dans les
travaux appartenant à chacune des deux disciplines aux procédures d'analyse et aux
objets d'études de l'autre. Le cas de Grassmann, logicien et mathématicien, publiant
dans le domaine des études indo-européennes, est trop isolé, le choix par Couturat ou
Peano d'un projet de langue internationale comme point de convergence du logique et
du linguistique sont trop peu typiques pour qu'on puisse parler, sans plus de précisions,
d'un moment commun. Mettre en valeur les amorces de « formalisation » en linguisti
que ou le souci, présent chez Frege, de fixer le statut, de décrire les propriétés des
énoncés en langue naturelle difficilement éradicables des formulaires logico-
mathématiques est également insuffisant si l'on désigne, à travers ces deux types
d'opérations, un mode d'appropriation par chacun des domaines de procédures ou
d'objets réputés appartenir spécifiquement à l'autre, mais sans que soient pris en
compte de part et d'autre les résultats obtenus par le domaine auquel on emprunte : la
description des corpus de langue d'un côté, la menée du projet réductionniste visant à
asseoir les sciences mathématiques sur la logique symbolique, de l'autre. Bref, parler de
« problèmes communs » suppose le choix d'un point de vue à partir duquel on puisse
ressaisir les convergences. Ce point de vue, nous semble-t-il, est celui de la sémiologie.
Si l'on opère un changement de perspective : identifier le sens du projet sémiologi-
que, non pas du point de vue exclusif de la linguistique, ni même celui de la logique,
mais de celui d'une théorie du signe, nous poserons d'une part qu'elle est bien présente
dans la linguistique de l'époque, qu'elle l'est aussi dans l'œuvre fondationnelle de la
logique, mais qu'elle ne l'est, ici et là, que dans la mesure où il s'agit bien d'examiner
le statut des différents types de signes.
Parcimonie des signes
Or à cet examen, la logique formelle a apporté nous semble-t-il une rigueur que la
linguistique n'a pas montrée. Ce qui est remarquable, c'est que cette s'est
manifestée sur le terrain même où nous venons de dire que la linguistique avait
l'habitude de camper, celui d'une hétérogénéité radicale du signe et du
signe logique. Mais au lieu de procéder par constat à une séparation inerte, d'admettre
cette hétérogénéité comme acquise, par indifférence, à la manière de la linguistique, la
logique ne l'a admise qu'au terme d'une réflexion faisant le plus largement part à
l'exigence d'une commensuration.
Il y a bien des manières de comprendre la différence entre un symbole logique et un
signe linguistique. L'un est écrit, l'autre oral ; l'un artificiel, l'autre naturel etc. Mais
outre que les critères de ces distinctions s'apparentent souvent à ceux qui permettent
d'énoncer les vertus dormitives de l'opium, ils ont en définitive peu de choses à voir avec
ce qui nous occupe ici : la sémiologie. Si l'on s'attache à la portée sémiologique des
formalismes, à la question d'une théorie du signe qui serait présente ou absente, et dans
chacun de ces deux cas, conjointement ou séparément dans les linguistiques et les
97 du début de ce siècle, le critère de comparaison qui nous paraît le plus pertinent logiques
est celui qui permet de mettre en regard Yentropie des systèmes de signes que la pensée
linguistique entraîne et la parcimonie logiciste fondée en doctrine par le réductionnisme
et qui forme le noyau dur de son projet de fondation.
Le réductionnisme a d'abord concerné bien entendu les mathématiques et la
question de savoir à quelles conditions elles pouvaient être, dans leur diversité,
ramenées à un seul système de propositions primitives, en éliminant l'intuition. Mais du
coup il fallait examiner ce que les différents domaines des mathématiques pouvaient
avoir de commun qui rendît possible cette réduction : être faits de symboles, constituer
des langages. De là à examiner le type de symboles que la logique offrait, ce qui ne
pouvait se faire qu'au regard d'autres types de signes, particulièrement ceux du langage
ordinaire, c'est ce pas qu'ont franchi, comme on sait, Peirce, Frege ou Russell ; mais
aussi Peano, à sa manière : on le sait moins.
Pour ce qui est de la linguistique, l'inflation des systèmes de signes — le
sémiologisme — était sans doute virtuellement contenu dans le Cours de linguistique
générale, mais il n'a trouvé à se développer que bien plus tard. En revanche l'extension
progressive à tous les degrés de la langue des procédures descriptives qui avaient été
mises au point pour la morphologie d'abord puis pour la phonétique ; la reconnaissance par le comparatisme que des langues de plus en plus nombreuses, à première
vue étrangères, appartenaient en réalité à la même famille indo-européenne ; la
multiplication des aspects sous lesquels deux signes linguistiques quelconques
pouvaient être comparés, distingués, identifiés ou substitués l'un à l'autre, tout ce
travail de différenciation et d'extension à des entités en nombre toujours plus élevé du
statut de signe linguistique, tel était le résultat d'un siècle de grammaire comparée.
L'un des mérites de Peano, dont l'œuvre logique est méconnue — même si son nom
est associé à l'invention d'un symbolisme encore en usage pour l'essentiel — aura été,
seul parmi ses pairs, de prendre en compte ces résultats. Mais en tentant de les
interpréter à la lumière des exigences de sa propre discipline. Parmi ces exigences, la
plus radicale, celle d'une parcimonie des signes et des types de signes, est présente de
part en part dans son Formulaire, mais aussi dans un domaine dont il faudrait dire qu'il
a été l'objet d'un oubli encore plus marqué s'il n'avait été, dès le début, tout à fait
étranger aux préoccupations des logiciens de son temps, à l'exception notable de
Couturat : l'invention langagière, la création de langues internationales auxiliaires
(L.I.A.).
La langue internationale
Les L.I.A. du XIXe siècle sont filles de la linguistique de leur temps : le comparat
isme. La comparaison des langues, en particulier celle des langues d'une même famille,
permet de dégager les éléments communs susceptibles de former le noyau d'une L.I.A.
à venir. Elle assigne des tendances à l'œuvre dans toutes ces langues apparentées et qui,
plus ou moins abouties, permettent qu'on les hiérarchise selon des critères d'économie,
de régularité ou de « rationalité », fournissant ainsi de nouveaux schémas pour
l'élaboration des typologies de langues. Au double souci taxinomique (classer les
langues) et technique (créer de nouvelles langues) s'ajoute ainsi un point de vue
« logique », comme chez Jespersen [1894], pour lequel les langues modernes représen
tent un moment supérieur de l'expression linguistique parce que les formes grammatic
ales y sont simplifiées (en particulier raccourcies, ce qui renforce la tendance à
l'économie des moyens), que la syntaxe y est plus régulière, que l'ordre des mots y est
fixe.
98 Сев tendances une foie identifiées, était-il possible de les mener en quelque sorte à
leur terme ? L'évolution des langues n'était-elle promise qu'à la dégénérescence et à la
dialectalisation tendancielle ? Ou bien pouvait -elle être pensée comme un progrès
qu'une langue internationale auxiliaire conçue comme la langue la mieux aboutie
viendrait consacrer, après qu'on en aurait explicité et régularisé les facteurs ? Autant de
questions qui faisaient, au tournant du siècle, l'objet d'un débat assez vif parmi les
linguistes, particulièrement entre les néo-grammairiens de l'école de Leipzig (Leskien et
Brugmann, par exemple) et ceux que nous rangerons par commodité sous la bannière
du conventionnalisme (Jespersen, Schuchardt, Baudouin de Courtenay).
C'est sur le fond de ce débat que s'inscrit le projet de Peano. Peano, bien qu'il en
fasse rarement mention, en connaissait les enjeux. Tout comme du reste les linguistes de
quelque importance auxquels il emprunte, Bréal et Meillet, qui sont plutôt restés à
l'écart des discussions de l'époque. C'est sans doute l'indication que tout en acceptant
d'envisager la question de la L.I.A., ils n'assumaient pas entièrement les termes dans
lesquels elle était communément posée. A certaine égards, il en va de même pour Peano,
ce qui explique en partie que son projet de langue internationale soit resté méconnu des
linguistes, à la différence de celui de Couturat, par exemple.
Au surplus Peano avait placé presque entièrement son projet sous l'égide de Leibniz.
La référence à Leibniz était coutumière aux logiciens et aux mathématiciens de cette
époque, mais parfaitement étrangère aux linguistes pour qui toute affiliation à la pensée
classique fleurait bon cette Grammaire Générale avec laquelle, estimaient-ils, le
comparatisme avait rompu.
Peano doit-il être pris au mot quand il ne revendique pour son projet aucune
originalité particulière, l'inscrivant comme le simple développement d'indications
éparses dans l'œuvre de Leibniz ? Nous ne le pensons pas. Il y a d'abord cette
importance qu'il accorde au thème de la dérivation — absent chez Leibniz. C'est par lui
que les projets de Peano s'apparentent à ceux de ses contemporains : le modèle de
description des langues qu'il révèle, modèle sous-jacent à la plupart des créations de
L.I.A., presque entièrement informé par la Grammaire comparée, est celui d'une
linguistique du mot.
L'essentiel cependant est ailleurs. Nous le résumerons d'une formule à laquelle
Leibniz aurait pu souscrire, mais qui revêt chez Peano une signification sensiblement
différente de celle qu'on lui aurait donnée à l'âge classique : la langue internationale est
la continuation de la logique par d'autres moyens, la résolution de tensions déjà
présentes dans son œuvre logique et auxquelles il tente d'apporter deux solutions :
1° Une tentative d'« algébriser » les règles de l'évolution linguistique ; elle peut
intéresser l'histoire du comparatisme.
2° Un essai pour penser le sémantisme des langues naturelles à la lumière des
procédures à l'œuvre dans la logique formelle.
Le principe de coopération
Avant de passer à la première solution, que nous analyserons, seule, ici, disons
rapidement un mot de la seconde. Elle renvoie elle-même à deux problèmes :
i. Comment résoudre les difficultés liées à l'inévitable entrelacement du symbolisme
logique et du langage ordinaire dans l'idéographie ?
ii. Selon quelles techniques constituer des nomenclatures adéquates en vue de rendre
accessibles les unes aux autres des théories philosophiques ou scientifiques qui font
usage du langage ordinaire ?
99 A l'entrecroisement des deux problèmes, il y avait pour les logiciens du XIXe siècle
l'idée leibnizienne de caractéristique universelle. Une telle idée était, pour Peano,
comme pour Frege, Couturat ou Russell, certainement légitime par elle-même et
pouvait être directement investie dans le contexte philosophique et scientifique de ce
début du XXe siècle. Mais indépendamment du cas de Leibniz, la question posée par cet
investissement est celle de la co-référence des thèses philosophiques ou scientifiques
(notions, énoncés) figurant dans des théories d'âges ou d'horizon différents, dont il s'agit
de décider si elle est « logiquement indépendante » (pour reprendre les termes de Russell
dans sa préface à la Philosophie de Leibniz) ou dépendante de l'histoire de la philosophie.
A quelles conditions peut-on dire d'une même notion, saisie dans divers contextes de
pensée, séparés par des intervalles de temps plus ou moins grands, qu'elle garde la même
extension ? Quelles sont les conditions sémantiques d'une commensurabilité des
théories ? L'extensionnalisme affiché par Russell inaugure un débat devenu classique
dans la philosophie analytique, celui de savoir si des concepts ou des énoncés isolés
peuvent constituer une voie d'accès indépendante à la signification ou s'il faut au
contraire postuler une interdépendance sémantique irréductible des énoncés dans le
cadre de leur théorie ou de leur épistémè d'appartenance.
Peano n'ignorait pas ces difficultés. Tant qu'elles étaient restreintes à la partie
proprement logique de son Formulaire, elles pouvaient trouver une solution qu'il
pensait aisée (Frege ne le pensait pas). Cette solution, la même qu'il identifiera dans la
méthode comparatiste en ce qui concerne le régime d'évolution des langues, est double :
neutralisation ontologique des symboles utilisés et application du principe d'Occam par
réduction maximale des symboles primitifs qu'on peut appliquer à toutes les théories du
domaine. Pour ce qui est des énoncés de la logique mathématique, analytiques par
définition, les différentes théories dans lesquelles ils figurent n'ont pas au préalable à
être empiriquement équivalentes pour être logiquement compatibles, comme dans le cas
des autres sciences qui font appel à des données. Leur traduction est donc pleinement
déterminée (pour emprunter cette notion à Quine). La mise en correspondance tabulaire
des formules logiques provenant de différentes théories n'est, à cet égard qu'un système
de traduction.
Le problème est tout différent quand on a affaire aux énoncée qui sont formulés dans
le langage ordinaire. Théories scientifiques ; théories philosophiques (Leibniz) ; mais
aussi indications métathéoriques et historiques figurant dans l'idéographie. Peut-on
envisager dans ces domaines une rationalisation des nomenclatures en usage ? A quelles
fins ? Selon quels critères ?
Il y a là l'idée d'une encyclopédie de la science unifiée avant la lettre, dont Vailati,
élève de Peano, mathématicien de l'école italienne, pensait qu'elle était commune à la
pensée logicienne de Peano et au pragmatisme philosophique de James et de Peirce :
« Les logiciens comme les pragmatistes ont ainsi contribué à détruire un grand
nombre de préjugés relatifs à des oppositions supposées entre les théories de
l'Antiquité et les théories contemporaines. Leur différence réside seulement dans
l'introduction de nouveaux modes plus simples, plus commodes pour exprimer les
rapports, dénoter les procédures déjà adoptées sous d'autres noms ou sans noms par
leurs prédécesseurs.
(En raison de) l'importance accordée par le Formulaire aux notices historiques, sous
l'influence de Vacca, les théories n'y sont pas exposées comme ailleurs, sous leur
aspect statique, mais sous l'aspect dynamique de leur développement » [Vailati,
1911 : p. 691].
100 Ces oppositions supposées vont à l'encontre du « principe de coopération » qui tend à
minimiser les différences entre théories pour ne retenir que leur valeur d'application,
laquelle suppose la formulation dans le langage naturel de règles d'accessibilité des
conséquences de l'une aux conséquences de l'autre.
Dans le domaine philosophique, en particulier, cette accessibilité doit en passer par
la fixation et l'unification de la terminologie en obtenant de bonnes définitions. Celles-ci,
consignées d'abord dans des dictionnaires spécialisés, trouveront place, à terme, dans
une encyclopédie de type leibnizien, philosophie pérenne où les propositions des
différentes sciences, classées dans l'ordre de leur dépendance logique, pourront être
traduites les unes dans les autres [Peano, 1959 II : p. 123]. L'idée du reste est dans l'air,
comme l'atteste le Vocabulaire philosophique de Lalande — œuvre collective — et les
travaux de Lady Welby, en Angleterre. La particularité de Peano est la condition qu'il
pose à l'obtention d'un lexique unifié : son « algèbre grammaticale » qui, en même
temps qu'une réduction du (latino minimo), est une théorie de la définition des
termes du langage ordinaire. On en trouve l'exposé dans les derniers textes que Peano
consacre à la L.I.A. : De Derivatione [1912] et Algebra de Grammatica [1930].
Le latin sans flexions
Venons-en maintenant à la première des solutions : la L.I.A. est un modèle qui
permet de rendre intelligibles les lois de l'évolution linguistique. En regard de ce modèle,
l'on fera figurer la méthode comparatiste telle que Peano la lit chez Meillet, son
principal informateur.
Attachons-nous d'abord au procédé d'écriture que Peano met en œuvre dans
l'élaboration du L.S.F. : il figure dans le premier des articles qu'il consacre à la L.I.A. :
De latino sineflexione (1903). Après avoir extrait du corpus leibnizien les textes portant
sur la grammaire rationnelle, la réforme du latin etc., en avoir segmenté les énoncés, les
avoir coupés de leur contexte large (le système de Leibniz) et de leur contexte étroit (le
fragment leibnizien dans la présentation qu'en donne Couturat dans son édition des
Opuscules et fragments), il les « algébrise ». C'est-à-dire, en un double sens :
i) il les institue, par le jeu de la citation et de la mise en exergue, en formules, en
propositions primitives de son propre système qui contiennent, sur le mode analytique,
toutes les propositions dérivées du L.S.F. Comme le confirme un texte de 1904 (II latino
quale lingua ausiliare internazionale) dans lequel Peano rend compte de sa méthode :
« Le latino sine flexione, dans son état actuel, de même que le latino minimo, quand
il sera construit, ou pour mieux dire calculé, est la conséquence (conseguenza) des
seuls théorèmes logiques. Il ne contient aucune convention. Un article écrit dans
cette langue ne requiert aucune explication préalable, aucune clef pour être compris.
Il est nécessairement compris par tous ceux qui savent le latin, mais aussi, selon
l'habileté de celui qui l'a écrit, par ceux qui ne le pas » [Peano : 1955, p. 455].
ii) il leur applique une règle de réécriture, selon un procédé oblique qu'il emprunte
d'ailleurs à Leibniz lui-même, le circuit et qu'il décrit ainsi, dans ce même texte de 1904 :
« [Leibniz] explique comment, en partant du latin ou d'une langue quelconque, on
peut éliminer d'abord une flexion, puis une seconde, une troisième et ainsi de suite.
L'article (De latino sine flexione) est écrit en latin, et de loin en loin on démontre
comment au moyen d'une transformation convenue ou circuit une flexion donnée
peut s'éliminer, c'est volontairement que je ne l'utilise plus dans la suite du discours.
C'est le moyen le plus clair pour expliquer la théorie à l'aide d'exemples. Il en résulte
101 que la dernière page de l'opuscule est composée de vocables latins entre lesquels
manquent les flexions grammaticales de la déclinaison et de la conjugaison
(personnes, temps et modes) » [Peano, 1959 : p. 453].
Le mécanisme du circuit n'est rien d'autre que l'application à une langue artificielle
d'une procédure recursive dont Bréal avait déjà repéré l'efficace dans les langues
naturelles analytiques. Il ne porte qu'obliquement sur les propositions primitives
littéralement leibniziennes (les « théorèmes ») : celles-ci échappent à la transformation
en circuit qui n'opère directement que sur les propositions dérivées (péaniennes). D'où
la différenciation progressive dans le « discours », à partir d'une langue source unique
(le latin scolastique de Leibniz) de deux langues : ce même latin scolastique et le L.S.F.
qui n'accède à l'ensemble de ses propriétés qu'à la « dernière page de l'opuscule ». Cet
algorithme décrit le mécanisme générateur non seulement d'une langue (l'autre
préexiste) mais encore, et en même temps, de deux métalangues, dont chacune est la
métalangue (et donc la langue-objet) de l'autre. Mais une telle symétrie n'affecte que le
mécanisme de différenciation (disons de dialectalisation : nous nous en expliquerons),
nullement l'algorithme qui l'engendre. Celui-ci fait porter la charge de formuler les
règles de réécriture sur la langue-source, la langue-machine. Ou plus exactement, c'est
en tant qu'il fournit les règles prescriptives du mécanisme générateur du L.S.F. que le
latin scolastique se voit peu à peu, à mesure qu'il perd de sa substance linguistique au
profit de sa langue-fille, réduit à ses propriétés formelles, c'est-à-dire à un pur jeu
d'écritures, à un enchaînement de formules algorithmiques.
Examinons rapidement les transformations que Peano fait subir au latin :
La suppression des flexions. Celle des désinences casuelles, d'abord [cf. éd. Couturat,
1988 : p. 67]. Elles seront remplacées par les particules de, ad, ab, ex suivies d'une forme
unique, la plus simple, l'ablatif de préférence. On indiquera l'accusatif par le choix d'un
ordre des parties du discours : variante par rapport à Leibniz [cf. 1960 VII Bill : p. 40],
inspirée par VEssai de Sémantique de Bréal qui, après avoir analysé la difficulté de
réduire la distinction sujet/régime à un système de prépositions, en énonce les conditions
[Bréal, 1897 : p. 75].
La suppression du genre grammatical [cf. Leibniz, 1960 VII, Bill : p. 29] et du
nombre. On indiquera le nombre par l'adjectif (uno, plure) et par la généralisation des
quantificateurs [cf. Leibniz, 1960 VII, Bill : pp. 8 & 49].
Conjugaisons, modes, modalités verbales. Une langue écrite autorise la substitution du
style indirect au style direct, ce qui permet la suppression des indications de personne,
mode et temps. La forme verbale unique retenue sera l'impératif, au passif et à l'actif :
autre variante par rapport à la réduction leibnizienne de tous les verbes au verbe être [cf.
Leibniz, 1960 VII, Bill : p. 7].
Pronominalisation de la personne ; utilisation d'adverbes pour les déictiques temporels
[cf. Leibniz, 1960 VII, Bill : p. 40] ; réduction des formes composées à leur thème précédé
de qui pour le participe présent et de dum pour le gérondif.
Circuit et variation linguistique
Le L.S.F. est un pur outil linguistique. Son rôle est double, dans le dispositif de
Peano : d'abord, constituer une étape nécessaire du processus de réduction grammatic
ale permettant d'accéder à la réduction sémantique des mots du langage (le latino
minimo). Ce rôle est tout à fait conforme à celui que Leibniz assignait au latin simplifié.
A cette différence près, importante au regard de la finalité encyclopédique du projet
102 que le latin, au commencement du XXe siècle, n'est plus vernaculaire dans la péanien,
Communauté dee savants, comme il Tétait encore au temps de Leibniz ; le cas de Peano
lui-même, écrivant en latin ses Arithmetices principia, devenant de plus en plus rare. Et
c'est pourquoi nous devons nous interroger sur les raisons pour lesquelles le choix de
Peano s'est porté sur le latin. Lié à ce choix, l'autre rôle de l'outil linguistique est de
fournir un modèle abstrait du régime d'évolution linguistique, susceptible de contribuer
à l'intelligence et au perfectionnement de la méthode comparatiste.
Peano ne motive jamais clairement son choix du latin. L'article de 1903 s'ouvre sur
le simple constat que « la langue latine a été internationale dans toutes les sciences
depuis l'Empire romain jusqu'à la 6n du XVIIIe siècle ». Il s'agit d'une certaine façon
d'inscrire le L.S.F. dans une continuité culturelle autant que linguistique. Ce souci
tranche avec celui de la plupart des inventeurs de langues internationales, qu'il s'agisse
de langues a priori, de type pasigraphique, ou a posteriori, construites — à partir du
substrat des principales langues européennes en usage.
Parlé ou seulement écrit, voilà qui n'est pas décidé, en ce qui concerne le L.S.F.
Peano évite au fond d'avoir à trancher la question dans la mesure où la communauté
parlante à laquelle il pense est à la fois idéale et bien réelle : c'est la cité scientifique qui
s'est servie du latin comme langue d'échanges jusqu'à une époque suffisamment récente
pour que cet usage, peut-on le parier, puisse être réactivé avec succès.
Certes rien n'interdit au L.S.F. d'être accessible en droit à l'usage ordinaire (le
« commerce »). Mais les conditions de cet accès, les formes et les degrés de l'internatio
nalité ne sont jamais discutées par Peano, comme elles le sont par Couturat, Meillet,
Jespersen, Baudouin de Courtenay. C'est que le L.S.F. doit d'abord satisfaire à
l'exigence d'être une langue bien faite. Mais bien faite dans la stricte mesure où une
langue peut l'être. Une naturelle s'entend ; nullement une construction logique
comme l'idéographie. C'est-à-dire en étant aussi une interlangue de communication.
Dans l'ordre de la nature, une langue bien faite doit éviter redondances et ambiguïtés ;
elle doit être régulière, elle doit être simple, c'est-à-dire procéder par économie de
moyens et donc viser à supprimer les « conventions » grammaticales ; simple ou bien
facile à apprendre : logique et pédagogie vont de pair.
Indiquons en passant l'écart entre l'idée qu'un Couturat se fait de ces vertus
logiques, qu'il hypostasie en une « fonction logique », et celle de Peano. Pour Couturat,
c'est parce qu'il est logique que son propre projet de L.I.A., Y Ido, réalisera le mieux la
fonction de communication dont il pose qu'elle est régie par un idéal de transparence.
Pour Peano les deux fonctions peuvent converger ; mais cette convergence n'est pas
recherchée ; elle n'est pas nécessaire. Autre façon de dire que la conception péanienne
des langues naturelles n'est soumise, comme peut l'être celle de Couturat, à aucun
fonctionnalisme, à condition d'entendre par là non seulement l'affirmation d'une
primauté de la fonction de communication (version empirique du fonctionalisme
linguistique), mais de surcroît l'assomption d'une correspondance normée entre fonction
logique et fonction de communication.
Sans faire l'objet d'aucun développement, chacun des arguments du débat de
l'époque autour de la L.I.A. est pris en compte par Peano. La neutralité ? Le latin est
une langue morte ; son choix ne saurait heurter aucun nationalisme. Il est conforme au
programme de cette Délégation pour l'adoption d'une langue auxiliaire internationale,
créée à l'initiative du Congrès international de philosophie de 1900 et animée par
Couturat : « cette langue n'est propre à aucune nation » [Peano, 1959 T. II p. 447].
Le risque de dialectalisation ? Il est lié aux lois phonétiques mises en lumière par les
néo-grammairiens et il intéresse tous les parlera ordinaires. Mais comme langue le latin
n'est pas ordinaire ; et si la question de sa réactivation comme parler se pose, ce n'est
103 qu'au moment tout à fait singulier de sa mise en circulation, qui est en même temps
celui de son accessibilité sémantique. Dans le passage cité plus haut, Peano suggère qu'il
dépend de Г« habileté du scripteur » de rendre le L.S.F. intelligible : irruption en
apparence incongrue dans ce contexte d'un sujet de renonciation. Mais la garantie
d'intelligibilité est liée à la capacité du mécanisme générateur de la langue de
n'introduire qu'une seule variable (une seule suppression de flexion) à la fois, toutes
choses égales d'ailleurs. Les conditions pragmatiques succinctement mentionnées
restent, on s'en doute, purement abstraites. En face d'un scripteur/locuteur idéal figure
un lecteur/ auditeur tout aussi idéal, dans un jeu de langage dont l'enjeu est d'atteindre
à une langue dégrammaticalisée, par des degrés suffisamment rapprochés, selon une
progression insensible, afin qu'à chacune des étapes de la transformation, l'application
des règles qui la caractérisent se fasse sans les ruptures qui exigeraient d'en appeler à
quelque convention explicite. C'est dans cet art de faire passer le discret pour du continu
que réside l'habileté du scripteur. Seules la psychologie ou la pédagogie semblent le
requérir. Mais pour un apprentissage à ce point dépendant de la genèse de la langue qu'il
se confond avec elle. Cet art seul peut fournir à la L.I.A. la puissance du continu qui
apparente son mécanisme de production au régime du changement dans les langues
naturelles : opérer sur un mode suffisamment progressif pour que les locuteurs n'aient
jamais l'impression de parler une autre langue.
En réalité, ce qui se profile derrière le procédé du circuit est une théorie de la
variation linguistique. Comme dans le projet de Couturat, il s'agit, pour Peano, de
mener à terme les évolutions déjà à l'œuvre dans les grandes langues véhiculaires
existantes. Mais là s'arrêtent les similitudes. On peut certes s'assurer que le résultat est
bien conforme à l'état actuel des langues les plus évoluées, nommément les langues
« analytiques » et en particulier l'anglais. Ainsi faisant allusion à l'étape suivante, celle
du latino minimo dans lequel la réduction lexicale et le système de dérivation devront
procéder suivant un système d'« équations logiques », Peano note :
« Cette étude, qui est une application de la seule logique mathématique, côtoie
cependant une autre science très belle, la Linguistique, dans laquelle je suis profane.
En réalité de telles équations logiques sont en même temps des équations étymolo
giques ; et quand on ne peut les produire, alors l'étymologie du mot permet d'en
préciser la valeur. D'autres réductions d'idées ou d'énoncés que j'obtiens ici par les
moyens de la logique, sont déjà réalisées dans les langues vivantes, particulièrement
en anglais » [Peano, 1959 : p. 455].
Pour Couturat ou Jespersen, si c'est de l'anglais, qui a déjà réduit « naturellement » la
plupart de ses flexions, que la L.I.A. serait le plus proche, c'est parce que la typologie
des langues sur laquelle ils s'appuient (en particulier celle qui distingue entre langues
synthétiques et langues analytiques) considère le régime d'évolution linguistique
comme un processus linéaire et finalisé au long duquel les différentes langues se
disposent à raison de leur plus ou moins grand degré d'évolution. Cette conception, qui
assimile l'évolution passée à un progrès, permet en même temps de prédire l'évolution
future de ces langues déjà « évoluées » comme du reste de celles qui, ne l'étant pas,
tendront à le devenir : l'avenir du langage, c'est la langue internationale. C'est à elle que
l'évolution linguistique aboutirait si on la laissait opérer jusqu'à son terme : l'assigna
tion de ses propriétés, pour Jespersen ou Couturat n'est que l'extrapolation de celles que
la linguistique (entendons ici : la typologie des langues qui permet d'en classer les
résultats) a su reconnaître comme facteurs d'évolution des langues existantes. La
création d'une langue internationale n'est qu'une anticipation et à la fois une
accélération de ce régime évolutif.
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