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La Philosophie du siècle

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BnF collection ebooks - "La loi générale qui établit une corrélation étroite entre la somme de connaissances acquises à une époque donnée et l'usage que font d'un tel savoir les inventeurs de synthèses universelles, régit l'ensemble aussi bien que les différentes parties de la philosophie contemporaine. Cela est toute évidence."

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Préface

Nous avons cru utile, pour le développement complet des vues d’ensemble exposées dans nos précédents travaux, d’appliquer ces mêmes idées à la critique des grands systèmes aujourd’hui en faveur parmi beaucoup d’esprits et qui représentent la véritable pensée philosophique de notre temps.

Ce volume forme donc la suite naturelle de nos études sur le passé de la philosophie et sur la métaphysique et la psychologie de l’Inconnaissable. Mais en outre il est destiné à servir de préparation à deux ouvrages déjà partiellement achevés.

L’un se rapporte à la métaphysique et à la psychologie du Connaissable, de l’univers compris dans son sens positif et expérimental qui exclut la notion négative de Dieu. L’autre expose le monisme des philosophes, il a pour objet l’étude comparée de la chimérique poursuite qui, à travers les siècles, essaya de fixer l’unité dite réelle des choses, l’identité extra ou supra-logique des phénomènes.

Dans les pages suivantes, des idées seront énoncées qui pourront paraître fausses à certains esprits ; et des appréciations seront formulées qui « préviendront défavorablement le lecteur », comme dit Lamarck dans sa Philosophie zoologique, « par le seul ascendant qu’ont toujours les idées généralement admises sur celles qui tendent à les faire rejeter ».

Deux thèses, en particulier, nous semblent encourir cette fâcheuse présomption.

La première refuse d’accueillir, parmi les doctrines constituant l’originalité philosophique du dix-neuvième siècle, les constructions spéculatives qui n’ont pas pris corps dans les trois systèmes contemporains et seuls florissants du criticisme, du positivisme et de l’évolutionnisme.

Et la seconde consiste à concevoir ces systèmes eux-mêmes comme les variétés d’une espèce unique, comme les manifestations strictement parallèles d’un fond commun de croyances et d’hypothèses générales.

Or il paraît certain que, si nous parvenons à démontrer ces deux thèses, nous mécontentons les philosophes de toutes les écoles ; que si, au contraire, nos preuves sont jugées insuffisantes, nous nous exposons au reproche de superficialité.

Mais une pareille alternative, du reste fréquente en philosophie, ne saurait détourner du but la conscience du chercheur.

L’identité fondamentale de la pensée du siècle s’affirme avec force dans l’ordre des problèmes psychologiques. La convergence de plus en plus nécessaire et rapide des grandes idées directrices se manifeste par les théories régnantes de la connaissance, par le relativisme devenu prépondérant, par le triomphe de l’agnosticisme.

Elle se révèle, en outre, dans les conceptions similaires que les systèmes les plus variés se forment non seulement de la philosophie, de ses caractères essentiels, de sa méthode et des fins qu’elle doit poursuivre, mais encore de la marche générale de son développement ou des lois scientifiques qui gouvernent son évolution.

Tous ces points seront successivement discutés par nous.

Quant à l’ordre dans lequel nous traiterons ces questions complexes et délicates, il semble clairement indiqué par la nature de notre sujet.

Ainsi, une première division de ce travail sera consacrée à la caractéristique sommaire du criticisme, du positivisme et de l’évolutionnisme, et à la revue succincte de leurs affinités les plus frappantes.

Une seconde partie renfermera la critique comparée des conceptions maîtresses sur la philosophie, sa nature et sa fin, imaginées par les trois grandes doctrines du XIXe siècle.

Nous rechercherons ensuite les conditions essentielles qui garantissent ou qui faussent l’emploi des méthodes philosophiques les plus usitées.

Nous procéderons plus tard au groupement des idées générales que les mêmes écoles professent sur la nature et le but de la science psychologique ainsi que sur les liens qui la rattachent à la philosophie proprement dite.

Dans nos derniers chapitres, enfin, nous examinerons le problème si important de l’évolution de la philosophie. Nous montrerons comment il fut posé par les systèmes modernes, et comment ils tentèrent de le résoudre.

 

Paris, avril 1891.

CHAPITRE PREMIER
La philosophie au XIXe siècle. – Ses origines et ses affinités
I

La loi générale qui établit une corrélation étroite entre la somme de connaissances acquises à une époque donnée et l’usage que font d’un tel savoir les inventeurs de synthèses universelles, régit l’ensemble aussi bien que les différentes parties de la philosophie contemporaine. Cela est de toute évidence.

Plus contestable et plus contestée est l’application à la philosophie actuelle de la théorie des trois types métaphysiques qui dérive elle-même de la loi de corrélation. Elle est la forme que cette loi dut forcément revêtir lorsque la différenciation du savoir humain en trois groupes de notions irréductibles (monde inorganique, nature vivante, monde des idées et des phénomènes sociaux) eut rendu nécessaire la rupture de l’unité primitive ou purement théologique. Cette division persiste néanmoins, croyons-nous, dans les spéculations du temps présent.

La philosophie qui serait une, non plus comme l’animisme ou l’anthropomorphisme des premiers âges, mais comme la science moderne, la conception du monde qui rallierait tous les esprits et s’imposerait à toutes les consciences, demeure aujourd’hui ce qu’elle a toujours été : un idéal fuyant sans cesse devant nos efforts pour l’atteindre.

La philosophie scientifique – puisqu’on la nomme ainsi – ne nous a été donnée par aucun des nombreux systèmes qui cherchent en vain à arrêter et endiguer, à leur profit, le courant puissant des anciennes conceptions métaphysiques. C’est là un argument précis en faveur de l’influence que nous attribuons encore à la loi des trois types.

En effet, une philosophie scientifique ne pourra se produire avant que se soit épuisée l’action du principe gouvernant la différenciation des hypothèses générales. Cela signifie que la relation multiple exprimée par ce principe ou le degré inférieur d’évolution qu’il indique devront être ostensiblement remplacés par une relation unitaire ou un degré supérieur d’évolution. La corrélation entre la série des sciences et la philosophie ne deviendra pas pour cela plus étroite ou plus intime. Mais l’un des termes de ce rapport, la science, aura subi des modifications assez profondes pour que des modifications correspondantes s’ensuivent nécessairement dans l’autre terme, la philosophie.

Tant que cette condition ne sera pas réalisée, on devra se garder de méconnaître les influences qui ont toujours dirigé l’évolution de la métaphysique, et l’on devra, par conséquent, continuer à classifier comme naguère les nombreuses variétés des nouveaux systèmes. Cela, du reste, ne soulève aucune difficulté, puisque la philosophie est notoirement représentée aujourd’hui par trois écoles principales : le criticisme qui se rattache à Kant, le positivisme qui a Comte pour fondateur, et l’évolutionnisme introduit et patronné par Spencer. Or ces écoles n’ont pas surgi inopinément, et les trois grands esprits qui s’en firent les protagonistes possèdent, chacun, une lignée respectable d’ancêtres intellectuels.

Voilà donc la première question – la question d’origine – nettement posée au seuil même de toute étude scientifique de la philosophie contemporaine. Cette question a une importance sans égale, et on peut lui appliquer les paroles de Bacon : Recte poniturvere scire esse per causas scire.

Mais jamais on n’étudia d’une façon satisfaisante la genèse de la philosophie moderne. On ne sortait guère de la phraséologie banale sur la scission funeste entre la science et la philosophie, on se complaisait dans la vieille opposition du dogmatisme et du scepticisme, on rangeait tous les systèmes en deux classes, dont la première était censée représenter l’ancien esprit aventureux de la métaphysique, et la seconde, l’esprit prudent de la science.

Il faut se faire une étrange idée de l’évolution philosophique pour défendre aujourd’hui ces conceptions surannées. L’opposition radicale entre le dogmatisme qu’on identifie avec la théologie et la métaphysique, et le scepticisme qu’on rapproche de la science positive, n’a jamais été établie sur une base solide. On a dit, à la vérité, pour justifier cette opinion, que nulle philosophie ne saurait échapper à ce dilemme : « ou construire une ontologie et tomber dans les hypothèses, ou ne pas en construire du tout et alors se passer de dogmatisme ; ou l’hypothèse avec ses incertitudes, ou le scepticisme avec ses conséquences ». Mais les « incertitudes de l’hypothèse » sont précisément « les conséquences du scepticisme », et vice versa. On s’illusionne donc gravement lorsqu’on prétend choisir entre le dogmatisme ou l’hypothèse invérifiable, et le scepticisme par lequel on reconnaît que, seule, cette sorte d’hypothèse est possible dans le domaine du savoir général. On démontre l’identité fondamentale des systèmes qui ont toujours passé pour inconciliables. On prouve que les prétendus adversaires, les dogmatistes intransigeants comme les plus outrés des pyrrhoniens, ne différèrent jamais entre eux sur l’incertitude des méthodes adoptées par les premiers et refusées par les seconds.

Pour nous, d’ailleurs, qui rattachons les origines de la philosophie contemporaine à l’action atténuée de la loi des trois types, ce problème a une portée et une signification infiniment plus précises. Nous croyons, en effet, qu’il se résout en montrant que la philosophie critique tire directement son origine de l’idéalisme, la philosophie positive du matérialisme, et la philosophie de l’évolution du sensualisme. Toutefois, si l’on considère le développement tardif des doctrines sensualistes et le rôle prépondérant qu’elles surent prendre dès le XVIIe siècle, on modifiera la conclusion précédente en ce sens, que la philosophie critique est l’héritière légitime de l’idéalisme sensualiste, et la philosophie positive la descendante immédiate du matérialisme également sensualiste.

On arrivera, de la sorte, à constater, entre les orientations de la pensée moderne, une parenté autrement proche que celle unissant les diverses philosophies du passé. On verra sans étonnement les contrastes s’apaiser, les divergences tendre à disparaître, les similitudes et les contacts devenir de plus en plus fréquents. Sur certains points essentiels, les trois grands systèmes contemporains se pénètrent déjà en vérité de façon à ne former qu’une seule et même doctrine. Et cette fusion s’affirme aujourd’hui surtout dans les questions que l’ancêtre commun, le sensualisme, semblait avoir le plus brillamment résolues.

II

Le propre de la métaphysique, nous l’avons dit, fut la différenciation des hypothèses primitives qu’on peut désigner par le nom générique de théologie et qui servaient à lier nos notions sur l’homme et l’univers. Or, ces notions accusant nettement, à l’époque lointaine dont nous parlons, trois groupes de faits irréductibles, la différenciation elle-même dut nécessairement être tripartite.

Mais qu’on ne s’y trompe pas. Il faut considérer le matérialisme, le sensualisme et l’idéalisme comme de simples germes d’où devaient sortir les nombreux systèmes dont l’histoire de la philosophie nous rapporte les luttes, pour que l’on puisse soutenir la thèse de l’apparition non seulement spontanée, mais encore simultanée, de ces vastes généralisations. Car cette simultanéité ne dépassa jamais certaines limites très étroites et elle ne s’étendit jamais non plus à l’ensemble du développement des grandes hypothèses philosophiques.

La différenciation métaphysique fut elle-même, essentiellement, un fait d’évolution. Un certain ordre fixe a toujours pu s’observer dans la marche si capricieuse, en apparence, de l’esprit humain, dans ses fluctuations incessantes, et jusque dans les écarts qui rejetaient brusquement la pensée du philosophe d’un extrême à son opposé.

C’est l’hypothèse générale la plus voisine de l’animisme et de l’anthropomorphisme religieux des premiers âges, l’idéalisme, qui atteignit, le premier, un haut degré de perfection. Sa contradiction directe, le matérialisme, s’épanouit immédiatement après ; et la floraison de l’hypothèse intermédiaire et conciliatrice du sensualisme est venue clore la série1.

D’ailleurs, cette succession ne s’applique pas seulement à l’ensemble des progrès de la métaphysique, elle se retrouve dans chacune de ses évolutions partielles, elle marque toutes les périodes un peu saillantes de son histoire. Chaque grande époque produit sa conception du monde, possède sa doctrine générale des choses. Mais, aussi unifiée qu’elle puisse être par l’esprit du temps, c’est-à-dire, à proprement parler, par les connaissances vraies ou erronées, justes ou illusoires, qui constituent le fond même de cet esprit, la philosophie d’un siècle n’en subit pas moins la loi empirique que nous venons de formuler.

Le conglomérat de doctrines contradictoires en apparence, mais similaires en réalité, qui occupe à un moment donné la scène de l’histoire traverse les mêmes phases que parcourent, sur une échelle infiniment plus vaste, les philosophies de plusieurs périodes successives, ou la métaphysique entière. L’évolution partielle et l’évolution totale des conceptions philosophiques présentent, à cet égard, un rapport semblable à celui qui unit le mouvement diurne au mouvement annuel des corps sidéraux. Les deux évolutions, comme les deux mouvements, s’accompagnent et se compliquent tout en conservant un caractère d’identité rigoureuse. Au point de vue de l’évolution totale, la philosophie d’une grande période historique peut nous apparaître comme idéaliste, ou matérialiste, ou sensualiste ; elle accordera constamment, en effet, une certaine prépondérance à l’une de ces trois hypothèses. Mais il n’en est pas moins vrai qu’au point de vue d’une évolution limitée par quelques dates ou quelques évènements particuliers de notre histoire intellectuelle, cette même philosophie se différenciera à son tour. Elle manifestera, à un degré plus ou moins sensible, les trois directions de la pensée « surabstraite ». Elle évoluera, en outre, dans le sens du développement général de toute métaphysique : elle ira nécessairement de l’idéalisme au matérialisme, pour aboutir au sensualisme. Et il en sera ainsi tant que la métaphysique existera.

Cette hypothèse, car ce n’est là encore qu’une simple vue de l’esprit, trouve un appui dans les faits les plus importants de l’histoire de la pensée. La succession indiquée apparaît dans l’évolution de la philosophie grecque, dans le développement de la métaphysique au Moyen Âge et surtout à l’époque de la renaissance, enfin dans l’essor exceptionnel pris par la spéculation abstraite durant les deux derniers siècles. Mais elle est aussi confirmée par les faits les mieux connus de l’histoire intellectuelle de notre époque.

Trois termes marquent ici nettement la série ascendante ou évolutive. Le XIXe siècle est inauguré par la philosophie de Kant et les grands systèmes-satellites de l’idéalisme allemand. Il est continué par le positivisme né en France sous l’impulsion immédiate des doctrines négatives du siècle passé, et aussi par le matérialisme franc des penseurs-naturalistes dont la plupart, surtout en Allemagne, rééditent simplement les idées directrices du XVIIIe siècle. Enfin, il se termine par une philosophie essentiellement conciliatrice des deux grandes philosophies précédentes, par l’évolutionnisme darwino-spencérien dont le caractère profondément biologique et les points de départ sensualistes ne sauraient être mis en doute un seul instant.

La loi d’évolution dont nous avons esquissé la marche générale, apporte certainement un argument indirect en faveur des idées que nous soutenons ici même quant aux origines et à la véritable nature du criticisme, du positivisme et de l’évolutionnisme. Mais, lorsqu’on se trouve en face d’une hypothèse scientifique, les preuves de cette sorte sont judicieusement estimées insuffisantes. Nous allons donc, dans les chapitres suivants, tâcher de serrer notre sujet de plus près, sans toutefois sortir de ses grandes lignes et sans entrer dans le détail des controverses scolastiques qui divisent les représentants officiels des trois principaux systèmes de la philosophie contemporaine.

1Voir, pour les preuves historiques, notre ouvrage : L’Ancienne et la Nouvelle Philosophie, passim.
CHAPITRE II
Le criticisme

On a cherché à caractériser cette philosophie en disant qu’elle était éclectique de sa nature et en lui reprochant, comme à tout éclectisme, une certaine pauvreté d’esprit, un défaut marqué d’originalité. Cette appréciation ne manque pas de justesse. Il est malheureusement vrai que le criticisme laisse fort souvent le champ libre aux plus vieilles illusions de l’esprit humain.

On y jette, non en dépit du scepticisme propre à sa théorie de la connaissance, mais précisément à cause de ce scepticisme, un coup d’œil curieux sur le monde des choses en soi ; on y défend l’indestructibilité des idées théologiques et le bien-fondé de l’inspiration métaphysique ; on y cherche la véritable patrie de notre être intime et on s’y rabat sur la trinité éclectique du vrai, du beau et du bien ; on y prêche, entre autres accords, l’accord de la science avec la foi religieuse et on y préfère cette « riche harmonie » à la vérité empirique qui, dit-on, ne peut nous donner qu’une unité morte. On y oppose enfin couramment le monde moral au monde physique, et on y affirme l’insolubilité radicale de cette antinomie. Le noumène psychique est pour le criticiste consciencieux le seul « inconnaissable », l’objet d’une abstention au moins aussi respectueuse que celle professée par l’école positiviste à l’égard du noumène physique.

Ces traits, on le reconnaîtra facilement, sont communs au criticisme et à l’idéalisme le moins contesté. Mais la similitude entre les deux doctrines va plus loin et touche à un ordre de considérations plus générales. En effet, la philosophie actuelle confirme, à son tour, cette hypothèse suggérée par l’examen attentif du passé de la métaphysique : que le caractère spécifique ou le type d’une conception du monde se révèle nettement dans son action inhibitoire exercée sur les sciences qui lui fournissent ses données fondamentales et ses principaux points de départ1. Action souvent vaine, fort heureusement pour la science ; mais la tendance à l’inhibition n’en existe pas moins, et il paraît à peu près certain que le matérialisme a toujours été, bien malgré lui, plutôt un obstacle qu’une incitation au développement de la mécanique, de la physique et de la chimie, que le sensualisme a retardé les progrès de la biologie et qu’enfin l’idéalisme a influencé de la même manière la sociologie et la psychologie. Or, de tous les systèmes modernes, le criticisme fut toujours, croyons-nous, le moins propice au développement des branches supérieures du savoir. C’est le positivisme qui défendit avec le plus d’obstination les droits de la sociologie et qui, par contre, voulut s’opposer au prétendu envahissement des sciences du monde inorganique. Quant à l’évolutionnisme, il se borne à recueillir les résultats du développement spontané des sciences biologiques, et il a vécu jusqu’ici sur cet héritage sans le faire fructifier d’une façon appréciable.

L’analogie entre les trois formes-types de l’ancienne métaphysique et les trois directions principales de la philosophie contemporaine est, sur ce point, tellement frappante qu’elle pourrait suffire, au besoin, pour diagnostiquer le caractère profondément métaphysique des nouvelles doctrines.

Certains criticistes ont cru faire merveille et révolutionner de fond en comble les anciennes idées sur la philosophie en lui attribuant le rôle d’une simple histoire qui critiquerait les erreurs générales de l’esprit humain. La philosophie devenant ainsi, à la fois, une branche de la sociologie et un chapitre de la théorie du savoir, il aurait fallu, pour le moins, fonder le nouvel édifice sur une base suffisamment large de connaissances psychologiques et sociologiques. Mais là se manifestent avec le plus de force le caractère idéaliste de la philosophie critique et son antagonisme latent à l’égard des sciences des phénomènes psychiques et sociaux. Les criticistes n’ont jamais pu écrire une histoire, je ne dis pas impartiale – il ne s’agit pas de cela seulement – mais réellement scientifique, des doctrines et des conceptions générales de l’humanité. La description sociologique a été pour eux une méthode inconnue. D’ailleurs, où le criticisme aurait-il pu puiser les connaissances spéciales nécessaires pour mener à bonne fin une telle entreprise, lui surtout qui, entraîné par son scepticisme quasi universel, prétend combattre tout savoir et démontrer qu’enveloppés par l’inconnaissable, nous sommes fatalement condamnés à la nescience originelle2 ?

Ce ne fut pas par une méthode scientifique, mais par un vocable nouveau auquel il attribue une force magique, que le criticisme se laissa guider et, finalement, leurrer. Il inventa ce mot « la pensée critique » qu’il opposa à la pensée non critique, apanage de l’homme vulgaire, et il en fit une méthode de recherche philosophique. Il y a, selon le catéchisme criticiste, trois manières distinctes de penser ou de réfléchir sur un objet : la méthode ordinaire ou le sens commun, les procédés, toujours indirects, de la science, et enfin la méthode dite critique dont doit se servir le philosophe. Or, s’il existe une vérité bien établie dans la théorie moderne de la connaissance, c’est que la méthode ordinaire ou directe de penser ne saurait subir qu’une seule modification vraiment importante : la vérification ou la garantie apportée aux données du sens commun par les divers procédés indirects formant l’ensemble des méthodes scientifiques. La pensée dite critique ne peut donc être, elle aussi, en définitive, que le sens commun modifié d’une certaine façon. Mais cette nouvelle modification est, au mieux, un trompe-l’œil, au pis, un véritable appauvrissement du raisonnement direct ou habituel. En quoi consiste la méthode critique ? D’après ses partisans eux-mêmes, c’est encore et toujours le raisonnement tel quel, accompagné d’un doute constant sur sa propre validité. Il s’ensuit que si le raisonnement direct peut, par hasard, deviner juste et devancer les conclusions de la science, la méthode critique n’est capable que d’ébranler les résultats du sens commun. Elle se voit, par définition, condamnée à une stérilité éternelle. Elle se réduit – les kantiens les plus clairvoyants en conviennent volontiers – à une tautologie brillante dont la Critique de la raison pure restera toujours le monument le plus instructif.

Tous les systèmes métaphysiques viables et bien constitués sont fatalement entraînés vers le monisme, l’identité finale des phénomènes. Mais tous n’y sont pas conduits par le même chemin, et l’on peut, à cet égard, distinguer trois grandes classes d’illusions monistiques qui se rattachent étroitement aux trois grands domaines de faits naturels réputés irréductibles. Pour l’idéalisme kantien, comme pour tous les idéalismes, l’illusion consiste à tomber dans un piège logique que l’état arriéré de la psychologie expérimentale explique sans l’absoudre.

Kant signale lui-même l’origine, en apparence insignifiante, de cette erreur aux conséquences si graves : « Il est bien vrai, dit-il, que tout ce qui, en général, convient ou répugne à un concept, convient ou répugne à tout le particulier compris dans ce concept (dictum de omni et nullo) ; mais il serait absurde de modifier ce principe de manière à lui faire signifier ceci : tout ce qui n’est pas contenu dans un concept général ne l’est pas non plus dans les concepts particuliers qu’il renferme, car ceux-ci ne sont des concepts particuliers que parce qu’ils renferment plus que ce qui est pensé dans le concept général3. »

Malheureusement pour les idéalistes, le monisme hypothétique auquel ils aspirent, les oblige à enfreindre les principes les plus élémentaires de la logique. La grande erreur de Platon a été de nier la réalité des caractères différentiels des choses, de supprimer ce qui, dans les choses, n’est pas absolument commun à toutes les sensations qu’elles éveillent en nous ou à toutes les images qu’elles suscitent dans notre esprit. Ainsi on arrive au culte de l’abstraction pure, de l’universel inconditionné et de son synonyme, l’infini.

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