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Voyage à travers les malentendus

De
626 pages

BnF collection ebooks - "La Providence, il est ordonné de le croire, eût voulu faire de ce monde une harmonie des esprits, une mélodie universelle des âmes et des cœurs qui respirent. Nous en avons fait une Babel. Parlons-en dans cet ouvrage. Comme ce n'est point une étude abstraite qu'il importe de faire sur les malentendus qui ont cours dans la société humaine, il est visible, du premier abord, que la partie dominante de ce livre ne doit point s'attarder après l'idée pure."

BnF collection ebooks a pour vocation de faire découvrir en version numérique des textes classiques essentiels dans leur édition la plus remarquable, des perles méconnues de la littérature ou des auteurs souvent injustement oubliés. Tous les genres y sont représentés : morceaux choisis de la littérature, y compris romans policiers, romans noirs mais aussi livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou sélections pour la jeunesse.


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à

la charmante ville de Saint-Girons,

mon berceau,

à

la fière cité de Foix,

aux initiatives scientifiques,

à

l’ancienne ville dominatrice, Pamiers,

industrielle, pieuse et studieuse,

Un fils de l’Ariège,

H. DUCLOS.

1891. -1892

Préface de la nouvelle édition

En redonnant un livre, que j’avais presque aussitôt retiré que livré au public, il y a quinze ans, il ne serait pas impossible que j’eusse cédé, en partie, au mobile qu’indique Pierre Loti dans l’un de ses travaux : Le livre de la Pitié ; « Le besoin de lutter contre la mort étant, dit-il, – après le désir de faire quelque bien si l’on s’en croit capable, – la seule raison immatérielle que l’on ait d’écrire. »

Mais donnons quelques explications supplémentaires ou justificatives, qui sont, nous le savons, attendues.

I.– Un prince navigateur s’occupe d’océanographie ; si j’inventais un mot pour désigner l’objet de ce voyage et si je prenais celui de « mystificographie » ou de géographie de la mystification ?

Le prince de Monaco, ne trouvant plus de mondes à découvrir sur les continents terrestres, s’est tourné vers une science nouvelle, hier encore inconnue. Il s’est livré aux sondages sous-marins pour contribuer à faire connaître la figure, les formes, les profondeurs de ces gouffres qui portent les navigateurs. Pourquoi n’aurais-je point dirigé mes recherches sur d’autres régions, sur la profondeur, la température, la faune de cet autre Océan qui s’appelle la Vie ? Pourquoi mes sondages n’auraient-ils point pour objet les bizarreries sociales ? Aurai-je découvert les courants intérieurs, et les lois secrètes des Malentendus, en aurai-je exactement décrit la forme, la physionomie ? je l’ai tenté, me tenant à mon expérience personnelle ; j’ai cherché les racines cachées, les origines psychiques de tel ou tel malentendu, de même que les géographes de la mer demandent à quelles chaînes de montagnes englouties appartiennent tels sommets qui forment les archipels et les îlots. Néanmoins, ce n’est pas ici un traité méthodique. On s’est borné à grouper les accidents qui ont marqué une vie, en suivant l’ordre chronologique de toute existence, c’est-à-dire la série des âges, depuis l’adolescence jusqu’aux confins de la vieillesse.

Nous adoptons le mot mystificographie et non celui de mystificothérapie. Il y a bien la psychothérapie (voir les trois stations de M. Maurice Barrès). Mais je doute qu’aucun traitement au monde puisse guérir du malentendu. Il est, en effet, à désespérer qu’on bannisse tous les malentendus de la terre, puisqu’ils tiennent à notre nature imparfaite. On peut se tenir en garde ; on peut avertir, amoindrir dans une certaine mesure. Mais supprimer la chose, qui donc peut en répondre ? Comme il y aura toujours des mécontents, il y aura toujours des malentendus. Nous croyons devoir faire ici l’application de cette phrase du poète humoristique d’une feuille des plus répandues :

Car on n’en finira pas,
Tant qu’on ne voudra pas faire
De ce qu’on fait ici-bas
À peu près tout le contraire.

Quant à nous, ce que nous cherchons, c’est la signification des malentendus terrestres ; c’est leur philosophie, leur théologie pour ainsi dire. Plus vous étalerez les antipathies existantes sur la terre, antipathies indéracinables, antipathies d’individu à individu, de famille à famille, plus vous renforcez la thèse du malentendu vivace, inextinguible. Si vous ne pouvez empêcher qu’il y ait sur la terre des matérialistes et des spiritualistes, pourra-t-on, par exemple, jamais exiger que, pour plaire aux premiers, les derniers consentent à considérer la vertu comme un produit chimique ?

Il n’est point nécessaire, pour s’assurer de la triste pérennité du malentendu, de remonter jusqu’à la constitution intime de notre organisme corporel, et d’interroger l’histoire de notre cerveau. Soit ! Oui, dirons-nous avec Huschke ; le cerveau est le temple de ce qui nous intéresse le plus au monde. Soit ! La destinée du genre humain est étroitement liée aux soixante-cinq ou soixante-dix pouces de la masse cérébrale, et l’histoire de l’humanité s’y trouve inscrite, comme dans un grand livre plein de hiéroglyphes. Et encore, il faudrait s’entendre avec Huschke, car notre fatalité du malentendu n’est peut-être pas la sienne. Schiller n’ajoute-t-il pas, que « le monde est étroit, et que le cerveau est vaste » ? En quelque sens qu’on entende ce mot vaste, il est indubitable que le cerveau humain recèle le germe d’une quantité indéfinie de malentendus ; j’ignore s’il y a des cerveaux de travers, mais les esprits n’ont-ils pas des travers, ne voient-ils point plus d’une fois de travers, et par conséquent le malentendu n’est-il pas au fond de l’être humain ?

Ce n’est pas tout. À cause des préoccupations générales, économiques de cette fin de siècle, il ne faudrait pas se tromper sur la portée intentionnelle de cette mystificographie et sur le but qu’elle poursuit. Puisqu’elle coudoie l’économie des relations humaines, elle touche naturellement par cela même, mais incidemment, à la question sociale, que nous n’avons pas la fatuité de vouloir résoudre. Mais n’est-il pas licite, à chaque effort individuel, de s’utiliser en vue de mener autant qu’on pourra à bonne fin l’état philosophique des esprits et les aspirations des masses ? Il ne sera pas inutile de reproduire ici le tableau de la société actuelle, peu optimiste il est vrai, tracé à propos des grèves par un publiciste ouvert à tous les progrès démocratiques et à toutes les investigations de la pensée. Il a des visions d’avenir et avoue que l’idéal entrevu, qui n’est pas définissable, renferme d’obscurs nuages. Craint-il les malentendus des nouvelles générations ? Citons cet auteur, bien que quelques insinuations de son tableau soient contestables ; néanmoins nous le croyons dans le vrai, quand il nous annonce que la voie où nous marchons nous mène à un état futur inconnu, plein de menaces et de dangers, et selon d’autres, rempli d’espérances. Je ne m’étonne pas que les plus sages disent, de l’aveu de notre publiciste, que pour nous maintenir encore, il faut jeter du lest. « Les disciplines anciennes ont disparu. On ne peut pas plus concevoir une monarchie passivement obéie au nom du droit divin qu’un gouvernement théocratique imposant la résignation au nom de la foi et de l’espoir des célestes compensations. Le bonheur immédiat, terrestre et matériel est l’idéal incontesté des sociétés modernes. Le plus grand nombre est loin de réaliser cet idéal. Il a essayé révolutionnairement de s’en approcher ; mais, dans les sociétés, le nombre n’est pas la force. Les bagaudes gaulois étaient cent mille : ils furent détruits par quatre légions. Les pastoureaux ou les anabaptistes furent écrasés par des poignées de chevaliers organisés.

Le nombre tend à agir autrement que par le passé. Il s’organise. Par le suffrage universel, il compte arriver à être le pouvoir légal. Dans le champ restreint de l’industrie, en limitant les choses au débat de la main-d’œuvre et du capital, on voit celui-ci marcher de défaite en défaite. Par le renchérissement de toutes choses, par le prix croissant de la main-d’œuvre, l’argent a perdu le tiers de sa valeur depuis un siècle. Depuis cinquante ans seulement, le revenu du capital diminue dans la même proportion. Je voudrais bien savoir l’heureux rentier à qui cent mille francs donnent cinq mille francs de revenu assuré, en dehors du travail ou de la spéculation, qui est une forme particulière du travail. Aussi, lorsqu’on se plaît, comme fit jadis Mercier dans son livre si curieux : L’an deux mille quatre cent quarante, à se demander ce que pourra bien être notre société dans deux siècles, on peut la deviner profondément différente de la nôtre. Les paysans y seront actionnaires et employés de sociétés agricoles, la propriété individuelle et fractionnée, avec ses moyens d’exploitation limités, ne produisant plus de quoi nourrir le propriétaire.

Comme le petit propriétaire, le petit commerçant a été absorbé par les grands entrepôts et par les sociétés coopératives. Les rentiers ont disparu. L’égalité des fortunes a été la conséquence de l’égalité politique. Il y a moins de misère et moins de richesse. Le bien-être s’est généralisé, mais le luxe n’existe plus. L’art paraît une folie dont le confortable n’a pas besoin. Il n’y a plus de nations, mais des usines qui marchent par la commandite obligatoire des citoyens. L’égalité des conditions matérielles de la vie a porté toutes ses conséquences. Le rêve matérialiste de la démocratie s’est réalisé… »

(HENRI FOUQUIER).

II.– Une grande réserve néant moins est à faire, si les utopistes, les socialistes ainsi que les sincères amis de l’humanité prononcent ou écrivent le mot bonheur ; car on se heurte à une confusion de choses, trop féconde source d’un millier de malentendus. Lorsque nous rêvons le bonheur, c’est tronquer les réelles aspirations de toute âme humaine, que de venir nous faire prendre le change sur les expressions, et laisser entendre par ce mot bonheur, uniquement le bonheur matériel, animal. « Vivre à son aise, et vivre content, sont deux choses différentes, » écrivait Mozart, le 7 août 1778 à l’abbé Bullinger. Est-ce tout, pour être vraiment heureux, de manger et de boire ? Et comment la promesse démocratique du bonheur universel futur s’arrangera-t-elle avec les borgnes, les asthmatiques, les culs-de-jatte, les aveugles, les goutteux, les bossus, les catarrheux, les goitreux, les sourds et les muets, comment s’arrangera-t-elle, puisqu’elle supprime le mot résignation de la philosophie humaine, devant les inquiétudes, les incertitudes, les trahisons de la chance dans les spéculations ?… à moins qu’à l’avenir les affaires, le mouvement progressif des carrières, l’industrie, le commerce ne soient plus nécessaires, et que les portions de bien-être ne tombent d’elles-mêmes tous les matins du ciel, avec une régularité et une égalité absolues, sur chacun des habitants du globe terrestre.

Nos théories modernes sur la félicité cosmopolite renfermeraient-elles le plus colossal des malentendus ? Toujours est-il que « de toutes parts craquent les vieilles assises philosophiques de notre société. » On convient que les progrès de la civilisation réduisent de jour en jour l’importance des limites entre les nations. Les socialistes de toutes les races sont en train de former une alliance effective et pratique autrement solide que celle de l’ancienne internationale. Il est évident par ailleurs que la question sociale doit être aujourd’hui la même dans le monde entier, les conditions de la vie sociale y étant les mêmes, ou à peu près. Les intérêts des capitalistes sont solidaires les uns des autres, à travers le monde, comme ceux des ouvriers : de là une inquiétude vague, immense, universelle (voir l’Enquête sur le socialisme en Europe, par T. de Wyzewa).

S’entendra-t-on ? D’autre part, est-ce l’idée de justice entre les hommes qui plane sur les mouvements des grandes masses, ou bien une banale idée de noces présiderait-elle aux agitations des organismes politiques et sociaux ? Il est certain que nous sommes à la fin d’un monde et à l’entrée d’un monde nouveau. Je n’en veux pas d’autres symptômes que le projet d’un ministre conservateur anglais, le successeur de lord Beaconsfield, méditant, plus démocrate que les républicains d’Europe et d’Amérique, de mettre en perspective l’accession des femmes au droit électoral politique (il s’agit de lord Salisbury).

En attendant, il faudra du temps avant qu’on puisse rectifier les préjugés populaires, les ignorants devant des hommes qui cultivent l’art de la parole, et devant un ancien ministre, s’acharnant à classifier le monde en ceux qui travaillent et ceux qui ne font rien ; – on ne fait rien selon eux, quand on ne joue pas des bras ou des jambes. – Avant qu’on rectifie les préjugés des violents, disant : « Oui, la révolution ! le sang se lavera par le sang ! » il faudra du temps (conférence donnée à Troyes, par M. Goblet et M. Millerand, 1891). Je veux bien admettre pour un instant, que dans le vingtième siècle, dans le vingt et unième siècle, tout le monde sera propriétaire, tout individu sera millionnaire. Mais chacun trouvera-t-il le repos auquel tout être humain a aspiré dans tous les siècles ? – Allez ! Allez ! la mystificographie aura sa raison d’être, même dans l’âge d’or de l’avenir. Nous cherchons tous le repos, et qui le trouve ?

Et si l’humanité doit se partager en deux fractions, dont l’une trouve que cette vie, cette terre est une vallée de larmes, lacrymarum vallis, tandis que l’autre n’y voit qu’une fête perpétuelle, un paradis, où tout le monde est appelé à une gaieté intarissable, comment s’entendre ? – Quand même nos merveilleux progrès, nos inventions étonnantes iraient jusqu’à ôter toute peine, tout labeur à l’homme, quand on inventerait une machine pour nous dispenser dans nos repas de la fatigue de lever le bras, une machine qui porterait d’elle-même les aliments, les morceaux à notre bouche, est-ce que tout cela ôtera à cette terre son caractère de lacrymarum vallis ? Est-ce qu’on peut décréter la gaieté ? – On en conviendra, la mystificographie a une inexorable raison d’être.

Nous allons plus loin. Nous supposons qu’on arrive à réaliser, – ce qui est encore à l’état de rêve, de recherche, de poursuite ou de chimère, – la navigation aérienne, qui fournira à l’homme des routes plus rapides d’un point du globe à l’autre. On dit que la science proclame la possibilité d’enlever en haut dans l’air des corps lourds, de se servir de couches d’air comme de rails pour faire courir des trains pesants (l’astronome de Washington, le savant Langley). On croit qu’on affirmera bientôt la possibilité de la direction des ballons. Mais alors, ce serait le renouvellement de la face de la terre ! La base de l’existence serait déplacée, les conditions de la vie changées ! Accordons tout cela ; oui, une telle transformation emporterait le vieux monde. On dirait : À quoi bon continuer à mener le train de vie présent, puisque l’avenir doit tout changer ? À quoi bon agiter la question sociale et tant d’autres problèmes, puisqu’un prochain avenir annonce l’inconnu ? (Voir article de Arthur Loth.)

On aurait raison de tenir ce langage. Eh bien, sur les ruines du vieux monde détruit et dans les assises du monde nouveau, vous auriez encore le malentendu, du moment que vous auriez l’humanité. En attendant, débattons-nous entre les malentendus inconscients et les malentendus voulus. J’appelle malentendus voulus, l’exploitation de la naïveté des individus ou des peuples, par motif d’intérêt ou d’ambition. Ce serait le cas, par exemple, d’un premier ministre, usant de tous les moyens pour se prolonger au pouvoir dans son pays. C’est, ce qu’insinuerait un journal protestant, à propos de l’attitude du premier ministre d’un pays voisin, en vue des prochaines élections. Selon cette feuille qui n’affirme pas la chose absolument… l’homme d’État en question se montrerait habile à manier la psychologie des passions : « Analyser la question irlandaise, – dit-elle – ce formidable composé où la race, l’histoire, la légende, et toutes les passions de l’âme sont venues se mêler, et ne trouver au fond que "l’asservissement de la masse ignorante par la propagande cléricale", c’est une de ces erreurs voulues qui sont de la haute stratégie électorale » (le Temps, du 25 juillet 1891).

III.– Mais notre voyage, notre circumnavigation parmi les malentendus n’est pas d’aujourd’hui.

On répète que rien n’est plus difficile que de toucher à l’histoire des évènements contemporains. Que de susceptibilités se réveillent ! Que de manières opposées de juger les mêmes choses ! Surtout, quelle difficulté de toucher aux contemporains eux-mêmes, aux personnes vivantes ! Ne va-t-on pas déchaîner des tempêtes de récriminations, si l’on prononce des jugements sévères, si l’on discute des glorifications hâtives ! D’autres avant nous ont ressenti ces inconvénients. J’en appelle à ce célèbre avocat qui, ayant naguère publié des Souvenirs du Palais, a été obligé d’en faire cesser la vente chez le libraire, parce que sa publication, où il ne voyait qu’une œuvre littéraire, réveillait, en rappelant des procès oubliés, maintes susceptibilités et blessures.

J’en ai fait l’expérience moi-même ; j’ai constaté que l’adage : « Ne touchez pas aux contemporains » était l’équivalent de la maxime espagnole : « Ne touchez pas à la reine. » Aussi, c’est de propos délibéré que j’avais mis au repos mon ancien navire d’exploration. Il m’a paru utile, avant de revenir à la mer, de laisser s’écouler quelques années depuis le jour où parurent les Malentendus, afin qu’il pût s’établir un silence relatif ; que certains lecteurs devinssent moins susceptibles, et que l’impartialité parvînt à se faire jour, la vivacité des partisans et des adversaires finissant par s’amortir ; de sorte, que, comme librairie et émission d’ouvrages, je me suis placé dans une situation inaccoutumée, très originale. Comme l’homme du barreau, que je signale plus haut, j’ai fait cesser la vente de la première édition ; j’ai retiré quelques centaines de volumes pour les faire reparaître plus tard, dans une nouvelle édition, retouchés, ne serait-ce qu’en deux endroits. De sorte aussi que, comme le poète mélancolique Jules Tellier, j’ai eu des pages restées assez de temps inédites après l’impression. Car les amis de ce dernier ayant d’abord imprimé ses œuvres posthumes, et se trouvant saisis ensuite par la délicatesse et par la pudeur d’une amitié jalouse, il arriva qu’ils craignirent de livrer les reliques de l’absent aux indifférents et aux profanes, et ils décidèrent que le livre ne serait point mis en vente.

Il est résulté de là que le directeur du journal parisien le plus répandu, décidé à rendre compte du livre, s’est étonné, d’un long étonnement, de me voir, enterrer, moi-même provisoirement, la première édition des Malentendus. Il disait ne pas comprendre ma condescendance devant quelques susceptibilités trop méticuleuses, notamment à propos des chapitres VIII et IX, où je remuais des cendres non encore refroidies. Or, je ne suis pas fâché d’être passé outre à ces étonnements.

Nous en sommes à l’inconvénient de parler des vivants, même dans un monologue où le penseur fait passer et repasser devant lui, simplement, en poète ou en sociologue, les contemporains qu’il a rencontrés, aimés, loués, admirés ou critiqués. N’ai-je pas un autre exemple d’hier, encore chaud ? Je ne dis pas, il en a cui, mais il a dû être fort désagréable à M. Edmond de Goncourt de s’être attiré une âpre polémique pour avoir rapporté de vieilles conversations exactes, dit-il, de 1870, où M. Renan était l’un des interlocuteurs. M. Renan, dans une lettre du 26 novembre 1890, à propos des récits de M. de Goncourt sur des dîners, ne se plaignait-il pas, de « mensonges, de faux commérages et de faux racontars » ? Si l’un des deux accuse les gens de « radotage, de brutalité, de perte de sens moral », M. de Goncourt aurait-il paru indiscret ? Et le voilà attiré à son tour à cette réplique : « Certes, c’est beaucoup, en ce dix-neuvième siècle, d’avoir inauguré, sur toute matière, sur tout sentiment, détachée de toute conviction, de tout enthousiasme, de toute indignation la rhétorique sceptique du pour et du contre ; d’avoir apporté le ricanement joliment satanique d’un doute universel ; et par là-dessus encore, à la suite de Bossuet, d’avoir été l’adaptateur à notre histoire sacrée de la prose fluide des romans de Mme Sand. Certes, c’est beaucoup, mais point assez vraiment, monsieur Renan, pour bondieuser comme vous bondieusez en ce moment sur notre planète, » etc. (à propos du journal des Goncourt). – Donc, il ne faut point trop se hâter avec les vivants, – quand bien même rien ne soit plus opposé à ma pensée et à ma manière habituelle, que d’écrire des pages malveillantes.

N’avons-nous pas aussi l’exemple des Confessions d’Arsène Houssaye ? Certes, je ne me prononcerai pas sur le fond de ces confessions, ni sur l’atmosphère où elles nous entraînent constamment. L’auteur a entendu écrire ses mémoires, mémoires de ses passions et de ses idées, mais il ajoute aussi très ingénument « mémoires des autres ». Comment prétendre faire connaître le siècle, les mœurs, sans dévoiler l’ensemble des physionomies contemporaines ? Il faut dire que ce sont chacune des scènes de la comédie parisienne dont il a été si longtemps le spectateur, qu’il raconte. Aussi est-il trop question de choses mondaines, de théâtres, de comédiens et de comédiennes, – le péril était imminent. – Arsène Houssaye, disent les chroniqueurs, ne l’a pas évité ; il n’a pas manqué d’avoir maille à partir avec un certain nombre de personnalités mises en scène, qui auraient voulu rester dans la coulisse. Il avoue lui-même les injonctions qu’il s’est attirées et auxquelles il n’a pas cédé : « Je ne me suis pas soumis à beaucoup de menaces ou de prières en effaçant des figures, des actions, des mots qui appartiennent à l’histoire intime d’une période. » Il n’a écouté, dit-il, ni les demi-mondaines, ni les comédiennes, ni les hommes politiques qui voulaient qu’on les représentât sous le masque auguste des sauveurs du monde.

Il est vrai que, dans les transactions avec le temps, on perd d’un côté si l’on fait un gain de l’autre ; lorsque les évènements s’enfoncent dans le passé, ils n’offrent plus le même genre d’intérêt. Pour passionner le public, il faut lui raconter des incidents d’hier ou d’aujourd’hui. Parlez-lui de drames si émouvants qu’ils soient, mais remontant à trente, cinquante, soixante ans, sa curiosité tombe tout aussitôt. Les actualités seules ont le privilège de le piquer, de l’éveiller et de l’attacher. Nous ne nous dissimulons pas que, sous ce rapport, la nouvelle édition est moins avantagée que la première. Ce qui se passait il y a quinze ans, vingt ans, en 1875, en 1870, en 1860, c’est de l’histoire bien ancienne pour des lecteurs de 1892 ; – Mais, il faut bien payer, par quelque inconvénient, les avantages réels d’un ajournement de quinze années.

Je le sais également, plus j’attends, et plus cet écueil d’éveiller des susceptibilités en m’en prenant à mes contemporains diminue jusqu’à disparaître, moins la crainte de choquer a de raison d’être. Quand on a vieilli soi-même, quand le nombre de vos jours déjà considérable vous avertit que la limite de la vie est proche, reste-t-il, hélas ! beaucoup de vos contemporains ? C’est la tristesse de la condition des écrivains devenus âgés ; ils ne peuvent, en touchant l’histoire de leur temps, que prononcer des noms qui ne sont plus. En attendant de les aller rejoindre, collègues, compagnons, amis, connaissances, qu’en reste-t-il, lorsqu’on veut revenir sur son propre passé, sur une période de quarante, cinquante ans ?

Toutefois, de même que les combinaisons matérielles par lesquelles les produits de la nature, tels que certains liquides, s’améliorent avec le temps et prennent des tons, des énergies, et des parfums qu’ils n’avaient pas au début, de même, je le crois, en est-il ordinairement pour les travaux de l’esprit. On gagne à laisser des manuscrits, des écrits quelconques, imprimés ou non, s’éloigner un peu de l’époque où on les a composés, de l’époque où l’intelligence étaient en fermentation, en veine d’enthousiasme ou bien de critique et de blâme. Un écrivain qui revoit ses propres pages, mises de côté pendant quelques périodes d’années, les juge et les étudie plus tard avec une froideur calme, comme s’il était étranger. Plus reposé, plus impartial, il voit mieux ce qui est exagéré, ce qui est outré, ce qui est téméraire, irritant, intempestif ou inutile. « Méfiez-vous du premier mouvement, c’est le bon. » On connaît la portée de cet adage ; quoi qu’il en soit, d’une manière générale, il arrive qu’on se repent bien plus souvent d’avoir suivi le premier mouvement que de n’avoir agi qu’après le second, c’est-à-dire après réflexion, quand la secousse nerveuse est passée. Cette édition des Malentendus pourra-t-elle bénéficier, elle aussi, de s’être attardée pendant quinze ans ? La sagesse populaire n’a-t-elle pas une autre maxime : Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage.

Voilà ce qu’il était opportun de dire sur l’intervalle entre la première et la deuxième édition, surtout sur ma décision ou plutôt mon opposition volontaire à la divulgation des premières centaines de volumes, qui en a fait de véritables mort-nés. Il reste néanmoins que, pour demeurer dans le ton dominant de cet ouvrage sur les malentendus, il semblait nécessaire qu’une nouvelle aventure, une aventure de librairie vînt se placer entre la première publication de ce livre et sa réapparition, afin que j’eusse à en faire mention dans cette préface.

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