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POLANYI michael (1891-1976)

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Universalis_Article publié par Encyclopaedia Universalis PPOOLLAANNYYII mmiicchhaaeell ((11889911--11997766)) Médecin, chimiste, philosophe et économiste hongrois, né à Budapest, où il commença ses études, poursuivies ensuite à Karlsruhe, Michael Polanyi fut reçu docteur en médecine à vingt-deux ans. Sa volonté d'approfondir les notions qu'il avait reçues le fit abandonner cette discipline pour l'un de ses fondements : la chimie physique – courageuse démarche de jeunesse, qu'il devait refaire plus tard en direction presque inverse. Pourtant, ce fut dans ce nouveau domaine qu'il acquit sa renommée mondiale, notamment en contribuant au développement de la cinétique chimique et à la théorie des états de transition ; en 1928, il montra comment la « texture » des cristaux, c'est-à-dire la taille des cristallites élémentaires et la façon dont ils sont orientés résulte des traitements mécaniques et aussi thermiques ; en 1933, il publia Atomic Reactions. Même le non-initié sera frappé par la diversité des domaines dans lesquels il a publié deux cent dix-huit articles scientifiques de 1910 à 1949. En 1923, il était privatdozent à la Technische Hochschule de Berlin et membre du Kaiser Wilhelm Institute für physikalische Chemie ; il dut fuir le nazisme en 1933 et s'établir en Angleterre. Constatant lors d'une visite en U.R.S.S.
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POLANYI michael (1891-1976)

Médecin, chimiste, philosophe et économiste hongrois, né à Budapest, où il commença ses études, poursuivies ensuite à Karlsruhe, Michael Polanyi fut reçu docteur en médecine à vingt-deux ans. Sa volonté d'approfondir les notions qu'il avait reçues le fit abandonner cette discipline pour l'un de ses fondements : la chimie physique – courageuse démarche de jeunesse, qu'il devait refaire plus tard en direction presque inverse. Pourtant, ce fut dans ce nouveau domaine qu'il acquit sa renommée mondiale, notamment en contribuant au développement de la cinétique chimique et à la théorie des états de transition ; en 1928, il montra comment la « texture » des cristaux, c'est-à-dire la taille des cristallites élémentaires et la façon dont ils sont orientés résulte des traitements mécaniques et aussi thermiques ; en 1933, il publia Atomic Reactions. Même le non-initié sera frappé par la diversité des domaines dans lesquels il a publié deux cent dix-huit articles scientifiques de 1910 à 1949. En 1923, il était privatdozent à la Technische Hochschule de Berlin et membre du Kaiser Wilhelm Institute für physikalische Chemie ; il dut fuir le nazisme en 1933 et s'établir en Angleterre. Constatant lors d'une visite en U.R.S.S. en 1935 l'asservissement de l'esprit, même chez les savants, à des contraintes extérieures, il reconnut aussi peu à peu la gravité de ce mal dans les pays occidentaux.

Il appréciait cependant au plus haut point la communauté scientifique internationale et ce ne fut qu'avec déchirement que le désir d'approfondissement de sa recherche de la vérité, caractéristique de sa personnalité, l'en arracha en 1948 : il abandonna sa chaire de chimie physique à la Victoria University de Manchester pour les études sociales et la philosophie. Et bien que, surtout aux États-Unis, les savants le reconnussent toujours pour l'un des leurs, ses vues sur les fondements de la connaissance et sur le fonctionnement de l'esprit ne furent bien comprises que de quelques-uns.

Pionnier d'une philosophie nouvelle, Polanyi ne pouvait ignorer les risques qu'il courait : sûr de la ligne principale de son raisonnement, il ne put éviter les occasions des malentendus qui expliquent probablement l'ignorance où l'on est resté, en France, de l'ensemble de sa pensée. Pourtant il y garda de très chaleureuses amitiés, grâce auxquelles fut rendue possible sa présentation à l'O.R.T.F. le 15 décembre 1968. Aux États-Unis en revanche, la Polanyi Society (Curry College, Milton, Mass.) est bien vivante ; elle a publié de nombreux ouvrages sur les divers aspects de la pensée de Polanyi.

Son œuvre intéresse tous les domaines de l'activité humaine, de la philosophie aux techniques les plus variées, en passant par les sciences et les arts. Il montre d'abord que la racine profonde de la téléologie, qui, bien qu'ouvertement bannie comme antiscientifique, règne en fait dans les sciences de la nature, n'est autre que l'opposition aristotélicienne et thomiste entre matière et forme, théorie qui, malgré ses insuffisances, fut encore influente pendant la Renaissance par l'idée venue de Galilée : toute chose n'est finalement que matière en mouvement. Même de nos jours, elle reste, inébranlée, à la base de la conception qui est dominante dans les sciences, celle de Laplace : la connaissance complète des lois gouvernant les éléments premiers nous donnerait la connaissance ultime de toutes choses. La phénoménologie a bien montré que l'on ne gagne rien à réduire les niveaux supérieurs de l'existence, l'activité mentale de l'homme en particulier, aux principes des choses plus tangibles grâce auxquelles ces manifestations peuvent se produire. Mais cette critique ne s'est pas étendue à la connaissance scientifique ; or il ne peut y avoir divorce entre celle-ci et l'activité mentale de la civilisation où elle existe : nos esprits sont donc déchirés par cette incohérence débilitante qui est la source profonde des désordres présents.

Polanyi, en revanche, montre la merveilleuse cohérence de la progression, jusqu'ici, de l'Univers. On y voit, à tous les degrés de la hiérarchie de l'évolution, la même structure que dans la pensée, ou dans le langage, qui en est un outil, ou encore dans la découverte scientifique.

Mû par un ardent désir, qui lui-même évolue de l'attraction à l'appétence et à l'amour, l'esprit, chez l'homme et les animaux supérieurs, finit par intégrer des aspects de faits devenus par là des indices d'une relation ; il conçoit ainsi, par exemple, l'arbre, l'animal à chasser ou à fuir, puis, peu à peu, ou peut-être encore avant eux, celles de leurs qualités qui lui importent ; à chaque image ou expérience d'un de ces faits, l'esprit a imposé une condition limitante qui permet d'en changer un aspect en concept, outil très puissant pour le calcul de l'action à entreprendre. La pensée a ainsi émergé de l'image, ou sensation, qui existait déjà à un niveau inférieur. La comparaison, traditionnelle d'ailleurs jusqu'à un certain point, entre l'outil, ou machine, et le produit de ces intégrations conduisant à une étape supérieure de l'évolution, est très éclairante, car il s'agit dans les deux cas d'une limitation à l'action des conditions, ou lois physico-chimiques, des éléments plus simples pour obtenir une performance supérieure.

Si ces concepts, qui restent presque toujours tacites, sont explicités par des signes, on peut avoir des mots, dont le sens à son tour peut être limité par d'autres mots, dans une expression, puis dans une phrase dont la valeur n'est pas plus la somme des valeurs des mots séparés que le concept n'était la simple somme des faits ou expériences. Ces phrases peuvent encore se combiner en un message et, de ce progrès, ou d'un autre similaire, finiront par naître la conscience de soi et du reste de la réalité, et donc la liberté.

Ce schéma de la pensée et de son outil, le langage, phénomènes strictement personnels, mais dont les manifestations (l'action résultante ou la langue, par exemple) peuvent assurément être distingués de la personne, est aussi celui de la découverte scientifique. Dans celle-ci, la limitation constatée à l'application des lois trouvées dans la nature crée chez le chercheur un désir de comprendre le problème ainsi découvert ; peu à peu, il intègre les indices en une loi plus puissante qui éclaire les lois antérieurement connues ou les remplace. Toute science est donc inévitablement fondée dans la tradition et elle est une œuvre nécessairement personnelle et presque exclusivement tacite.

Le niveau de développement immédiatement inférieur à la pensée est appréhendé par nous dans le concept très vague de « vie ». Le niveau supérieur, atteint seulement par l'homme semble-t-il, est la conscience, avec le sens esthétique ou moral et donc la liberté. Prévoir le progrès des éléments d'une étape de l'évolution vers une émergence dépasse presque toujours nos capacités d'intégration, aucune découverte scientifique n'ayant été plus qu'un modeste pas dans ce sens ; mais on peut préparer cette amélioration encore à venir par les efforts scientifiques, religieux (la religion devant être essentiellement service et amour) ou sociaux (le corps et l'amour ayant dans cette ascension une place privilégiée).

Penser que nous savons la plupart des choses que nous faisons, ou que la science peut exister en dehors des personnes, dans les seuls mots, est donc absurde, comme est absurde l'idée que nous pourrions être, en tant qu'hommes, notre propre commencement, les auteurs principaux de nos propres valeurs. Une vision beaucoup plus objective de la biologie, et de notre pensée en particulier, détruira les images moyenâgeuses inexactes qui gênent notre appréhension de la réalité et sont la cause profonde de l'ignorance et des troubles où nous vivons.

Polanyi ne semble pas avoir vu l'aide, imprévisible il y a quelques années, que l'informatique apporte pour la tâche inespérée qu'il a tracée. Il n'a pas pu appliquer partout sa propre découverte sur la nature de la connaissance. Ce qu'il disait du grand inventeur s'applique admirablement à lui-même : il n'achève pas, il n'est, au contraire, qu'un début, comme une graine féconde.

Parmi les principaux ouvrages philosophiques qu'a publiés Polanyi, on peut citer : Science, Faith and Society (1946, rééd. Chicago, 1962) ; Personal Knowledge : Towards a Post-Critical Philosophy (1958 ; 2e éd. Londres, 1962) ; The Tacit Dimension (Londres, 1967) ; Meaning (en collab. avec H. Prosch, Chicago, 1975). Peu connu en France, Polanyi a cependant retenu l'attention de Raymond Aron, qui lui a consacré un chapitre (« Max Weber et Michael Polanyi ») de son ouvrage Études politiques (Gallimard, Paris, 1972), et de Bertrand de Jouvenel (dans The Logic of Personal Knowledge, Londres, 1961).

Auteur: RAYMOND THOMAS