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Position dominante et rente de monopole : une analyse économique de la concession de Canal + - article ; n°1 ; vol.66, pg 7-32

De
27 pages
Revue d'économie industrielle - Année 1993 - Volume 66 - Numéro 1 - Pages 7-32
This article is divided in three parts. In the first part, we modelize the cost and revenue functions of Canal+ . Thus, we can estimate the volume of the rent earned by the company thanks to its public licence. In the second part, we set out the monopolistic characteristics of the rent and examine its use by Canal + to improve its dominant position through an aggressive policy to control the competitive environment. In the third part, we discuss the procedures for renewing the licence. We study five scenarios and analyse the implication of each for redistribution of the rent.
Cet article se compose de trois parties. Dans un premier temps, on modélise les fonctions de coût et de recettes de Canal +, ce qui conduit à révéler l'ampleur de la rente appropriée par cette société dans le cadre de sa concession de service public. Dans un second temps, on caractérise la nature monopolistique de cette rente et on analyse l'usage qui en a été fait pour renforcer la position dominante par une politique active de maîtrise de l'environnement concurrentiel. Dans un troisième temps, on ouvre le débat sur les modalités du renouvellement de la concession en balayant un large spectre de scénari et en soulignant les mécanismes de redistribution de la rente qu'ils impliquent.
26 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Laurent Benzoni
Position dominante et rente de monopole : une analyse
économique de la concession de Canal +
In: Revue d'économie industrielle. Vol. 66. 4e trimestre 1993. pp. 7-32.
Abstract
This article is divided in three parts. In the first part, we modelize the cost and revenue functions of Canal+ . Thus, we can
estimate the volume of the rent earned by the company thanks to its public licence. In the second part, we set out the
monopolistic characteristics of the rent and examine its use by Canal + to improve its dominant position through an aggressive
policy to control the competitive environment. In the third part, we discuss the procedures for renewing the licence. We study five
scenarios and analyse the implication of each for redistribution of the rent.
Résumé
Cet article se compose de trois parties. Dans un premier temps, on modélise les fonctions de coût et de recettes de Canal +, ce
qui conduit à révéler l'ampleur de la rente appropriée par cette société dans le cadre de sa concession de service public. Dans
un second temps, on caractérise la nature monopolistique de cette rente et on analyse l'usage qui en a été fait pour renforcer la
position dominante par une politique active de maîtrise de l'environnement concurrentiel. Dans un troisième temps, on ouvre le
débat sur les modalités du renouvellement de la concession en balayant un large spectre de scénari et en soulignant les
mécanismes de redistribution de la rente qu'ils impliquent.
Citer ce document / Cite this document :
Benzoni Laurent. Position dominante et rente de monopole : une analyse économique de la concession de Canal +. In: Revue
d'économie industrielle. Vol. 66. 4e trimestre 1993. pp. 7-32.
doi : 10.3406/rei.1993.1494
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rei_0154-3229_1993_num_66_1_1494Laurent BENZONI (1)
Professeur agrégé des facultés de Droit et des Sciences économiques
POSITION DOMINANTE
ET RENTE DE MONOPOLE
UNE ANALYSE ÉCONOMIQUE
DE LA CONCESSION DE CANAL +
Lorsque l'État décide d'impulser la production d'un service marchand qui
semble posséder les caractéristiques d'un bien public, il doit effectuer un
arbitrage entre le « faire » et le « faire-faire ». S'il opte pour la seconde alternat
ive, une solution consiste à concéder la production de ce service, notamment si
celle-ci implique l'occupation du domaine public. Le contrat liant l'État à l'entre
prise concessionnaire reflète donc les objectifs publics et précise les modalités
d'organisation et de contrôle de la bonne exécution de la tâche déléguée. La rela
tion État-entreprise peut s'assimiler conceptuellement à une relation d'agence (cf.
McAffe R., McMillan J., 1986). En effet, l'État (principal) se trouve en situation
d'infériorité informationnelle par rapport à l'entreprise (agent), car il ne connaît
souvent qu'imparfaitement les conditions réelles d'exploitation des concessions.
Cette infériorité sera d'autant plus marquée que l'activité est nouvelle (incertitude),
qu'il ne dispose d'aucun élément de comparaison (monopole du concessionnaire)
et que la vérification des coûts (audit) est complexe et/ou onéreuse. Dès lors, l'entre
prise concessionnaire a intérêt à surestimer les coûts et les risques réels supportés
afin d'obtenir les conditions d'exploitation les plus avantageuses pour maximiser
son profit. Les développements de la théorie des contrats ont permis une analyse
précise des mécanismes permettant à l'État de se protéger contre ce comportement
indésirable, car nuisible au bien-être collectif. On sait depuis Demsetz (1968) que
la renégociation des concessions, notamment à travers des enchères, constitue une
procédure dont l'État peut tirer bénéfice en révisant les termes d'un contrat ou
d'un cahier des charges qui lui sont trop défavorables. Des articles récents (Her-
malin, Katz, 1991 ou Fudenberg, Tiróle, 1990 par exemple) se sont ainsi attachés
à déterminer les conditions dans lesquelles le principal peut bénéficier d'une rené
gociation en étudiant diverses conditions contractuelles additionnelles.
(1) Je remercie E. Kaiman et E. Sandahl, les deux référés anonymes de la revue pour leurs remar
ques et toutes les personnes qui m'ont apporté, à un titre ou un autre, leur soutien dans cette
recherche. Bien entendu, je demeure seul responsable des analyses proposées dans cet article et
des erreurs qui pourraient subsister.
REVUE D'ÉCONOMIE INDUSTRIELLE — n° 66, 4e trimestre 1993 7 le notent Mougeot, Naegelen (1993) ou Laffont (1994), la littérature Comme
théorique dans ce champ de l'Économie industrielle s'est développée de façon
remarquable au cours de ces dix dernières années, mais les recherches appliquées
demeurent rares. La réalisation de tests économétriques se heurte à l'absence de
données nombreuses, comparables et fiables s'agissant de questions où les prota
gonistes ne sont guère incités à révéler leur information. Reste alors la recherche
monographique. La concession accordée à Canal + en 1983 pour une durée de
douze ans est en phase de renouvellement (2) ; elle constitue un bon terrain
d'investigation.
Le fonctionnement d'une concession donne satisfaction, si les objectifs sont res
pectés sur les plans quantitatifs et qualitatifs, et si l'effort consenti pour atteindre
ces objectifs est tel que l'exploitation ne donne pas lieu à la perception d'une rente.
S'agissant de Canal + , l'État conviendra que les objectifs quantitatifs et qualitat
ifs ont été atteints. Dès lors, il doit seulement vérifier si les conditions d'exploita
tion accordées étaient bien en relation avec les objectifs. P&ur ce faire, il faut vérifier
ex post si la concession et son cahier des charges, négociés en 1983, n'ont pas con
duit la firme à s'approprier une rente. Dans la première partie de cet article nous
nous attacherons à vérifier si tel a été le cas. Dans l'affirmative, il conviendra,
dans la deuxième partie, d'analyser la nature économique de cette rente : est-elle
une rémunération du risque « profit schumpétérien », de la qualité et du talent
(rente différentielle), ou la marque d'un pouvoir de marché (rente de monopole) ?
Si rente de monopole il y a, l'État peut juger opportun d'en reprendre le contrôle
en avançant une réflexion positive sur les modalités du renouvellement de la con
cession de la chaîne. Plusieurs alternatives sont présentées dans la troisième partie
de cet article.
I. — ÉVALUATION ÉCONOMIQUE DE LA CONCESSION (1984-1992)
La notion économique de rente ne recoupe pas celle de bénéfice, de résultat
d'exploitation, etc. figurant dans les rapports d'une société (3). Une firme peut
« auto-consommer » sa rente en l'investissant dans des capacités supplémentair
es, dans de nouvelles activités, en la redistribuant aux salariés ou en effectuant
des dépenses somptuaires (surplus organisationnel). Les documents comptables
publics révèlent, au mieux, la part non consommée et non affectée de la rente.
Autrement dit, les conditions effectives d'exploitation de la concession de Canal +
ne coïncideront pas avec les données publiées dans ses rapports d'activité.
L'évaluation des « justes coûts et recettes » (procédure d'audit) constitue une
étape préalable cruciale dans l'évaluation économique du contrat de concession.
Un aspect essentiel de notre démarche a consisté à recenser les différents postes
de coûts en identifiant ceux qui peuvent dériver à la hausse sans relation évidente
avec les besoins de la concession (asymétrie d'information). Compte tenu du carac-
(2) Signée le 6 décembre 1983, la concession est d'une durée de 12 ans. Mais l'article 5 de la convent
ion prévoit que : «... si l'une des parties souhaite ne pas la renouveler (la concession), elle en
avertira l'autre deux ans avant cette échéance » (JO, vol. 1, n° 1551, p. 418), soit avant le
6 décembre 1993. Toutefois, la seule décision prise avant cette date a été de prolonger de 6 mois
la négociation, une décision définitive devrait intervenir avant le 6 juin 1994.
(3) Sur la mesure du profit dans l'audiovisuel cf. Greenberg, 1969 ; Founder, 1986 ; Fournier et Campb
ell, 1993 ; Webbink, 1973.
8 REVUE D'ÉCONOMIE INDUSTRIELLE — n° 66, 4e trimestre 1993 unique de la concession de Canal + (4), nous avons adopté une méthode analytère
tique basée principalement sur les informations comptables publiques (pour une
analyse détaillée, cf. Benzoni, 1993). Schématiquement, cinq grands postes de coût
sont identifiables : les coûts de diffusion (réseau terrestre hertzien et satellitaire),
le coût des décodeurs, le coût de recrutement et de gestion des abonnés, le coût
des programmes, les frais généraux. Les deux derniers, les plus importants (pr
ogrammes, 2 400 MF et frais généraux, 774 MF en 1992), posent un réel problème
d'asymétrie d'information.
1. Estimations des fonctions des coûts et de recettes
Nous nous attarderons uniquement sur le coût des programmes qui recouvre
les dépenses d'acquisition des droits de diffusion et les coûts internes de product
ion des programmes (pour l'étude des autres postes de coûts, cf. Benzoni, 1993).
Il dépend en partie du nombre d'abonnés car les droits de diffusion se payent
d'autant plus cher que le public visé est important. De plus, la chaîne peut accroî
tre la « qualité » de ses programmes afin d'augmenter ou de fidéliser ses abonn
és. Par qualité, on entend ici des films à grand succès, des retransmissions d'évé
nements sportifs très prisés, etc. L'augmentation de la qualité implique l'achat
de programmes coûteux et se traduit aussi par une hausse du coût de programmat
ion. Si une fraction du coût de la programmation est positivement corrélée, à
travers un critère de qualité, au nombre d'abonnés, toute augmentation du coût
de la programmation ne saurait se justifier a priori par une de la
qualité. La fonction liant le coût des programmes à leur qualité et au nombre
d'abonnés est impossible à établir sans connaissance des contrats entre la chaîne
et ses fournisseurs, et sans connaissance fine de la demande des abonnés. Ce débat,
tant sur le coût que sur la mesure de la qualité du service rendu, est une source
continuelle de conflits entre les entreprises réglementées et les autorités réglement
aires. Dans l'audiovisuel, cette question a déjà donné lieu à de nombreuses analyses
théoriques et empiriques (5). Dans le cas particulier de Canal + , l'obstacle peut
être contourné. En effet, la chaîne est soumise à une obligation d'achat de droits
de diffusion (article 13 du cahier des charges, décret du 28/03/88) qui représente
environ 20 °/o du chiffre d'affaires de l'année précédente (6). Tant que ce dernier
(4) La concession de Canal + n'a pas d'équivalent dans le monde. Les conditions de production (dif
fusion hertzienne nationale) et d'exploitation (grille de programmation inscrite dans un cahier
des charges ad hoc avec exclusivité de programmation du cinéma 12 mois après la sortie en salle)
sont trop spécifiques pour qu'une comparaison avec des sociétés ayant le même type d'activité
(BSKyB par exemple, cf. Frankland et alii, 1992) puisse permettre une bonne approximation des
coûts de Canal + .
(5) Stigler (1968) a souligné que la réglementation pouvait bloquer l'entrée mais que les profits réali
sés par les insiders ne sont pas nécessairement des profits de monopole s'il s'instaure une concurrence
« hors-prix » basée sur la qualité. G. Fournier (1985, 1986) a développé un modèle pour montrer
que les rentes de l'industrie de la télévision étaient souvent dissipées dans la concurrence par la
qualité. Néanmoins, ce modèle repose sur une pétition selon laquelle la qualité d'un programme
dépend strictement des coûts consentis pour sa production. L'auteur néglige par trop l'effet Averch-
Johnson (1962) qui induit la production d'une « sur-qualité » dont X. Dupuis (1983) a montré
la réalité dans la production culturelle française.
(6) Pour les estimations, nous conservons ce chiffre de 20 °7o qui a varié sur la période. Il était de
25 % lors du lancement de la chaîne, actuellement, il serait inférieur : Canal + devant consacrer
9 % de son chiffre d'affaires aux préachats de films français, 3 °/o aux films européens (en 1994),
1 % au fonds de rénovation des salles de cinéma et s'engager à verser une prime aux producteurs
dont les films ont dépassé le cap des 800 000 entrées (CNC, 1992 et Vulser, 1992).
REVUE D'ÉCONOMIE INDUSTRIELLE — n° 66, 4e trimestre 1993 9 une telle obligation contraint Canal + à augmenter soit la quantité des droits croît,
achetés, soit leur qualité (achat de droits pour des programmes demandés et/ou
chers).
Nous pouvons alors distinguer trois types de coût des programmes, Primo, le
coût fixe des programmes cryptés concerne une grille d'une qualité permettant,
au minimum, la rentabilisation du projet initial de la chaîne, compte tenu des
contraintes de programmation inscrites au cahier des charges. Ce coût fixe recou
vre l'achat des programmes nécessaires à l'obtention du nombre d'abonnés per
mettant de dépasser le seuil de rentabilité. Secundo, le coût variable des program
mes cryptés permet la croissance de la qualité, son montant est déterminé par les
obligations d'achat de programmes. Ainsi, par rapport à un seuil de
750 000 abonnés atteint au début 1986, le surcoût de programmation passe de 39 F
par abonné et par an en 1987 à plus de 250 F en 1992, soit une augmentation pro
che de 540 °7o en six ans... Tertio, le coût des programmes en clair est supposé
égal aux ressources publicitaires (hypothèse émise par Canal + ).
ENCART 1 : Modèle d'estimation des coûts variables et des recettes de Canal +
Au-delà du seuil de rentabilité, les recettes supplémentaires sont évaluées de la façon suivante :
Rs = Rt - Rr (1)
Rs chiffre d'affaires d'abonnement au-delà du seuil de rentabilité (750 000 abonnés). total des abonnements. Rt
chiffre généré par 750 000 abonnés au prix moyen HT observé sur la période. Rr
Les coûts variables au-delà du seuil de rentabilité évoluent, quant à eux, selon la formule :
Cv = (Cd *(NTt - NTt3) + (Nn*Cr) + (Rs * Cg) + (Rst-l*Co) + Ca + T (2)
Cv : coûts variables annuels au-delà de Rs.
Cd : coût annuel d'acquisition du décodeur, soit 55 F/an pendant trois ans (cf. Benzoni, 1993).
NTt : abonnés à la fin de la période t. ; NT t-3 : abonnés à la fin de la période t-3.
Nn : nombre brut d'abonnés nouveaux sur l'année au-delà du seuil de rentabilité.
Cr : coût du recrutement d'un abonné : Cr = 190 F (marge de 100 F du distributeur et 90 F
d'installation-livraison du décodeur : cf. note d'introduction en bourse).
Cg : coût de gestion des abonnés : ils sont estimés à 12 % de Rs ; les documents comptables
les situent à un niveau plus élevé (25 à 30 %) mais incluent, de toute évidence, d'autres
frais que ceux afférents au juste fonctionnement de la concession.
Rst-1 : recettes d'abonnement dues aux abonnés supplémentaires (Ns) sur l'année précédente.
Co : coût des obligations d'achat de droit : il sera estimé à 20 % de (Ns) de la période
Ca : Droits d'auteurs : estimés à Rs*0,04.
T : Taxe CNC, soit Rt*O,O55.
À partir des équations (1) et (2), le résultat d'exploitation s'écrit : üb = Rs - Cv (3)
La rente se déduit à partir de la formule suivante : un = üb - (F*I)
I : capitaux investis pour le fonctionnement de l'activité prévue dans la concession.
F : taux de rémunération (%) « juste et raisonnable » des capitaux investis.
Les recettes de la chaîne sont constituées de la vente des abonnements et des
ressources publicitaires et de parrainage. À ces recettes traditionnelles, nous avons
adjoint les produits financiers. En effet, la trésorerie de Canal + s'élevait à plus
de 2 milliards de francs fin 1992. Or, le montant de la trésorerie est liée à l'exploi-
10 REVUE D'ÉCONOMIE INDUSTRIELLE — n° 66, 4e trimestre 1993 de la concession et dépend du nombre d'abonnés (7) qui versent une cautation
tion pour obtenir le décodeur (1 718 MF en 1992 (8)) : les cautions représentent
ainsi 80 % de la trésorerie, et partant, des produits financiers qu'elle engendre (9).
Les fonctions de coûts et de recettes ont été paramétrées à partir des spécifica
tions comptables (encart 1 et Benzoni, 1993). La fonction de coût obtenue présente
des rendements globalement constants à partir de 1987, essentiellement à cause des
coûts variables (programme et obtention de nouveaux abonnés) puisque le coût
moyen de diffusion continue quant à lui de baisser sur toute la période (figure 1).
Selon notre modèle, la chaîne supporterait, en 1992, 4 473 MF de charges (10)
pour exploiter sa concession, contre 5 000 MF observés. La différence, 600 MF,
est imputable aux coûts de diversification, aux éventuelles pratiques de prix de
transfert, aux phénomènes de dissipation de la rente (sur qualité de programmes
FIGURE 1 : Coût total moyen et coût de diffusion moyen de Canal +
Coût
total 2100
moyen
1100 ■ .
110
100 ■+• 100
1985 1986 1987 1988 1989 1990 1991 1992
(7) En revanche, nous n'incluons pas les 235 MF de charges financières engendrées en quasi-totalité
par la diversification de Canal + qui ne sont donc pas des activités relevant de la concession que
nous étudions.
(8) La valeur nette des décodeurs inscrite à l'actif atteint 913,6 millions de francs en 1992. Or, au
passif les « dépôts de garantie » pour les décodeurs inclus dans le poste « dettes clients abonnés »
atteignent 1 717,9 millions de francs ; compte tenu des stocks, près d'1 milliard de francs est donc
implicitement prêté à taux d'intérêt nul par les abonnés à Canal + .
(9) Le nombre des décodeurs placés auprès de clients est proche de 3 950 000. La valeur des cautions
est inscrite dans le poste du bilan « Dépôts de garantie reçus » qui se monte à 1 717,9 MF au
31/12/92 (note 2.15 /in rapport d'activité 1992, p. 33). La caution par décodeur est donc :
1 717 ,9/3,95 = 435 F.
(10) Ces 4 473 MF représentent la somme de : 1 408 MF de recettes des 750 000 premiers abonnés,
de 2 255 MF de coûts variables incrémentaux engendrés par 2 819 055 abonnés supplémentaires,
de 433 MF de publicité et de parrainage et de 377 MF de produits financiers.
REVUE D'ÉCONOMIE INDUSTRIELLE — n° 66, 4e trimestre 1993 11 surplus organisationnel, etc.). Sur le plan théorique, cet écart constitue une mesure
de l'asymétrie d'information que seul un audit interne des comptes de l'entreprise
permettrait d'imputer précisément.
2. Évaluation de la rente
II existe un nombre d'abonnés assurant le seuil de rentabilité de la chaîne
(point A, figure 2a) ; au-delà de ce seuil le résultat d'exploitation devient positif
(aire hachurée figure 2a) si les recettes totales sont supérieures aux coûts variables
incrémentaux strictement dûs au nombre d'abonnés supplémentaires (aire grisée
figure 2a). Ce raisonnement concerne « l'univers comptable ».
Dans « l'univers économique », toute différence positive entre le prix de l'abo
nnement et le coût total moyen représente la rente par abonné (segment EF,
figure 2b). Nous calculons la rente à partir du coût moyen car nous ne pouvions
pas estimer le coût marginal et les rendements obtenus apparaissent relativement
constants à partir de 1988 (figure 1). La rente totale s'obtient simplement en mult
ipliant la rente par abonné par le nombre d'abonnés (aire hachurée figure 2b).
Comme la constitue un « surprofit » au-delà du profit « normal », pour obte
nir la rente au sens économique, il faut déduire du résultat d'exploitation la rému
nération du capital, c'est-à-dire proposer de façon « normative », une marge « juste
et raisonnable » pour l'exploitation de la concession. Cette marge s'établit par
référence à la rentabilité observée dans l'économie, modulée du risque particulier
encouru par une société opérant sur un marché nouveau, mais protégé (11). La
courbe de coût moyen (en pointillée sur la figure 2b) inclut donc cette marge, la
rente ainsi calculée sera appelée « rente nette » (aire hachurée sur la figure 2b).
Si on situe le seuil de rentabilité initial de la chaîne à 750 000 abonnés (cf. Lacan,
1984 ; Richard, 1984 ; Agnes, 1985 ; Gavi, 1985b ; Revel, 1985 ; BIPE, 1987 ;
de Lavendeyra, 1987 ; Quelin, 1992 ; Negreanu, 1993), les coûts fixes sont cou
verts par les recettes d'abonnement afférentes (12). Elles couvrent aussi les coûts
variables engendrés par ces abonnés (fig. 2 : Q = 750 000). Nous avons estimé
que les 750 000 abonnés ont été atteints en février 1986. À partir de là, le résultat
d'exploitation devient positif. Sur la période 1986-1992, son montant cumulé appro
che 12 milliards de francs (tableau 1). En 1992, il représente près de la moitié du
chiffre d'affaires des abonnements. Autrement dit, si l'activité de Canal + s'ins
crivait dans une logique de pur service public, le prix de l'abonnement serait divisé
par deux.
(11) Nous supposons qu'une réglementation de type « Fair Rate of Return » sert de référence à notre
problématique.
(12) Plusieurs observateurs se sont faits l'écho d'un abaissement du seuil de rentabilité initial lié à l'auto
risation accordée en 1985 de percevoir des recettes publicitaires sur les émissions diffusées en clair.
Ces recettes initialement non prévues avaient effectivement pour objectif d'abaisser ce seuil (Mulot,
1985 ; Richard, 1984). Les importants écarts de point mort observés sur les différentes chaînes
lancées par Canal + en Europe semblent dûs, pour partie, aux différents niveaux de recettes publi
citaires accessibles dans chacun des pays concernés (Negreanu, 1993).
12 REVUE D'ÉCONOMIE INDUSTRIELLE — n° 66, 4e trimestre 1993 Pour évaluer la rente, il convient d'estimer la rentabilité normale des capitaux
investis. Compte tenu de la montée en charge de la société, nous estimons l'apport
en capitaux à un maximum de 1 ,5 milliard de francs. En appliquant un « fair rate
of return » de 15 % net d'impôts, la rente cumulée atteint 10 milliards de francs
sur les six dernières années. Finalement, dans une logique de « concession publi
que » mise en œuvre par des intérêts privés avec instauration d'une réglementat
ion tarifaire assurant une juste rémunération des capitaux investis, on déduit qu'au
premier trimestre 1993 : le prix de l'abonnement mensuel Canal -h aurait été d'envi
ron 100 F au lieu de 166 F pour un produit identique.
FIGURES 2a et 2b : Principes d'évaluation de la rente
Résultat
d'exploitation Unités
monétaires
Coût total
Coûts variables
incrémentaux
Nombre d'abonnés
Unités
monétaires
Prix de
l'abonnement Demande
Coût total moyen

Nombre d'abonnés
REVUE D'ÉCONOMIE INDUSTRIELLE — n° 66, 4e trimestre 1993 13 TABLEAU 1 : Estimation de la rente de Canal + (1986-1992)
1986 1987 1988 1989 1990 1991 1992
Total nouveaux abonnés Nn <1> 767 691 616 642 528 316 363 361 513 970 469 899 843 296
Prix moyen, abon. HT (F) <2> 142 142 142 142 149 154 156
CA seuil de rent. (MF) Rr <3> 1 280 1 280 1 280 1 280 1 337 1 384 1 408
5 847 CA abonnement (MF) Rt 1 699 3 076 3 989 4 628 5 173 6 415
CA abon. - CA seuil (MF) Rs 419 1796 2 709 3 348 3 836 4 463 5 007
G < M
Coût des décodeurs (MF) Cd*Ns 85 119 142 158 167 184 196 ö
M. Coût de recrutement (MF) Cr*Nn 160 146 117 100 69 98 89 O O Coût de gestion (MF) Cg*Rs 50 216 325 402 460 536 601
O Coût d'achat des droits 0 84 359 542 670 767 893 Rs-l*Co
g M Droits d'auteur Rs*0,04 17 72 108 134 153 179 200
Taxe CNC 184 211 245 275 Rt*O,O55 23 99 149
§ c O
2 008 Coût variable incrémental Cv 335 735 1 200 1520 1 730 2 255
Rente brute (MF) nb 84 1 061 1 508 1 828 2 106 2 455 2 752
Taux de rente brute nb/Rt 5 % 34 % 38 Wo 39 % 41 <7o 42 °7o 43 %
- 216 Rente nette (MF) nn 761 1 208 1 528 1 806 2 155 2 452
< 1 > : le seuil de 750 000 abonnés a été dépassé en février 1986. En 1986, Nn est égal au nombre brut d'abonnés effectivement observés (923 296) diminué des
80 000 abonnés nécessaires pour atteindre le seul de 750 000. Les autres années, Nn est égal au nombre d'abonnés nouveaux au cours d'une année.
<2> : nous avons appliqué une TVA de 5,5 °7o sur le prix TTC payé par l'abonné, lorsque le prix est augmenté en cours d'année, une pondération prorata
temporis des deux prix est effectuée pour obtenir un prix moyen mensuel.
<3> : le chiffre d'affaires du seuil de rentabilité correspond au produit de 750 000 abonnés par le prix moyen HT tel que défini en <2>. — ANALYSE ÉCONOMIQUE DE LA RENTE IL
Cette rente provient-elle des capacités entrepreneuriales de la firme, de son avan
tage concurrentiel par rapport aux concurrents ou résulte-t-elle d'une position
monopolistique ?
1. Rémunération du risque ou rente ?
Pour légitimer la rentabilité de Canal + , l'importance du risque associé au pro
jet de la chaîne est souvent évoqué (cf. Lalanne, 1990 ; Blachas et alii, 1992 ; Rous-
selet, 1991). En attesterait le refus de nombre d'entreprises de s'associer financiè
rement à Havas lors du lancement de la chaîne (Hachette, Dassault, Éditions Mond
iales, etc. sont explicitement mentionnées). Un appel d'offres aurait permis de
révéler l'ampleur du risque économique ex ante puisqu'il aurait montrer combien
d'acteurs étaient prêts à s'engager et pour quels montants. Cette possibilité ne fut
pas explorée puisque la concession a été attribuée à Havas par un accord de gré
à gré.
Il reste que les difficultés éprouvées dans la recherche initiale de partenaires
s'expliquent assez bien. En effet, un an avant le lancement de la chaîne A. Rous-
selet déclarait : « Le projet Canal + est entièrement original. Nouveau dans sa
conception, nouveau dans ses programmes. Pour le définir, nous ne voulions pas
faire appel à des partenaires, expérimentés certes, mais qui détiennent déjà leurs
propres formules audiovisuelles » (souligné par nous), (in Média, n° 65, 18/11/83).
Les entreprises spécialistes du secteur ayant été évincées, il fallait trouver des par
tenaires souhaitant se diversifier dans la communication, secteur à la fois particul
ier (forte présence du « politique ») et étranger à leur activité, d'où les réticences
rencontrées. Comme le précise le BIPE : « Cette volonté d' Havas de mener seul
les opérations et tenir à l'écart d'éventuels concurrents se reflète dans la structure
du capital ». (1987, p. 31). Hors agence Havas, seuls 3,25 °7o du capital sont déte
nus, lors du lancement de la chaîne, par des entreprises du secteur de la communic
ation, contre 54,75 °/o par des entreprises d'autres secteurs, dont 29,68 % par
des banques et des assurances. Les investisseurs retenus donnent à Canal + , à son
lancement, une physionomie d'entreprise « para-publique » ; 60,18 °/o du capital
sont aux mains de six actionnaires du secteur nationalisé. La difficulté pour trou
ver des partenaires ne peut donc s'interpréter ex post comme un critère d'évalua
tion du risque du projet ex ante.
Comme tout lancement d'un nouveau produit, des pertes d'exploitation sont
prévues au cours des deux premières années. Compte tenu du prix de clôture et
du parc des décodeurs, la perte maximale anticipée pouvait atteindre 350 MF
(Média, n° 65, 1983 ; A. Rousselet faisait état de pertes d'exploitation anticipées
de 440 MF en 1985 (in Revel, 1985a) (13). Ce risque sera annihilé par le si import
ant article 15 de la concession. « Si un déséquilibre important et durable inter-
(13) Le Bipe rappelle que l'histoire de Canal + est d'abord celle du succès des études de faisabilité :
« Car le paradoxe est là : alors que toutes les études indiquaient que le projet était viable, l'opi
nion générale... était que le pari était voué à l'échec ». (Bipe, 1987, p. 17). Les études menées
par Canal + ou d'autres investisseurs sur les projets de chaîne cryptée démontraient la forte pro
babilité de viabilité et de rentabilité de ce type d'investissement (cf. Chamard, Kieffer, 1992, pp. 113
ou 132).
REVUE D'ÉCONOMIE INDUSTRIELLE — n° 66, 4e trimestre 1993 15

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