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Universalis_Article publié par Encyclopaedia Universalis PPRRIIVVAATTIIOONN Confondre manque et privation revient à occulter la distinction soulignée par Kant dans l'Essai pour introduire en philosophie le concept de grandeur négative entre opposition logique et opposition réelle. La connexion logique n'a guère de conséquence réelle : elle comporte une négation sans position, le « manque » consistant en un simple « défaut » d'être. Ainsi un corps en repos n'est point en mouvement, par suite d'une absence de force motrice. Mais dans la connexion réelle, les deux prédicats sont opposés sans contradiction. Aussi la conséquence constitue-t-elle un objet réel : la négation est position d'être. Lorsque par exemple deux forces agissent sur un même corps, elles se détruisent, se multiplient ou se neutralisent. Cependant, la destruction d'un principe positif est toujours due à l'action d'un principe positif ; et la « privation » résulte toujours d'une « raison ». Alors donc que le manque apparaît seulement sous le regard étranger qui le fait surgir comme tel, la privation constitue le symptôme d'un conflit entre puissances de signes opposés, dont l'une vient à l'emporter sur l'autre. Le manque fait l'objet d'un constat logique, la privation au contraire exige la mise en œuvre d'une cause effective ; elle n'est concevable qu'au sein d'un système orienté, et seul le caractère incompatible des fins en jeu explique le « sacrifice » que constitue la privation.
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Confondre manque et privation revient à occulter la distinction soulignée par Kant dans l'Essai pour introduire en philosophie le concept de grandeur négative entre opposition logique et opposition réelle. La connexion logique n'a guère de conséquence réelle : elle comporte une négation sans position, le « manque » consistant en un simple « défaut » d'être. Ainsi un corps en repos n'est point en mouvement, par suite d'une absence de force motrice.

Mais dans la connexion réelle, les deux prédicats sont opposés sans contradiction. Aussi la conséquence constitue-t-elle un objet réel : la négation est position d'être. Lorsque par exemple deux forces agissent sur un même corps, elles se détruisent, se multiplient ou se neutralisent. Cependant, la destruction d'un principe positif est toujours due à l'action d'un principe positif ; et la « privation » résulte toujours d'une « raison ».

Alors donc que le manque apparaît seulement sous le regard étranger qui le fait surgir comme tel, la privation constitue le symptôme d'un conflit entre puissances de signes opposés, dont l'une vient à l'emporter sur l'autre. Le manque fait l'objet d'un constat logique, la privation au contraire exige la mise en œuvre d'une cause effective ; elle n'est concevable qu'au sein d'un système orienté, et seul le caractère incompatible des fins en jeu explique le « sacrifice » que constitue la privation.

À ce niveau sont encore mises entre parenthèses les notions de justice et de responsabilité. De l'abstinence volontaire à la restriction imposée, la privation couvre le champ entier des motifs, depuis les plus privés jusqu'aux plus publics. Dès lors la privation se trouve à interpréter, et l'on peut mettre davantage l'accent sur l'aspect positif qu'elle révèle « en creux », ou bien au contraire sur le caractère négatif qui en est la marque la plus évidente, immédiatement sensible sous la forme de déplaisir. Dans ce dernier cas, l'affect s'accompagnant toujours ici d'une représentation d'ordre causal, il s'agit d'expliquer les formes prises par ce déplaisir, du deuil à la mélancolie, de la colère à la révolte, de l'angoisse à la joie.

De toute évidence, la privation ne se réfère pas tant, en effet, à la satisfaction des besoins qu'aux types de rapports entretenus par l'individu avec le monde extérieur : ce qui apparaît comme « privation » à l'un n'est point du tout nécessairement ressenti comme tel par l'autre ; bien plus, tout se passe comme si la privation engendrait la souffrance dans la mesure seulement où elle parvient à donner corps à l'illusion suivant laquelle le désir humain serait complètement représenté dans un objet. Le « soleil noir de la mélancolie » paraît au ciel du psychotique, lorsque précisément le moi se trouve éclipsé par un objet dont il ne sait rien, hormis le fait qu'il possède un éclat invincible à l'effort d'appropriation du sujet. Tout se passe donc comme si, le possible ne se définissant qu'à rebours, la satisfaction, c'est-à-dire l'absence de privation, n'était pensable qu'au futur antérieur.

Le problème est alors de comprendre comment le sujet est conduit à placer sa libido sur un objet externe, et pourquoi il est contraint à sortir du narcissisme primitif. « Un solide égoïsme, écrit Freud, préserve de la maladie ; mais à la fin l'on doit se mettre à aimer, pour ne pas tomber malade ; et l'on doit tomber malade, lorsque l'on ne peut aimer, par suite de privation (Versagung). » Ainsi, la privation absolue peut constituer au même titre que la privation partielle un élément pathogène. Comme le souligne Freud, les hommes tombent malades « aussi souvent » lorsqu'ils renoncent à un idéal que lorsqu'ils veulent à tout prix l'atteindre.

Un facteur quantitatif entre ici en jeu : quand l'investissement du moi a dépassé une certaine mesure, la situation devient dangereuse ; c'est dire que l'essence de la privation n'est pas à chercher uniquement à l'intérieur ou à l'extérieur du sujet, dans sa seule constitution ou dans le seul destin ; mais que les moments endogènes et exogènes constituent les limites de séries qualifiées par Freud « séries de complémentation » (Ergänzungsreihe), au confluent desquelles se trouve produite une « situation psychique déterminée », dont l'explication peut être reconstituée.

Le paradoxe tient ici à la permanence d'une double « exigence du réel » (Realforderung) : l'exigence de trouvailles et celle de privation. Sans présence d'objet, point de critère de réalité : le désir s'épuise d'hallucination. Mais sans dérobade d'objet, point de relance au plaisir, et le désir s'étouffe d'être comblé. Ici l'appel est rendu inutile, la réalité prenant les devants ; là au contraire, il demeure sans effet ; et le langage se révèle caduc.

Si donc toute privation rend sensible une absence, il s'agit pour le sujet de ne point confondre manque constitutif et dommage imposé. Autrement dit, interpréter la privation comme frustration n'est possible que sous la présupposition d'une justice, suivant laquelle devrait m'être attribué ce dont précisément je manque. L'homme frustré se trompe en même temps qu'il est trompé : attribuant à l'autre une promesse que celui-ci n'a pu formuler, il fait preuve d'autant de mauvaise foi qu'il en accorde au supposé fraudeur. De surcroît, certes, la frustration n'est rien sans l'imagination qui en forge le concept humiliant ; mais s'affirme en même temps ma propre dépendance à l'égard de l'autre qui me tient en son bon vouloir.

Au contraire, la privation tire d'elle seule sa propre « réalité » : la négation y devient « grandeur », c'est-à-dire puissance et autonomie. L'homme « privé » se constitue alors par différenciation avec l'homme public : il reconnaît la nécessité de sa privation, et refuse de se référer à la notion imaginaire d'une justice dispensatrice de dons. Toute réalité émerge, en effet, à partir d'une exclusion, et il appartient aux modalités de la privation de donner au sujet la figure qui le caractérise, dans cette inversion originaire par laquelle le sens surgit toujours d'une soustraction, et non d'une simple collecte.

Auteur: BALDINE SAINT GIRONS