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Propulseurs et Sagaies préhistoriques des Indiens « Ваsket-Makers ». Etudes d'Archéologie et d'Ethnologie du Sud-Ouest Américain - article ; n°11 ; vol.22, pg 297-312

De
18 pages
Bulletin de la Société préhistorique française - Année 1925 - Volume 22 - Numéro 11 - Pages 297-312
16 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Etienne-B. Renaud
Propulseurs et Sagaies préhistoriques des Indiens « Ваsket-
Makers ». Etudes d'Archéologie et d'Ethnologie du Sud-Ouest
Américain
In: Bulletin de la Société préhistorique française. 1925, tome 22, N. 11-12. pp. 297-312.
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Renaud Etienne-B. Propulseurs et Sagaies préhistoriques des Indiens « Ваsket-Makers ». Etudes d'Archéologie et d'Ethnologie
du Sud-Ouest Américain. In: Bulletin de la Société préhistorique française. 1925, tome 22, N. 11-12. pp. 297-312.
doi : 10.3406/bspf.1925.5857
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bspf_0249-7638_1925_num_22_11_5857PRÉHISTORIQUE FRANÇAISE 297 SOCfÉTÉ
Propulsenrs vt 8agaiee préhistoriques
des Indiens « ВавкеМИлкегя ».
Etudes d'Archéologie et d'Ethnologie du Sud-Ouest Américain.
Etienne B. RENAUD, Ph.-D.
Professeur d'Anthropologie, Université de Denver. Colorado (Etats-Unis).
INTRODUCTION
La préhistoire du Sud-Ouest Américain comprend deux grandes
divisions dont l'ordre chronologique est maintenant démontré.
C'est d'abord la culture primitive des « Basket-Makers » ou Indiens
Vanniers, ainsi nommés à cause de l'excellence de leur vannerie et
parce qu'au moment de la découverte de leur industrie on ne pens
ait pas qu'ils avaient connu la céramique. Vint ensuite la culture
plus évoluée des « Pueblos-Cliff Dwellers ». Ceux-ci reçurent leur
nom du fait qu'ils habitaient des villages de pierre ou ď « adobé »,
ou des maisons construites dans les cavernes naturelles ou artifi
cielles des falaises. J'ai établi récemment que les « Basket-Makers »
étaient dolichocéphales, tandis que les « Pueblos-Clifi Dwellers »
avaient un crâne brachycéphale à déformation postérieure artifi
cielle. D'un type physique distinct, leurs cultures sont aussi diff
érentes.
L'un des éléments les distinguant est le fait que les plus anciens
de ces Indiens se servaient comme engin de chasse et de guerre
d'un propulseur à crochet, tandis que les plus récemment venus
dans la région possédaient arcs et flèches. Ceci établit un parallèle
intéressant en soi entre la préhistoire américaine et européenne. Car
les Magdaléniens de l'Europe occidentale connaissaient le projecteur
ou propulseur à crochet, en os ou corne, simple ou ornementé et
parfois très artistique. Les préhistoriens français en ont trouvé de
fort remarquables exemples. Les populations néolithiques et même
mésolithiques se servaient d'arcs et de flèches. L'art préhistorique
d'Espagne en montre nombre de représentations indéniables.
C'est donc dans l'ancien comme dans le nouveau monde le même
ordre de succession pour des engins similaires de chasse et de
guerre. Ce fait est curieux et mérite d'être noté. Il s'agit d'un paral
lélisme se rapportant à la fois au but, aux moyens et au temps de
ces inventions, et dans les deux cas, il semble bien que des popul
ations différentes et se succédant aient apporté ou développé ces
armes à perfectionnement divers. Il se peut même que la suprématie
des nouvelles tribus ait en partie dépendue delà supériorité de leurs
engins à plus longue portée. С


=^
PROPULSEURS et 8AOAIES AMERICAINS Propulseurs et Sagaies américains
Fig. 1. — Atlatl de Marsh Pas?, N. E. Arizona. Type évolué. Face supérieure
montrant les boucles de la poignée, le crochet et l'encoche de la partie posté
rieure. Le crochet est petit, creusé à même la hampe du propulseur et au même
niveau que sa face supérieure. L'encoche est relativement profonde et courte,
clairement limitée à une sorte de cœur allongé. C'est le type de Marsh Pass.
Les projecteurs du Canon del Muerto ont une rainure plus longue et remontant
progressivement à la surface de la hampe. (D'après Guernsey et Kidder. Basket
Maker Caves of N. E. Arizona. 1921. PI. 33c, p. 82.)
Fig. 2. — Le même propulseur que la Fig. 1. mais partie inférieure montrant les
boucles pour les doigts et les trois poids ou pierres. (Môme référence, PI. 33 b.)
Fig. 3. — Coupe transversale d'une sagaie, montrant la disposition des plumes le
long de la tige.
Fig. 4. — Partie antérieure de la sagaie, l'extension -avant et la pointe de pierre,
montrant aussi le montage et les ligatures de tendon plat. (D'après Guernsey
et Kidder. Op. cit. PI. 34 j, p. 84).
Fig 5 et 6. — Deux des atlatls miniatures provenant des fouilles du Grand
Temple de Tenochtitlan à Mexico, Museum National montrant le type de cro
chet et la cheville transversale de la poignée. Modèle archaïque. (D'après
Saville, The Wood carver's Art in ancient Mexico. 1925. PI. XIX, p. 38.)
Fig. 7. — Atlatl rond, de modèle archaïque, trouvé par Harrington, en 1922-23
dans les Montagnes Ozark, Arkansas. (D'après Saville, Op. cit., PI. VI. d.)
Fig. 8. — Autre atlatl de type à crochet surélevé, cannelure longue,
peu profonde, pas de poignée spéciale. Trouvé par Harrington en 1924 dans
Lovelock Cave, Humboldt County, Nevada. (Saville. PI. VI. c.)
Fig. 9. — Atlutl de forme primitive, plate, crochet surélevé, pas de rainure ni de
poignée. Trouvé par Dr Ed. Palmer, en 1880, dans une caverne sépulcrale de
Coahuila, Mexique. (Saville. PI. VI. g.)
Fig. 10 — « Otaie », de la région du Lac Texcoco, Mexique. Forme moderne,
plate, crochet au niveau de la face supérieure, précédé par une longue rainure
carrée. Pas de poignée. (Saville. PI. VI. i.)
Fig. И. — Atlatl de forme primitive, plate, à crochet court et gros, avec large
cannelure sur toute la longueur de la humpe. Pas de poignée connue. Trouvé
par Harrington en 1924 à Lovelock, Nevada; voir Fig. 8. (Saville. PI. VI. b.)
Fig. 12. — « Tsupakua » des Indiens Taiascans, du Lac Patzcuaro, Michoacan,
Mexique. Specimen du Museum of the American Indian, New-York. Petit crochet
du type de l'Arizona, longue cannelure sur toute la longueur de la hampe. Poi
gnée à deux trous dans le bois du manche. Long éperon à la partie inférieure,
extrémité distale, pour repêcher les sagaies flottant sur l'eau. (Saville. PI. VI. h.)
Fig. 13. — Atlatl découvert par Cushing en 1895 à Key Marco, S. 0. de la Flo
ride. Petit crochet surélevé, hampe étroite à rainure longitudinale. Manche à
poignée découpée, deux trous pour les doigts. (Saville. PI. VI. e.)
Fig. 14. — Atlatla de même provenance que la Fig. 13. Petit crochet formé par la
queue d'un lapin sculpté au bout postérieur de l'engin. Hampe plate, étroite,
sans rainure. Manche se terminant en spirale ; un seul trou ovale pour le doigt.
(Saville. PI. VI. f.)
Fig. 15. — Montrant la façon de tenir l'atlatl et la sagaie en position d'après la
description de Kidder et Guernsey. (Bulletin B. A. E., fig. 87, p. 79.1
Fig. 16. — Partie de dessin d'un Codex, montrant atlatl primitif et sagaie en
position. (Saville. Op. cit., fig. 14. с, р. 53, partie seulement de la figure.)
Fig. 17. — Atlatlu et sagaie de forme archaïque, d'après un vase Peruvian.
(D'après Mead. Old Civilizations of Inca land. Fig. 32, p. 62, partie.)
Note. — Toutes les figures de cette planche ont été redessinées et simplifiées
pour mieux montrer le type de l'atlatl et les détails des parties importantes. SOCIÉTÉ PRÉHISTORIQUE FRANÇAISE 299
Ce que nous savons jusqu'ici des propulseurs des Indiens préhis
toriques du sud-ouest Américain est presque exclusivement dû aux
publications excellentes de Kidder et Guernsey sur les <( Basket-
Makers » de l'Arizona. Mais, en 1924, mon ami Earl Morris,
explorateur et archéologue distingué, a fait des découvertes import
antes dans le « Canon del Muerto », dans la partie méridionale du
bassin du Rio San Juan, nord-est de l'Arizona, tout proche du
Nouveau Mexique. Parmi les vrais trésors archéologiques qu'il a
trouvés, on compte fort heureusement un certain nombre d'objets
en bois, bien conservés à cause de la sécheresse extrême du pays.
Grâce à l'aimable permission du Pr Henderson, curateur du Mu
séum de l'Université du Colorado, où j'enseignais pendant l'été
1925, et à son assistante Miss Craig, j'ai pu étudier et mesurer les
objets en bois ouvrés rapportés par Morris. Je décrirai ici des pro
pulseurs et des sagaies préhistoriques et les comparerai aux trou
vailles faites par d'autres archéologues pour en tirer quelques con
clusions.
I. — Les propulseurs ou « Atlatls » .
Il y a quatre propulseurs au Muséum de l'Université du Colorado,
à Boulder. Deux sont en très bon état, les autres un peu moins bien
conservés. Trois sont faits de bois de couleur sombre. Le quatrième
est de nuance bien plus claire et d'apparence si neuve et de fini si
soigné, qu'il tromperait sur son antiquité réelle si l'on ne connaissait
pas sa provenance. Je n'ai pas identifié la nature du bois qui est de
grain serré, mais les propulseurs provenant de Marsh Pass, un peu
plus à l'ouest, sont en chêne.
Un « atlatl », pour employer le mot Nahua, est essentiellement
composé d'un corps ou fût en bois d'une seule pièce droite. La
partie inférieure est légèrement arrondie, la face supérieure est plate,
les extrémités sont plus ou moins rondes. La longueur totale des
quatre propulseurs du Canon del Muerto est respectivement
A. 0-63, B. 0m65, C. 0m70, D. 0m75. L'atlatl trouvé en 1914-15 par
Kidder et Guernsey dans la Cave 1, à l'entrée de Kin-Boko Canon,
nord-est Arizona, mesure 0ш6б. Les autres, découverts non loin de
là parles mêmes explorateurs en 1916-17 dans White Dog Cave,
Marh Pass, mesurent, le mieux conservé 0m635; le second, courbé
et rétréci, n'a plus que O'"597. Les fragments des autres projecteurs
font croire que leur dimension totale devait être de 0m63 à 0m64,
c'est-à-dire généralement plus courts que ceux rapportés par Morris.
Tous ces engins sont d'une forme très semblable et se rappro
chent du même type avec des variations individuelles ou locales
d'importance secondaire. Leurs parties essentielles méritent une
description plus détaillée. 300 SOCIÉTÉ PKÉHISTORIQUE FRANÇAISE
L'extrémité postérieure présente toujours un éperon, générale
ment accompagné d'une encoche ou cannelure. La distance du
bout de l'atlatl à la pointe en question est de A. 0ш05, В. 0m06,
С. 0m055, D. 0m065 montrant ainsi sa position par rapport à
, l'extrémité distale (fig. 1). L'éperon du propulseur B. est en
relief dans toute sa longueur, ce qui est exceptionnel dans
cette région. Deux au moins des atlatls miniatures (fig 5 et 6)
du Grand Temple de Mexico ont un crochet rappelant ce genre
ainsi qu'un autre du Peabody Muséum, mais le fût de cette
arme est très différent. Ordinairement on ne voit qu'une courte
pointe, arrondie ou triangulaire, au même niveau que la face supé
rieure de l'engin. Ce crochet est placé sur l'axe longitudinal de
l'atlatl et dégagé de sa masse par une entaille plus ou moins pro
fonde. Parfois elle est courte et clairement limitée, comme cest íe
cas pour plusieurs exemples de Marsh Pass (fig. 1). D'autres fois c'est
une sorte de cannelure plus longue et remontant progressivement à
la surface du fût, comme on le voit sur des projecteurs du Canon
del Muerto. La distance mesurée du bout postérieur de l'atlatl à
l'extrémité antérieure de l'encoche montre de grandes variations,
mais d'importance très relative. Propulseurs A. 0m23, B. 0"'20,
C. 0m14, D. 0m12. La largeur de cette sorte de rainure est de 0m001
à 0m002. La partie proximale de la sagaie repose dans cette cavité
longitudinale et l'éperon ou pointe de l'atlatl entre le trou pra
tiqué à l'extrémité postérieure de la sagaie pour la stabiliser en posi
tion sur le fût du propulseur (fig. 15).
La partie antérieure de l'atlatl est en fait une poignée. Les propul
seurs du Canon del Muerto et ceux de la région de Marsh Pass ont
deux encoches latérales de 0m03 à 0m035 d'ouverture, mais peu pro
fondes, entaillées à même le manche. La distance de l'extrémité
proximale du corps du projecteur à la partie la plus étroite, entre
les entailles, est de O'nll à 0m12, suivant les cas. Des sortes d'an
neaux, de peau de daim ou de cerf, se projettent sur les côtés et
complètent le cercle indiqué par les encoches latérales. Des tendons
plats les fixent solidement sur la hampe de l'atlatl. C'est pour rete
nir les doigts en place et permettre une bonne emprise sur l'engin
au moment du lancement de la sagaie (Fig 1, 2, 15). Ces boucles, à
l'heure actuelle, sont considérablement rétrécies par le temps. Elles
existent encore sur deux des propulseurs de Morris, mais il m'était
impossible d'y insérer l'index et le médius. Elles font parfois com
plètement défaut aux atlatls de différentes provenances, car la matière
animale employée est tombée en décomposition pendant les siècles
de leur ensevelissement dans des abris sous roches ou des caves
sépulcrales. Mais les liens qui les attachaient ont laissé des marques SOCIÉTÉ PRÉHISTORIQUE FRANÇAISE 301
indéniables sur le bois. Leur existence dans tous les cas est donc
certaine dans le sud-ouest. Il n'en est pas toujours de même ailleurs.
Au Museum of the American Indian, à New- York, il y a un atlatl
trouvé à Grand Gulch, Utah, en 1895. Sa longueur totale est de
0n5810 Sa forme est identique à celle des propulseurs de Г Arizona.
Je n'ai jamais vu le premier de ces engins trouvés dans le sud-
ouest du Colorado et mentionné par le regretté George Pepper de
New- York. Mais il semble bien, d'après les rapports des explorat
eurs, que le propulseur tel qu'il vient d'être décrit était employé
par toutes les tribus d'Indiens préhistoriques Basket-Makers ou
Vanniers du Bassin du Rio de San Juan. Tous les spécimens pro
venant du Colorado, de l'Arizona et de l'Utah sont presque identiques.
Du moins ils appartiennent clairement au même type et n'offrent que
des variations secondaires de détail, principalement à la partie pos
térieure, pointe et cannelure. Leurs dimensions varient relativement
peu. Ils sont construits en bois dur, généralement en chêne. Ils
sont de forme droite et quelques-uns, trouvés plus ou moins sinueux,
sont simplement déformés par le temps et l'humidité. Il n'en existe
guère qu'une douzaine conservés entiers et un certain nombre de
fragments. C'est donc encore une trouvaille de valeur.
Un élément que j'ai négligé de mentionner plus tôt, car il est
absent dans les quatre propulseurs du Canon del Muerto, c'est
l'usage de « poids » en pierre ou en os, attachés à la partie infé
rieure de l'engin. Kidder et Guernsey les ont trouvés en place, liés
fermement au fût de deux atlatls provenant de White Dog Cave,
Arizona. Les auteurs de cette découverte décrivent les poids d'une
première arme (Fig. 2) comme étant trois « pierres » vertes, très
bien travaillées, de forme ovale, la partie plate contre la surface
inférieure de l'atlatl, l'autre, celle en vue, étant convexe. Le Profes
seur J. B. Woodworth a identifié leur substance comme provenant
de dents fossilisées de mammifères. Deux de ces poids étaient atta
chés bout à bout à la hampe du propulseur, immédiatement derrière
la poignée, le troisième un peu plus loin. Peut-être y en avait-il
quatre originellement? Toute cette partie de l'atlatl était recouverte
d'une couche mince de substance résineuse appliquée avant et après
l'attachement des poids et recouvrant le bois et les liens faits de
tendons, probablement pour les protéger et les unir plus solidement.
Un fragment de projecteur de même origine a conservé aussi ses
trois poids. Ils sont d'une matière différente et leur position respect
ive n'est pas tout à fait la même que celle du cas précédent. Le
premier poids est une pointe triangulaire, en silex je crois, attachée
entre les deux entailles du manche, la face adhérant au bois est
plate, l'autre arrondie. Sa longueur est de 0m349 et sa largeur de
O^lôS. Sept centimètres plus en arrière vient le deuxième poids. Il 302 SOCIÉTÉ PRÉHISTORIQUE FRANÇAISE
est fait de calcaire blanc, poli, taillé en ovale plat et mesurant 0m035
sur 0m0127 et 0m003 d'épaisseur. Le dernier poids, placé au bout du
précédent, est en spath vert foncé, poli, de forme allongée et plus
épais que le précédent. Sa longueur est de 0m05. Un enduit poisseux
recouvre les ligatures.
Sur les autres atlatls ou fragments trouvés dans la région on voit,
par les marques laissées sur le bois de l'arme, que des poids sembla
bles à ceux décrits avaient existé. L'un d'eux a été retrouvé ; c'est
un morceau de silex taillé. Deux autres provenant de Sayodneechee
Burial Cave, un peu plus au nord, sont en schiste et pèsent, l'un
85 grammes, lautre, plus mince, 14 grammes. Le poids le plus
curieux de forme est celui découvert dans la Cave 1 de Kinboko
Caiîon. Il est en calcaire blanc à bandes rougeâtres, taillé, dirait-on
en forme de pipe avec une perforation au coude pour le passage de
liens le retenant au corps de l'atlatl. Un propulseur déposé au
Muséum de Chicago, et trouvé à Grand Gulch, Utah, est aussi muni
d'un poids en pierre.
Il semble donc bien que la pratique soit générale dans le Bassin
du Rio San Juan parmi les anciens Basket-Makers. Quelle en pou
vait être l'utilité ? Probablement ces poids aidaient à stabiliser le
propulseur, à lui donner l'équilibre voulu et peut-être ajoutaient-ils
à la puissance de projection. En tous cas il paraît que la matière
était indifférente, car elle est très variable. Les dimensions et les
formes sont en partie conditionnées par la hampe de l'atlatl à
laquelle ils sont attachés. Ils sont généralement de forme et de fini
soignés, ce qui pourrait faire croire qu'une valeur artistique, et
peut-être cérémonielle, leur était attribuée. L'ethnologue F. H. Cu-
shing mentionne des ornements et fétiches divers attachés à un pro
pulseur conservé au Musée de Philadelphia. Des atlatls du Vieux
Mexique sont décorés de gravures religieuses. Des projecteurs d'ori
gines diverses, Yucatan, côtes de Bering, Nouvelle Guinée, etc., ont
des décorations qui pourraient aussi faire penser à quelque vertu
magique prêtée et comme surajoutée à l'arme.
La forme de l'atlatl, telle que je l'ai décrite, est simple et pratique,
mais elle paraît déjà assez évoluée. Elle est commune dans son
ensemble aux tribus d'Indiens Vanniers vivant aux temps préhisto
riques dans le sud-ouest Américain. Sauf pour quelques détails,
cette forme est générale et constante. Ce fait semble suggérer que le
propulseur tel qu'on le trouve dans la région du San Juan a été im
porté dans sa forme actuelle et n'a guère changé depuis. C'est donc
ailleurs qu'il faudrait chercher son origine ou des traces de son
évolution . L'atlatl de différents types a été employé par des
populations très diverses et sur le continent américain, sans aller
plus loin, depuis les Esquimaux au nord jusque dans l'Amérique PRÉHISTORIQUE FRANÇAISE 303 SOCIÉTÉ
du sud en passant par le Mexique et le Yucatan. Il n'y a guère de
doute, dans notre cas, que c'est au sud du Rio Grande qu'il faut
chercher des formes primitives du genre. Car la culture du maïs
s'est développée d'abord dans le Mexique méridional et l'Amérique
Centrale. Puis elle s'est répandue vers le nord jusqu'aux pieds des
Montagnes Rocheuses à une période reculée. C'est à la culture de
cette céréale que les tribus nomades de. la région ont dû leur pre
mière stabilisation d'où est sortie la civilisation des Indiens Basket -
Makers et plus tard celle des Pueblos. Il y a eu sans doute d'autres
contacts, sociaux et économiques, pendant bien des siècles. L'atlati
a donc pu être importé du sud.
En fait, il y a quelques années, au cours d'excavations sur l'e
mplacement du Grand Temple de Tenochtitlan à Mexico, on a décou
vert cinq atlatls miniatures de forme archaïque, probablement offran -
des ou ex-votos (fig. 5 et 6). C'était de simples bâtons munis d'un
crochet à un bout et à l'autre d'une cheville transversale servant de
poignée. Ce type n'est pas connu autrement au Mexique sauf par les
Codex qui en représentent un certain nombre avec des variantes
(fig. 16).
Fort étrangement, c'est dans des abris sous roche des Montagnes
Ozark, dans l'Arkansas, Etats-Unis, qu'en 1922-23, M. R. Harringt
on, du Museum of the American Indian à New- York, a trouvé un
atlatl similaire, bien conservé, et des fragments de plusieurs autres
(fig. 7). C'est un bâton rond à simple encoche à une extrémité et à
cheville transversale à l'autre bout. Il mesure 0m4825. Serait ce
une indication de rapports possibles entre les anciens Mexicains
et les habitants préhistoriques du sud des Etats-Unis? La forme
ronde de l'atlati est évidemment primitive et représente l'util
isation d'une branche avec un minimum de travail. C'était aussi
la forme de certains propulseurs paléolithiques européens, tels que
les baguettes rondes de bois de renne de Gourdan et du Mas d'Azil
et les crochets d'os de Bruniquel.
C'est dans le Far West, à une grande distance de la vallée du
Mississipi, qu'il faut aller pour rencontrer des propulseurs d'un
type se rapprochant des précédents et plus archaïques de forme que
ceux décrits en détail provenant del'Arizona. Le même explorateur,
Harrington, en 1924, fit des découvertes sensationnelles dans l'état
de Nevada. Entre autres choses il trouva des fragments de quatre
atlatls à Lovelock Cave. Le plus primitif est fait d'un morceau de
bois assez pauvrement taillé (fig. 8). L'éperon commence près de
l'extrémité postérieure presque cylindrique avec pointe ainsi placée
au-dessus du niveau de la hampe du projecteur. C'est la tête du
crochet paléolithique exemplifié par le bouquetin du Mas d'Azil.
Une sorte de rainure est creusée en avant de la pointe. Ceci est un 30i SOCIÉTÉ PRÉHISTORIQUE FRANÇAISE
progrès sur le type précédemment mentionné. Mais le fait de la
pointe surhaussée, comme dans les formes antiques, constitue une
différence avec le modèle de Г Arizona et de l'Utah où, le plus souvent
l'éperon est au même niveau que la lace supérieure du fût de l'atlatl,
d'où la nécessité d'une cannelure ou encoche plus profonde en avant,
pour y loger le bout postérieur de la sagaie.
Un autre exemple de crochet surélevé et dominant complètement
la hampe du propulseur se voit au Muséum Peabody, à Harvard
University. Il s'agit d'un atlatl provenant d'une caverne sépulcrale
de Coahuila, Mexique, explorée en 1880 par le Dr Ed. Palmer.
C'est une pièce de bois, longue et plate, sans poignée d'aucune sorte,
et mesurant 0m508 (fig. 9).
Cette variante du propulseur était encore en usage il y a quelques
années dans les villages environnant le Lac Texcoco, au Mexique,
et peut-être dans d'autres endroits. On l'appelait « otate », probable
corruption du mot Nahua « atlatl ». C'était un simple morceau de
bois sans poignée, avec sur la face supérieure une pointe aménagée
à la partie opposée et une longue cannelure la précédant (fig. 10).
Hermann Beyer, éditeur de « El Mexico Antiguo », qui rapporte ce
fait dans le numéro de mars 1925, ajoute qu'auparavant les habitants
se servaient d'une forme antique de projecteur pour la pêche dans
le lac. avant son dessèchement. C'était un modèle avec cheville trans
versale pour poignée comme ceux trouvés dans les excavations de
Mexico et dessinés dans les codex. Ce serait une survivance de forme
archaïque. On l'appelait « aclaque », autre corruption de « atlatl ».
1' Arkansas et de Cette forme, plus plate que les bâtons ronds de
Nevada avec longue rainure carrée, pointe courte et large, placée
très près du bout postérieur du propulseur, a aussi été trouvée par
Harrington dans les cavernes de Lovelock, comté d'Humboldt,
Nevada, (fig. 11). Un fragment de 0m1032 et large de moins de On'O2
représente ce genre. La pointe ici aussi est surélevée, comme pour
l'autre atlatl de la même région. Le fût de l'arme est plat avec bords
supérieurs arrondis avec grand soin. La cannelure va du crochet à
l'extrémité brisée de la hampe, ce qui différencie ce modèle de tous
les autres. Il y avait ainsi dans le Nevada deux types d'atlatls vra
iment distincts et se rapprochant chacun d'un modèle différent trouvé
ailleurs C'est un fait intéressant dans ce champ d'exploration tout
nouvellement découvert et qui étend considérablement vers l'ouest
le pays anciennement occupé par les Indiens Basket-Makers.
La courte pointe ne dépassant pas le niveau de la face supérieure
du propulseur, comme on le voit généralement dans les spécimens
de l'Arizona et de l'Utah, et la longue et large cannelure des deux
atlatls qui viennent d'être décrits se trouvent combinées dans les
projecteurs encore actuellement employés parles Indiens Tarascans.

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