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Qui et Que dans le Dictionnaire françois-latin de Robert Estienne - article ; n°1 ; vol.139, pg 28-46

De
20 pages
Langue française - Année 2003 - Volume 139 - Numéro 1 - Pages 28-46
Martine FURNO, « Qui and Que in Robert Estienne's Dictionnaire françois- latin ». This paper intends to show the difficulties (and the ways of resolving them) that Robert Estienne, a lexicographer in the 16th century, encountered in writing his dictionary. Estienne, in the Dictionnaire François-latin published in 1549, uses examples found in his earlier Latin and Latin-French dictionaries to describe and translate the French relatives qui and que as well as the conjunction que. This method, based on Latin texts, leads to some tensions and distortions in the meanings and translations from French to Latin. But these errors can be explained by the intellectual context in which the dictionary was written: the influence of the vernacular language on the practice and comprehension of Latin and the lack of theoretical instruments to describe the vernacular. The Dictionnaire François-latin remains an effective dictionary for writing in Latin; and we must never forget what the qui and que articles show: that this dictionary is the last opus in the Latin tradition, rather than the first work in the French tradition.
19 pages
Source : Persée ; Ministère de la jeunesse, de l’éducation nationale et de la recherche, Direction de l’enseignement supérieur, Sous-direction des bibliothèques et de la documentation.
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Martine Furno
Qui et Que dans le Dictionnaire françois-latin de Robert
Estienne
In: Langue française. N°139, 2003. pp. 28-46.
Abstract
Martine Furno, « Qui and Que in Robert Estienne's Dictionnaire françois- latin ».
This paper intends to show the difficulties (and the ways of resolving them) that Robert Estienne, a lexicographer in the 16th
century, encountered in writing his dictionary. Estienne, in the Dictionnaire François-latin published in 1549, uses examples found
in his earlier Latin and Latin-French dictionaries to describe and translate the French relatives qui and que as well as the
conjunction que. This method, based on Latin texts, leads to some tensions and distortions in the meanings and translations from
French to Latin. But these errors can be explained by the intellectual context in which the dictionary was written: the influence of
the vernacular language on the practice and comprehension of Latin and the lack of theoretical instruments to describe the
vernacular. The Dictionnaire François-latin remains an effective dictionary for writing in Latin; and we must never forget what the
qui and que articles show: that this dictionary is the last opus in the Latin tradition, rather than the first work in the French
tradition.
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Furno Martine. Qui et Que dans le Dictionnaire françois-latin de Robert Estienne. In: Langue française. N°139, 2003. pp. 28-46.
doi : 10.3406/lfr.2003.6490
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/lfr_0023-8368_2003_num_139_1_6490Martine Furno
rhétorique' Université Stendhal-Grenoble III, AGREAH, 'Histoire de la grammaire et de la
QUI* ET QUE DANS LE DICTIONNAIRE
FRANÇOIS-LATIN DE ROBERT ESTIENNE
Le Dictionnaire françois-latin, contenant les mots et manières de parler François
tournez en latin paraît sur les presses de son auteur, Robert Estienne, en 1539 à
Paris2. Cette première édition est souvent oubliée au profit de la seconde, dix
ans plus tard, la dernière publiée du vivant de son auteur, et qui fait figure, en
général, d'acte fondateur de la lexicographie française. C'est cette version en
effet qui sert de support au dictionnaire de Nicot, premier grand lexique de la
langue française classique, quelle que soit la part de latin qui perdure dans
l'ouvrage. Mais le destin qui a fait du Dictionnaire françois-latin le point de
départ d'une tradition qui court ensuite jusqu'au Dictionnaire de l'Académie et
à Littré, a aussi éclairé le travail d'Estienne d'une lumière faussée. Quels
qu'aient été les enrichissements et les améliorations dont il a bénéficié dans la
seconde édition, le lexique d'Estienne est en effet plus le point d'aboutissement
d'une œuvre latine que le début d'une œuvre vernaculaire. Cette œuvre latine
commence pour Estienne en 1531, quand il publie une première version du
Thesaurus Linguae Latinae3. Le bilinguisme très déséquilibré de ce dictionnaire,
où le français vient ponctuellement aider à la compréhension du latin, donne
naissance, par la suite, à deux sortes d'ouvrages latins chez Estienne : d'une
part, le Thesaurus Linguae Latinae, grand œuvre d'érudition antique où le verna
culaire est quasi absent, et d'autre part les lexiques explicitement bilingues,
plus ou moins développés, destinés à l'usage d'élèves plus ou moins avancés.
Passé les premiers rudiments, les apprentis latinistes auront à leur disposition
grâce à Estienne un Dictionarium latino-gallicum dont la princeps paraît en 1538,
et le Dictionnaire françois-latin de 1539, qui est le frère siamois du précédent. Les
éditions augmentées seront elles aussi quasi simultanées, et toujours dans le
même ordre chronologique : d'abord le Dictionarium latino-gallicum en 1546 puis
le Dictionnaire françois-latin en 1549.
1. En cas d'ambiguïté, j'utiliserai les petites capitales italiques pour désigner les termes français en
QU- et l'italique simple pour les termes latins correspondants.
2. La bibliographie spécifique sur ce dictionnaire en tant que dictionnaire français se résume pour
l'essentiel à l'ouvrage de Brandon 19672 [1904].
3. Sur l'ensemble de l'œuvre latine d'Estienne, voir M. Furno (à par.).
28 Cette succession des ouvrages dans le temps n'est pas le fruit du hasard :
par deux fois, d'abord dans une première version puis dans une version
augmentée, Estienne donne une série de lexiques composée d'un ouvrage
essentiellement latin, puis d'un bilingue latin-français, enfin d'un bilingue fran
çais-latin4. En fait, ces dictionnaires dépendent les uns des autres : de l'ouvrage
d'érudition latine, Estienne tire d'abord un manuel plus réduit, qui ne conserve
qu'une partie des exemples latins d'origine, mais les double quasi-systémat
iquement d'une traduction française qui en éclaire les points difficiles. Vient
ensuite, en un deuxième temps, le manuel français-latin qui retourne le
précédent : les entrées françaises sont conditionnées par les explications latines,
et il en va de même pour les exemples, qui sont en fait la rétroversion de cita
tions d'auteurs latins données dans le Dictionarium latino-gaïlicum. Les enrichi
ssements de 1549, s'ils donnent au Dictionnaire françois-latin un peu plus de
personnalité propre, ne changeront rien au principe de départ : le but primord
ial de ce dictionnaire est bien d'écrire du latin, non d'expliquer du français.
Même si la langue d'entrée, le français, est traitée avec attention, l'objet des
soins de l'auteur est la langue de sortie, le latin. On ne trouve donc pas dans le
Dictionnaire françois-latin d'extraits d'auteurs français pour illustrer l'usage
vernaculaire, mais des tournures françaises forgées à partir des auteurs latins,
et rendues ensuite dans leur langue d'origine comme autant de modèles. Ce
statut du Dictionnaire françois-latin, élément d'une œuvre lexicographique latine,
ne doit jamais être oublié lorsqu'on en étudie des extraits, et le poids de la
langue ancienne est particulièrement marqué dans les articles qui traitent des
mots outils grammaticaux comme QUI et QUE. Un premier survol de ces deux
articles, qui en dégagera l'organisation, confirmera combien le dictionnaire est
bâti en fonction des traductions latines proposées. Cette constatation permet
d'expliquer certaines caractéristiques curieuses dans la catégorisation et l'exem-
plification de QUI et de QUE, curiosités dues, aussi, parallèlement, au contexte
historique de l'ouvrage.
1 . Contenu des articles
L'article QUI5, le plus bref des deux, présente quatorze séquences phraséolo-
giques représentant pour l'essentiel des traductions de qui interrogatif, et acces
soirement des acceptions à sens indéfini. Après un premier exemple simple de
qui interrogatif (ex. 1), suivent deux citations de tournures à sens indéfini (ex. 2
et 3, qui que tu vouldras, qui que ce soit), puis un exemple de qui interrogatif à
réfèrent non humain (4), sur lequel je reviendrai. Viennent ensuite différentes
expressions françaises fondées sur QUI est- suivi d'un démonstratif, choisies
4. Soit, concrètement : Thesaurus Linguae Latinae (1531), Dictionarium latino-gallicum (1538), Diction
naire françois-latin (1539), puis de nouveau Thesaurus Linguae Latinae (1543), Dictionarium latino-
gallicum (1546), Dictionnaire françois-latin (1549).
5. Pour le texte complet des deux articles et l'archéologie de leurs sources, voir les annexes. La
numérotation des exemples me revient.
29 pour les variantes latines qu'elles permettent de donner : quis simple (8),
composés expressifs de quis (5 et 6 : ecquis, quisnam), expression plus complexe à
deux éléments et valeur consécutive négative (7 : quis...quiri). Les deux exemp
les qui suivent (9 et 10) permettent la déclinaison de l'interrogatif, dans des
traductions latines assez recherchées (Â QUI rendu non par l'interrogatif au
datif, mais par la forme cuius a uni). Trois citations ensuite (lia 13) donnent lieu
à des traductions un peu délicates en latin, dont un exemple (11, le seul dans
l'article) de QUI relatif français, mais rendu en latin par une tournure à valeur
consécutive où est employé quin, non qui. L'article se termine enfin sur
QUICONQUE traduit par quicunque (14).
L'article QUE est beaucoup plus substantiel, puisqu'il propose un ensemble
de cinquante exemples, séparés très nettement, dès le début de l'article, en deux
catégories à peu près équivalentes en taille : ceux où QUE est l'équivalent fran
çais d'un quid nomen, c'est-à-dire pronom selon la catégorisation moderne (ex. 2
à 21), et ceux où QUE est conjonction (ex. 22 à 50). Les huit premières séquences
de quid nomen (2 à 9) présentent différentes traductions possibles de l'interro
gatif ou du percontatif, qu'il soit représenté en français par QUE ou QU'EST-CE
QUE. Les neuf exemples qui suivent (10 à 18) sont organisés autour de QUE
régime de « faire », dans toutes ses traductions possibles en latin (composés
expressifs de quid comme quidni ou quidnam (10, 12), association de quid à un
pronom indéfini, 13), avec un détour par quelques tournures idiomatiques.
Cette première partie se termine sur trois tournures difficiles à définir : l'une
donnée sans conteste possible pour sa traduction en latin (19 : exemple quid
commotus où quid interrogatif porte sur un autre mot de la proposition que le
verbe), les deux autres (20 : QUE interrogatif adverbial et 21 : QUE percontatif
dans une tournure parallèle à l'exemple qui ouvre la série) pouvant sembler
l'ajout d'un repentir, ou de séquences mal individualisées dans l'une ou l'autre
des séries. Le bloc qui concerne QUE conjonction est assez clairement organisé
autour des équivalents du QUE français en latin : traduction par ut (ex. 22 à 25 et
45), par quam (34 à 40, avec une redondance syntaxique de l'exemple de QUE
adverbial donné dans la première série), par ne (41), par quo (43 et 44). À côté de
ces items, Estienne propose la traduction de quelques gallicismes, comme
VOICI. . . QUE à sens temporel (26 et 27), l'expression QUE JE SACHE (42), ou encore
des exemples de souhait par utinam (48), et de QUE si (46 et 47), avant que la
traduction de POURVEU QUE ne termine l'article (49 et 50).
2. Catégorisation et exemplification des articles
Comme on le voit, l'impression qui se dégage à la première lecture de ces
articles peut être celle d'une relative inorganisation : on ne peut nier à Estienne
un souci de classification générale dans l'article QUE surtout, mais la succession
des exemples ou blocs d'exemples dans les articles ne semble pas obéir à un
plan signifiant et concerté, et elle est de plus quelquefois perturbée par l'appari
tion de citations isolées, ou redondantes, ou encore qui semblent des ajouts
égarés en fin de liste. Cette impression mélangée, qui n'est pas nécessairement
30 un jugement négatif, sauf à lire ces textes à la lumière d'un rationalisme rigou
reux qui n'est sans doute pas encore de mise en ce début de XVIe s., est
confirmée par une analyse de détail des articles : en effet, les deux éléments qui
peuvent servir de fil conducteur au commentaire, c'est-à-dire la catégorisation
grammaticale des lemmes et leur exemplification, présentent l'un et l'autre les
mêmes aspects contradictoires d'organisation et de flou.
2.1. Catégorisation des lemmes
La catégorisation de QUI et QUE, lorsqu'on regarde les deux articles, est à la
fois structurante, surtout pour QUE, et cependant source de confusion par
endroits. Dans l'article QUE, donnée dès le début, elle permet d'annoncer ce qui
sera les deux grandes parties de l'article : les emplois comme conjonction, et
ceux où « Que aussi se prend pour quid ou quod nomen ». On ne saurait dire
plus clairement que la catégorisation du QUE français est ici entièrement calquée
et pensée sur celle de la langue latine, et que le dictionnaire français-latin va en
fait se fonder sur les articles quid et quod du Thesaurus Linguae Latinae. La formul
ation même de cette est d'ailleurs traduite du Thesaurus Linguae
Latinae où, pour quod, Estienne distingue quod adiectiuum, qui regroupe des
emplois de relatif ou adjectif interrogatif selon nos catégories modernes, de
quod coniunctio, et où quid est défini comme nomen substantiuum. Cela dit, le
passage de QlTE équivalent de nomen, c'est-à-dire traduisant des relatifs, à QUE
conjonction dans le cours de l'article n'est pas explicité, et n'est visible que par
le fait que les vingt-deux premiers exemples traduisent en majorité QUE par
quid, alors que les suivants ne le font plus. Dans le même ordre d'idée, il faut
aussi constater qu'Estienne illustre cette catégorisation d'origine latine par des
situations essentiellement de langue française, notamment pour QUE : même si
le début de l'article annonce « Que, quod coniunctio », les exemples qui corre
spondent à cette partie comportent en majorité des tournures françaises où le
QUE est traduit en latin autrement que par quod, dans des citations qui provienn
ent, d'ailleurs, d'autres articles que l'article quod du Thesaurus Linguae Latinae6.
Ces contradictions, fruit entre autres d'un contexte historique sur lequel je
reviendrai, sont encore plus flagrantes dans l'article QUI : la catégorisation du
lemme y est totalement implicite, et sans doute confuse du fait même de la réfé
rence au cadre latin. La distinction est quelquefois difficile, dans cette langue,
entre les différents sens et emplois des thèmes en kw-, indéfinis, interrogatifs ou
relatifs. Certes, en ce début de XVIe s., l'analyse s'affine d'une génération à
l'autre de lexicographes, grâce à une lecture plus attentive d'un corpus de
textes plus fourni : là où Calepin, au début du siècle, ne comporte qu'un seul
article indifférencié qui/quis, groupant relatif, interrogatif et indéfini, le
Thesaurus Linguae Latinae, trente ou quarante ans plus tard, puis le Dictionarium
latino-gallicum, possèdent deux entrées différentes, l'une pour le relatif, l'autre
6. Les citations données pour illustrer que conjonction sont au nombre de vingt-neuf : seules cinq
(soit moins de 18 %) donnent lieu à une traduction par quod.
31 pour l'interrogatif et indéfini. En inversant l'ordre des langues, Estienne ne
retrouve plus le problème de la confusion interrogatif et indéfini, qui ne se pose
pas en français. Il devrait retrouver, en revanche, celle entre interrogatif et
relatif, mais les exemples du Dictionnaire françois-latin n'illustrent que
l'interrogatif : en l'état actuel des recherches, je n'ai pas d'explication véritable à
cet ostracisme du relatif, si ce n'est le poids donné à des considérations stylist
iques, qui font souvent choisir à Estienne ses exemples français en fonction des
tournures les moins banales en latin. Peut-être QUI relatif français, traduit
simplement par qui relatif latin, dans une équivalence sémantique et syntaxique
parfaite, ne présentait-il pas assez d'intérêt aux yeux d'un lexicographe
soucieux de former l'écriture latine de ses lecteurs.
2.2. Exemplification
Ces remarques plurivoques sur la catégorisation des lemmes montrent au
moins que la préoccupation principale d'Estienne n'est pas de normer le fran
çais, mais bien de le traduire. En ce sens, l'étude de ^exemplification fournie, de
sa nature et de son organisation, est capitale pour comprendre la facture du
Dictionnaire françois-latin.
Plus peut-être que la catégorisation des lemmes, les séquences phraséologi-
ques du Dictionnaire françois-latin (expression employée à dessein dans la
mesure où ces illustrations françaises sont parfois forgées, et parfois ne repré
sentent pas des phrases complètes) sont un moyen de structurer les articles. En
effet, les exemples sont souvent groupés en séries, selon la traduction latine
qu'ils induisent, traduction qui sert de fil d'Ariane à ces regroupements. Cause
et effet, ici, se rejoignent : dans la mesure où l'intérêt primordial du Dictionnaire
françois-latin est la sortie latine de l'exemple, l'auteur, pour ce latin, ne s'auto
rise pas, ou très peu, à recourir à des exemples de son cru. Il reprend au
Thesaurus Linguae Latinae des extraits de textes qu'il abrège parfois, et dont il
supprime totalement les références, alors que le Dictionarium latino-gallicum
gardait au moins le nom de l'auteur. C'est la traduction de ces citations latines,
en général reprise au Dictionarium latino-gallicum où elle figure déjà, qui devient
l'exemple de l'article français : très exactement, le Dictionnaire françois-latin, qui
est pour l'essentiel le retournement du Dictionarium latino-gallicum, est un
dictionnaire de rétroversion latine, bien plus qu'un dictionnaire de français7.
7. Pour le détail de ce retournement, voir les annexes. À la lecture de cette archéologie du Diction
naire françois-latin, on ne peut qu'être émerveillé par le travail d'Estienne (et de ses quelques coll
aborateurs, mais qui étaient relativement peu nombreux au regard de la masse de recherches
effectuées) : le patient puzzle que représente le dictionnaire français-latin de 1549 laisse supposer
une méthode de « fichage » et d'indexation des mots et des citations particulièrement efficace. La
fiabilité des textes cités, et, si l'on en croit les dires d'Estienne, vérifiés à partir des éditions impri
mées à partir de sa propre presse, est également remarquable, et largement supérieure au précé
dent travail de Perotti, exécuté il est vrai dans d'autres conditions culturelles (avec moins de
textes facilement disponibles) et matérielles.
32 Cela dit, ce principe de regroupement des exemples par le latin n'est pas
pour autant une garantie de cohérence parfaite. Outre le fait, comme on l'a vu,
que la logique de ces séries est quelquefois troublée par des éléments difficiles à
expliquer, le retournement et la rétroversion eux-mêmes, soumis à des impérat
ifs pédagogiques, contribuent parfois à fausser la rigueur de l'ensemble. Tout
d'abord, le passage d'un dictionnaire à l'autre, Thesaurus Linguae Latinae réduit
en Dictionarium latino-gallicum lui-même retourné en Dictionnaire françois-latin,
entraîne une schématisation de plus en plus grande des exemples, qui ne va pas
sans inexactitudes dans les derniers états de la rédaction. Estienne par exemple,
par souci de clarté, présente dans le Thesaurus Linguae Latinae, abrégée ou
passée à l'infinitif, la forme ou la tournure vedette de l'exemple qui suit, en une
sorte d'intertitre qui permet de retrouver facilement le modus loquendi que l'on
cherche. Dans la simplification imposée par le Dictionarium latino-gallicum ou le
Dictionnaire françois-latin, il arrive que cet intertitre devienne la citation à lui
seul, transformant ainsi en exemple ambigu, si ce n'est inexact, ce qui était au
départ une référence exacte. Ainsi, dans l'ex. 48 de l'article QUE, Estienne donne
la tournure « Pleust a Dieu qu'il ne fust en ma puissance de le faire », traduite
par Vtinam esset facultatis meae. Or cette séquence latine est reprise de l'article
facultas du Thesaurus Linguae Latinae, où Vtinam esset facultatis meae est la présent
ation d'un exemple de Cicéron beaucoup plus développé8. Mais c'est déjà cette
présentation, et non l'exemple lui-même, qui passe avec la référence à Cicéron
dans le Dictionarium latino-gallicum, accompagné de la traduction « Que ie le
pusse faire, Qu'il fust en ma puissance de le faire ». Dans le retournement du
Dictionnaire françois-latin, c'est toujours la présentation réduite qui devient
traduction latine de la seule des deux traductions françaises précédentes qui est
ici reprise. Mais cette traduction française devenue exemple passe de « Qu'il
fust en ma puissance de le faire », qui était parfaitement clair, à « Pleust a Dieu
qu'il ne fust... » : l'introduction de cette négation, qui peut certes être expletive,
fait au mieux de cette séquence une tournure qui prête à confusion ; au pire, si
on comprend la négation avec son sens plein, l'exemple latin qui sert désormais
de traduction devient alors un contresens auquel il manque, justement, la négat
ion... De réduction en retournement, français et latin ne sont plus tout à fait
pertinents l'un à l'autre, alors que l'extrait de Cicéron présenté dans le
Thesaurus Linguae Latinae était parfaitement exact.
Ce défaut de pertinence entre présentation et exemple, ou entre traduction
française et latine, n'est pas toujours dû au passage d'un dictionnaire à l'autre,
et d'autres causes ont parfois les mêmes effets. Certains cas d'errements me
restent inexpliqués 9, mais d'autres sont déjà à l'œuvre dans le Dictionarium
8. Cf. annexe II.
9. C'est le cas des ex. 8 et 17 donnés pour que. Quid quaeris de l'ex. 8 ne peut correspondre à « Que
veuls tu que ie die » qu'en admettant l'idée d'une traduction très large, qui rende le ton plus que
le texte ; et le rapport en 17 entre le latin Quid vis tibi, quid quaeris ? et le français « Que penses tu
faire ? » est lui aussi fort large, en plus du fait que le Quid est répétitif d'un exemple à
l'autre. La source de cette négligence reste difficile à identifier : confusion de fiches, traduction
rapide, peut-être d'un collaborateur, et peut-être non relue. . .
33 et se comprennent à la lumière des principes lexicographiques latino-gallicum,
qui président au dictionnaire. En effet, le public auquel s'adresse Estienne est
celui des latinistes déjà bien dégrossis : il ne s'agit pas d'apprendre les rudi
ments de la langue dans le dictionnaire, mais d'y comprendre et d'y retrouver
des tournures assez fines ou recherchées. Aussi, partant de ce présupposé et
par souci d'économie, le Dictionarium latino-gallicum ne s'oblige pas à l'adéqua
tion complète de la traduction avec l'exemple qui lui sert de référence. Il arrive
qu'Estienne se contente d'une traduction partielle du point difficile pertinent au
lemme, et que le reste de la phrase latine relève d'un « &c. » que le lecteur a
charge de reconstituer seul. Basculées dans le Dictionnaire françois-latin, ces
traductions restent souvent dans le même état : Quid est, si non haec contumelia
est, traduit par un « Qu'est ce donc si ce n'est, &c. » dans le Dictionarium latino-
gallicum, laisse aussi au lecteur le soin de trouver de quoi il s'agit dans le
Dictionnaire françois-latin. Les exemples de ce « service minimal » dans les deux
dictionnaires bilingues pourraient être multipliés, mais, à mon avis, il faut
plutôt les mettre au compte d'un souci d'efficacité marchande (réduire la taille
et le coût du livre), cohérent avec la définition préalable d'un public, qu'accuser
Estienne de négligence scientifique 10.
Négligences, erreurs donc, ne sont pas évitées dans le Dictionnaire françois-
latin. Il ne faudrait pas cependant que cette lamentation faussât l'image géné
rale que l'on doit avoir de ce lexique : les imperfections par rapport à un
modèle moderne et archetypal de dictionnaire ne sont pas rares, mais elles ne
sont pas générales ; elles sont de plus à relativiser dans le contexte d'élabora
tion de l'œuvre, et les qualités les mieux partagées dans l'ouvrage restent
l'exactitude et le soin. Estienne est tout à fait à même de fournir des exemples
développés, des traductions exactes qui leur correspondent entièrement, et qui
sont parfois remaniées, pour être adaptées et pertinentes, par rapport à l'article
du Dictionarium latino-gallicum où elles sont reprises. Ainsi, dans l'article QUE,
Y ex. 9 Quid si duabus partibus doceo te vient de l'article pars du Thesaurus Linguae
Latinae et du Dictionarium latino-gallicum, où la traduction proposée, qui porte
sur le point pertinent au lemme, est réduite à « Deux fois plus ». Utilisée à une
autre fin dans le Dictionnaire françois-latin, c'est-à-dire pour un emploi explétif
de quid, et non plus pour un sens de pars, la traduction s'adapte et développe le
début de la phrase en « Que diras tu si ie te montre deux fois plus &c. ». Les cas
de ce type, ou ceux où les citations sont simplement pertinentes et exactes, sont
l'essentiel du travail d'Estienne, savant compétent et sérieux, réellement
soucieux, comme le montrent diverses préfaces11, de servir la communauté des
doctes de son temps. C'est le lecteur moderne, accoutumé à l'homogénéité
scientifique, qui est dérouté du voisinage de cette qualité et des approximations
10. Entre autres, dans le Dictionnaire françois-latin, voir l'ex. 45 de l'article que, annexe II. Pour un
panorama plus complet du public des dictionnaires, et des contraintes de son commerce, voir
M. Furno (à par.).
11. Pour les textes de quelques préfaces, voir M. Furno (2001).
34 signalées plus haut : plus qu'à un goût d'Estienne pour le primesautier, qui ne
lui correspondrait guère, cette caractéristique tient sans doute à la fois aux buts
de l'ouvrage, et à sa position dans l'histoire des langues au début du XVIe s.
3. Principes et contexte de l'élaboration
du Dictionnaire François-latin
Les dictionnaires d'Estienne, en dehors du Dictionariolum et des Mots françois
qui visent un public encore au stade des rudiments, s'adressent à des lecteurs
déjà capables de manier et de comprendre le latin. Malgré les apparences, ni le
Dictionarium latino-gallicum ni le Dictionnaire françois-latin ne sont donc des lex
iques de traduction. Il faut plutôt les considérer comme des répertoires pour
aider à la compréhension et à l'utilisation de tournures difficiles, idiomatiques,
ou de situations d'usage divergent d'une langue à l'autre, dont la présentation
oblige parfois à des gauchissements. Ainsi, dans l'article QUI, l'ex. 4 présente un
emploi de QUI à réfèrent non humain (« Qui ferois tu ? »), traduit par une
reprise de Terence, Quid facias ? Mais pour illustrer ce cas particulier de
l'emploi de QUI, Estienne modifie la traduction qu'il donnait lui-même de Quid
fadas ? dans le Dictionarium latino-gallicum, et qui était « qu'y ferois tu ? » avec
un QUE plus courant que QUI dans cette situation. En effet, à la lecture de la
langue écrite de cette période, les exemples de QUI interrogatif à réfèrent non
humain, et employé avec un verbe à spectre aussi réduit, contraignant à un
réponse aussi schématique, sont plus que rares 12. Estienne semble bien avoir
forcé l'emploi du français pour pouvoir à la fois répertorier l'exemple vernacu-
laire dans le dictionnaire, et l'accompagner d'une des citations qu'il possédait
dans son index.
On le voit, l'équilibre est quelquefois difficile à trouver pour ramener à des
tournures latines claires des situations françaises qui ne sont pas calquées sur la
langue ancienne au départ. Cela dit, l'intérêt principal d'Estienne va à ces diffi
cultés, et cette position explique que dans des passages où la vedette de l'article
se prête a priori assez peu à broderies stylistiques, comme quid nomen, les exemp
les proposés débordent du cadre de la traduction pure et simple de cette
vedette. Ainsi, lorsque, dans l'article QUE, Estienne donne des traductions pour
« Qu'y feroit il », « Que fais tu », et « Qu'y eust il faict autre chose ? », ce qui est
en jeu ici n'est pas la traduction de QUE par quid, trois fois la même dans la
même situation syntaxique de pronom objet d'un même verbe, mais, justement,
la modalisation de ce verbe en latin, à divers temps du subjonctif et de l'indi
catif. La triple traduction d'un même quid, qui pourrait sembler négligence par
redondance, n'est que le souci d'une pratique nuancée de la langue cible, qu'un
latiniste doit pouvoir acquérir avec l'aide du dictionnaire. Choisir d'écrire pour
12. Cf. N. Fournier, Nathalie (1998a, § 298) et M. Fumo (à par.).
35 un lecteur en cours d'apprentissage, qui a dépassé le stade des premiers pas
mais dont la connaissance de la langue n'est pas encore assez sûre pour qu'il
puisse tirer parti de l'érudition monolingue du Thesaurus Linguae Latinae,
contraignait Estienne à un exercice d'équilibre entre la tentation d'une péda
gogie simplificatrice et celle d'une recherche trop maniérée. À lire le Diction
naire françois-latin, il me semble plus juste de considérer sa réussite dans
l'élaboration de cette voie moyenne, que de l'accabler sous les inégalités qui s'y
trouvent.
En fait, l'entreprise d'Estienne était rendue d'autant plus difficile que son
époque ne pouvait lui fournir des instruments entièrement efficaces pour
l'exécuter. Entre les deux langues du dictionnaire, l'équilibre de l'autonomie,
de la reconnaissance et de la description conceptuelle n'est pas encore atteint, et
Estienne qui a à la fois l'amour et le respect du latin, et la fierté du français, est
contraint, pour faire passer la connaissance de l'un par l'autre, à faire peser
l'une des langues sur l'autre, selon les enjeux de la description.
Cette tension est particulièrement visible pour QUI et QUE à propos de la
catégorisation des lemmes. Du point de vue normatif, Estienne n'a à sa disposi
tion qu'une seule terminologie, celle du latin, qu'il doit utiliser pour les deux
langues. Or, quels que soient les parallèles, latin et vernaculaire ne sont pas
toujours exactement superposables, et Estienne, obligé de nommer et de penser
en latin les catégories du français, est également contraint par là à des approxi
mations sur les deux langues. Ce phénomène se mesure par exemple pour QUE/
quod conjonction : dans la présentation de QUE au début de l'article, Estienne
illustre la situation QUE /quod conjonction par « le scay que tu écris » dont
l'équivalent latin Scio quod scribas est sans doute parmi les exemples les plus
contestables qu'on puisse donner de quod conjonction. Or, l'étude des sources
du Dictionnaire françois-latin est ici éclairante sur les procédés et les préoccupat
ions d'Estienne : le point de départ, c'est-à-dire le Thesaurus Linguae Latinae de
1543, donne pour quod équivalent de on [gr. hoti] la phrase Scio quod scribis, vel
scribas, avec les deux modes possibles, et illustre cette présentation d'une citation
de Pline, Quod lectitas, mihi pergratum est13, où quod, selon une analyse moderne,
est plutôt relatif. En fait, signaler la construction des deux modes vient de Valla,
qui donne pour indifférent Quod scribas gaudeo ou Quod scribis gaudeo, tout en
précisant que cette interchangeabilité du mode n'est pas possible quel que soit le
verbe principal : le subjonctif est requis avec certains (mando iubeo impero exigo
postulo et caetera) et l'indicatif avec d'autres (credo opinor puto laetor uoluptatem
capio) u. Mais Estienne transforme l'exemple de Valla en lui substituant un verbe
principal qui n'est pas signalé par le texte des Elegantiœ, et qui change la
perspective : la tournure scio quod où quod soit clairement conjonction, inconnue
13. Voir annexe II, ex. 1 et note correspondante.
14. Cf. Valla, Eleg. II, 20 : Quod scribas gaudeo et Quod scribis gaudeo utroque modo dicitur. Volo quod
scribas, non autem quod scribis. Illis superioris haec similia sunt : credo opinor puto laetor uoluptatem
capio et reliqua. Huius posterions haec : mando iubeo impero exigo postulo et caetera. (Ed. S. Lopez
Moreda, Universidad de Extremadura, 1999, 1. 1, p. 228, 1. 25-28).
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