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Étienne Delaruelle
Charlemagne et l'Église
In: Revue d'histoire de l'Église de France. Tome 39. N°133, 1953. pp. 165-199.
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Delaruelle Étienne. Charlemagne et l'Église. In: Revue d'histoire de l'Église de France. Tome 39. N°133, 1953. pp. 165-199.
doi : 10.3406/rhef.1953.3143
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rhef_0300-9505_1953_num_39_133_3143ET L'ÉGLISE (1) CHARLEMAGNE
d'une L'œuvre telle importance de Charlemagne pour est toute tellement l'histoire considérable du Moyen Age et
que la pensée religieuse du prince et ses relations avec l'Église
sont rarement étudiées pour elles-mêmes. Non qu'elles soient
sacrifiées aux autres événements et aux autres institutions :
la civilisation du vine et du ixa siècle est si imprégnée du
Christianisme — dans un sens qu'il nous faudra définir —
et l'Église joue alors un tel rôle qu'aucun historien ne serait
tenté de négliger la formation de l'État pontifical, la réforme
de l'Église carolingienne, la renaissance des études ecclésias
tiques, le caractère religieux de l'Empire; mais cette étude
s'insère dans une vue d'ensemble, dans des jugements géné
raux de valeur qui ne permettent pas toujours de savoir
exactement ce que Charles a pensé et voulu dans le domaine
religieux2.
Nous voudrions ici, sans aborder les autres problèmes —
de la conquête, de l'organisation intérieure et des réformes
administratives, des projets politiques ou de la culture —
étudier seulement l'œuvre religieuse du prince. Il n'est pas
besoin de dire que les textes seront notre principal guide. Il
ne s'agira pas tant de passer en revue les thèses des divers
historiens3 que de proposer nous-mêmes une vue d'ensemble.
Parfois, il faut l'avouer, on prête à Charlemagne une acti
vité et une œuvre dont il ne fut pas le seul artisan, le besoin
1. Je remercie le R. Père Marcel Lambert Ord. Cap., mon ancien élève,
qui m'a autorisé à puiser largement dans son travail inédit Essai sut-
la Psychologie religieuse de Charlemagne, diplôme d'études super, sou
tenu à Toulouse en 1945.
2. C'est si vrai que le livre d'Emile Amann, l'Époque Carolingienne
(t. VI de l'Hist. de l'Église de Fliche et Martin) cesse souvent d'être une
histoire de l'Église sous Charlemagne pour devenir une histoire géné
rale de la période. On fera la même remarque au sujet de A. Dumas,
Charlemagne, dans le Diet. d'Hist. et de Géog. eccl.
3. Une excellente bibliographie critique, portant sur les travaux des
dernières années, a été récemment dressée, pour l'ensemble de la poli
tique de Charles, par Ch. Higounet dans Information Historique, t. IX
(1947), pp. 15-18, t. XIV (1952), pp. 13-19 qui nous dispensera de nous
attarder sur ces problèmes. J'ai moi-même publié dans la Rev. d'Hist.
de l'Égl. de Fr., t. XXXVIII, 1952, pp. 64-72, une étude sur la Gaule chré
tienne à l'époque franque, II : L'époque carolingienne. REVUE D'HISTOIRE DE L'ÉfillSE DE FRANCE 166
inévitable de tout simplifier rejetant dans l'ombre des prédé
cesseurs qui furent aussi des précurseurs. Charles n'est pas,
à lui tout seul, toute sa dynastie. Il faut donc voir d'abord,
pour éviter de lui accorder une originalité qui n'est pas la
sienne, «ur quels points il n'a fait que suivre une tradition
déjà existante.
C'est bien de tradition qu'il faut parler4, car Pépin lui-
même sur beaucoup de points, s'était seulement conformé à
ce qu'avait fait Charles Martel. Cette tradition peut se résu
mer en quelques entreprises, caractéristiques de l'époque ca
rolingienne par opposition à l'époque mérovingienne : l'évan-
gélisation de la C-ermanie, l'alliance franco-pontificale, la r
éforme de l'Église Franque, toutes trois supposant d'abord des
relations avec l'Église Anglo-Saxonne.
I. — Les relations avec l'église Anglo-Saxonne.
C'était en Angleterre comme «n une terre de refuge, que
s'était pour ainsi dire retiré, à la fin du vu* siècle et au début
du vine siècle, le meilleur de l'Église. A une époque qui voit
disparaître l'Afrique et l'Espagne chrétiennes et pendant la
quelle l'Église de Gaule est en décadence, il y a là-bas des
forces intactes : un monachisme vigoureux, une culture au
thentique, une dévotion à saint Pierre qui entretient dans
l'île la docilité à l'autorité romaine, un sens, d'ailleurs tout
romain, de l'organisation et de la centralisation, un accord
profond de l'Église avec la royauté, enfin un esprit mission
naire qui ne cessait de pousser les moines bretons à la pere-
grinatio pro Christo et qui allait leur permettre d'exporter,
pour ainsi dire, sur le continent toute une part de leurs usa
ges et d'y façonner une Église à leur ressemblance5.
C'est ici le rôle de Boniface, dont on peut faire un des créa
teurs de la Chrétienté médiévale, si l'on veut dire par là que,
4. Notre ignorance des conditions exactes dans lesquelles a été élevé
Charlemagne empêche parfois de mesurer ce qu'il a eu conscience
d'emprunter à ses devanciers. Mais on constate pourtant que — dévo
tion ou propagande — la Vita Arnulfi a été recopiée par les soins de la
famille pippinide (M.G.H., SS. Rer. Mer., II, p. 429) et que Charles a
fait écrire à un de ses conseillers intimes, Paul Diacre, une Hist, des
évêques de Metz, où revient le personnage d'Arnoul (P. £,., t. XCV, col.
700) et une Vita et Miracula s. Arnulfi iibid.j col. 731), deux ouvrages
qui révèlent l'intérêt que Charles portait à l'histoire de sa famille.
5. Cette question est traitée dans «on ensemble dans le livre excellent
de Wilh. Levison, England and the Continent in the eight Cent. (Ox
ford, 1946). ■
CHARLEMAGNE ET i/ÉGLISE 167
l'un des premiers, il a conçu l'unité du monde chrétien comme
la fraternisation d'Églises distinctes, mais se rendant de mut
uels services; qu'il leur a proposé le Saint-Siège et sa légis
lation comme centre constant de références et comme normes
souveraines; qu'il a mené son action en collaboration étroite
avec le pouvoir civil qui lui apparaissait comme de droit
divin; qu'il a fait des monastères bénédictins des centres de
mission, mais aussi de réforme, interprétant la Règle de
saint Benoît dans le sens d'un monachisme apostolique ^t
non pas replié sur ses richesses intérieures et fermé au
monde; enfin qu'il a été un homme de culture, à la fois pro
fane et sacrée, cette culture qui doit être le bien commun de
patries différentes et faire du Christianisme autre chose qu'un
système d'institutions et qu'un organisme de salut éternel.
Sur plusieurs de ces points, Charlemagne nous apparaît
comme le véritable héritier de Boniface; des entreprises qui,
peut-être, seraient restées vaines si elles n'avaient pas été
prolongées par un nouvel effort — que serait devenue la Ger
manie chrétienne de Boniface si Charlemagne ne l'avait an
nexée à ;l'Empire ? — ont porté tout leur fruit.
Il est d'ailleurs à noter, sans plus attendre, que la substitu
tion *en la personne de Charlemagne d'un prince, d'un laïc,
à un moine est à elle seule une révolution, et modifie fdonc,
sur un point capital, l'Église telle que la concevaient à cette
époque Rome et les Anglo-Saxons. Il reste que Charles n'au
rait pu reprendre à son compte l'œuvre entreprise s'il n'avait
été, d'une certaine façon, le premier disciple du saint. Il n'y
a pas à -se demander ce qu'il a su de lui : il suffit de se jrap-
peler le rôle joué par l'apôtre à la cour de Pépin, son inter
vention en 751, sa responsabilité dans les conciles réformat
eurs pour deviner ce qui se disait de lui autour de Charles6.
Il est facile d'ailleurs de deviner ce qu'un autre insulaire
et un autre bénédictin, Alcuin, a pu dire de son illustre comp
atriote à Charles. On sait le rôle joué à la cour par Alcuin
et on a pu penser qu'il fut pour Charles non seulement -un
directeur d'études, mais parfois le directeur de -sa conscience
politique7. Or Alcuin n'est dans ce rôle que le représentant
'6. On remarquera en tout cas que la plus ancienne Vie de Boniface,
celle de Willibald, se montre pleine de déférence et de reconnaissance
envers les princes carolingiens, par exemple c. 8, 9, 10 (P. h., t. LXXXIX,
col. #19 sq.).
7. On verra en quels termes Alcuin s'en explique dans l'Epist. 120
(ibid., col. 365). C'est l'époque où apparaissent les premiers « Miroirs
des princes », par exemple les Ep. 11-13 d'Alcuin au roi Ethelred. REVUE D'HISTOIRE DE L'ÉGLISE DE FRANCE 168
de l'Église Anglo-Saxonne8 : sa culture et sa pédagogie, sa
dévotion à Saint-Pierre, sa conception du pouvoir royal et,
peut-être, sa conception de l'Empire sont celles-là même dont
Charles s'inspirera et il nous faudra nous demander si telle
initiative du prince ne lui a pas été en réalité soufflée par
son conseiller, par exemple en 800, ou, d'une manière plus
générale, lorsqu'Alcuin reconnaît à Charles une responsabil
ité dans la garde de la foi. Il vaudrait la peine, dans ces
conditions, de rechercher sur quels points exactement Alcuin
a influencé Charles, en étudiant à ce point de vue sa corre
spondance de plus près peut-être qu'on ne l'a fait jusqu'ici9.
Cette étude ferait peut-être surtout apparaître qu'Alcuin fut
d'abord celui qui révéla au continent l'idéal biblique de la
vie sociale et de la fonction royale10.
Cette influence insulaire a fait de l'Austrasien qu'était
Charlemagne un Lotharingien. On sait que la dynastie caro
lingienne est issue d'Austrasie et y a longtemps possédé ses
domaines les plus puissants. Pépin était devenu Neustrien
et l'était resté, même après l'entrée de Carloman au monast
ère. C'est à Saint-Denis qu'il se fera ensevelir; c'est là
d'abord, et à Ponthion, qu'il a reçu Etienne II; c'est de Ful-
rad qu'il a fait comme un premier ministre. Charlemagne,
résolument, abandonne cette tradition commençante, fixe sa
capitale à Aix-la-Chapelle. Il y a là un événement considérab
le : centre de la monarchie franque se déplace vers l'Est
et c'est l'effacement, jusqu'au règne de Louis le Pieux, du
puissant monastère de Saint-Denis11.
Mais cette Austrasie n'est plus l'Austrasie continentale de
8. Il conserve avec elle des relations étroites : les seize premières
lettres de sa correspondance lui sont presque toutes adressées.
9. W. Levison, op. cit., pp. 148 sq. a fait ce travail au point de vue
de la Renaissance Carolingienne ; F. L. Ganshof (cité infra) au point
de vue de l'idée impériale; mais je ne connais pas d'étude d'ensemble
sur cette influence anglo-saxonne par le ministère d'Alcuin.
10. Cf. Ep. 17, 37, 43, 83, 84, 86, 96, etc.. : nous y reviendrons.
11. Il est difficile de rendre parfaitement compte de cet événement
considérable. On constate seulement le fait que Fulrad joua un rôle
de premier plan auprès de Pépin et ne figura pas, au contraire parmi
les conseillers de Charles : cf. Marc Dubruel, Fulrad abbé de Saint-
Denis (Colmar, 1902), pp. 25-76. Serait-ce parce qu'il avait été du
royaume de Carloman ? Ou Charlemagne s'appliqua-t-il à s'entourer
d'hommes nouveaux ? La chose est d'autant plus curieuse que Fulrad
avait eu la confiance de Boniface (ibid., p. 28) et était donc l'homme
de la tradition. Avec lui c'est pour quelque temps Saint-Denis qui dis
paraît de l'histoire carolingienne, en attendant sa rentrée en scène du
temps d'Hilduin et de la Vizepapsttum qu'il ambitionne : cf, Max Buch-
ner, Das Vizepapsttum des Abtes von St-Denis (Quellenfalschungen aus
d. Gebiete d. Gesch. 2, Paderborn 1928). CHARLEMAGNE ET L'ÉGLISE 169
saint Arnoul. Pépin d'Herstal, en conquérant la Frise, lui a
donné une façade maritime, l'a ouverte sur l'Angleterre. Un
nouvel axe de circulation se révèle alors qui, un jour, sup
plantera la vieille route des pèlerins bretons débarqués à
Boulogne ou à Rouen. Il emprunte la vallée du Rhin vers cette
Bavière qu'a réorganisée Boniface et traverse la Suisse pour
gagner la Haute-Italie et Rome12. C'est cette voie que suivra
Charles lui-même en 781 et en 800. Mais, en somme, c'est
tout son règne qui oscille entre Aix-la-Chapelle et Rome, l'axe
de son Empire allant d'une capitale à l'autre. Il est le pre
mier empereur lotharingien.
II
La conversion de la Germanie.
L'idée de guerre sainte.
La première œuvre de Boniface, on le sait, fut l'évangéli-
sation de la Germanie; Charlemagne devait la poursuivre,
mais avec des moyens dissemblables. Boniface est d'abord un
apôtre qui recourt aux moyens proprement spirituels. Avec
lui on peut en effet parler de méthode13 : il est un apologiste,
il fait place à l'enseignement progressif de la doctrine, il a
le souci de former et recruter des collaborateurs. Mais cette
méthode fait appel aussi au bras séculier; il importe de défi
nir comment, si l'on veut aussi mesurer ce que Charlemagne
y ajoutera.
Parce que les premiers Carolingiens étaient des Austra-
siens, ils avaient eu une politique de conquête en Germanie :
Pépin y avait conquis Utrecht. Or c'est une époque où le
Barbare est défini comme un païen : la vieille opposition de
la Romania et de la Barbaries s'est aggravée de celle du Chris
tianisme et du Paganisme; la conquête ne saurait aller sans
l'évangélisation. Pépin installe comme évêque d'Utrecht l'An-
glo-Saxon Willibrord qui y commence son apostolat. Lorsque
Boniface à son tour vint comme missionnaire en Germanie,
il accepta de se placer sous le mundeburdum de Charles Mart
el13. Il ne rêvait donc pas d'un apostolat purement spirituel.
12. Sur ces pèlerinages J. Zettinger, Die Berichte ùb. Rompilger Quar-
talschr. Rom., Suppl. 11, pp. 50 sq. Le livre de W. Levison cité supra,
pp. 4-14 fournit d'utiles compléments pour la question des ports et des
relations commerciales; cf. enfin Diet, d'archéol. chr. et de lit., t. XIII',
Pèlerinage à Rome. On peut pressentir l'importance de ces pèlerinages
pour la civilisation dans le Liber Pontificalis, Vita Gregorii II.
13. Cf. de Moreau Diet. d'Hist. et de Géogr. eccl., t. V, col. 892.
14. Grégoire II, Epist. 2, 8 (P. L., t. LXXXIX, col. 495). 170" REVUE D'HISTOIRE DE L'ÉGLISE DE FRANCE
étanf d'ailleurs habitué, en Angleterre, à une alliance étroite
de l'Église et de l'État.
Sa mort pourtant devait manifester en quel sens il enten
dait l'évangélisation; l'apôtre s'achève en martyr; c'est en
rêpand-ant son sang qu'il triomphe mystiquement de ses
bourreaux. Nous sommes ici très exactement dans la plus
pure tradition chrétienne : c'est bien l'esprit de l'Evangile
qui fait triompher le Christ par sa mort, un Christ pacifique,
doux et humble de cœur15.
Toute autre est la conception de Charlemagne; elle rompt
avec cette tradition pour apporter une idée nouvelle, celle de
guerre sainte 16. Il faut ici bien s'entendre : il ne saurait
être question d'opposer guerre sainte et mission, ni même
de les distinguer17. Cette distinction qui nous est aujourd'hui
familière et qui donne lieu à des considérations, d'ailleurs
judicieuses et pour une époque exactes, sur la substitution
de l'idée de mission à celle de croisade, n'a aucun sens au
Moyen Age : saint Louis, sainte Catherine de Sienne, plus
tard d'ailleurs le Père Joseph, sont au service à la fois de ces
deux causes entre lesquelles ils n'imaginent aucune antino
mie; et c'est là un legs de Charlemagne. Pour celui-ci en effet
le but dernier de la conquête est l'intégration des vaincus à
la communauté chrétienne1*. En ce sens il faut dire qu'il n'y
a chez Charles aucun nationalisme, aucune idée de transfor
mer un peuple libre, fût-il d'une civilisation encore primitive,
en un au service du peuple franc19. Les vaincus de
viennent du jour au lendemain, par le baptême, les égaux des
conquérants. Il est donc juste de dire que la conquête de la Saxe
est aux origines de l'Europe20, dans la mesure où elle a abouti
15. Vita 11 (ibid., col. 628) : Willibald précise que Boniface interdit
à ses compagnons toute résistance, au nom de l'Écriture Sainte. Le
discours qui lui est prêté est d'autant plus intéressant qu'il est sans
doute l'œuvre surtout de l'hagiographe, preuve que cet idéal de Pévan-
gélisation et du martyre restait vivant dans la Germanie des années
780, au moment pourtant où les guerres de Saxe battaient leur plein».
16. On me permettra de passer rapidement sur cette question, l'ayant
étudiée longuement dans le BulL de Littérature* eccl., t. XLIT (1944),
pp. 25 sq.
17. Cf. p. ex. Ann. Roy. ad a. 776 : Et Saxones perterriti... spoponde-
Tunt se esse christianos et sub dicione domni Caroli... subdiderunt, au
terme- d'une guerre marquée par un éclatant miracle.
18. Eginhard, 7 (éd. Halphen, p. 22) : Saxones FranGh adnnati unus
cum eis populus. efficerentur.
19. Étant entendu que l'unité religieuse recouvre l'unité politique et
que, finalement, la mission- profite à la conquête, comme la Gonquète
à la mission.
2<k C'est une des idées chères à J. Cajlmette; cf. pa« exemple son
Charlemagne (Paris, 1945), pp. 310-11. CHARLEMAGNE ET L'ÉGLISE 171
rapidement à la constitution d'une nation indépendante. On
reconnaît là sur Charlemagne l'influence de l'esprit chrétien :
les empereurs du Ier siècle ne changeaient pas les vaincus en
citoyens," ici au contraire l'égalité des droits est immédiate
ment acquise. C'est ce qui explique la rapidité de l'assimi
lation. Mais c'est eneore mal dire que de présenter l'évangéli-
sation comme le terme de la conquête : dans la pensée de Charl
es il n'y a pas deux opérations, mais une seule; il n'y a pas
des soldats, puis des missionnaires, mais les soldats sont des
missionnaires21.
Pareille conception est singulièrement nouvelle et rompt
avec la théologie et la spiritualité traditionnelles. C'est pour
l'historien un problème difficile d'expliquer comment une
religion de la paix est devenue belliqueuse, a eu recours aux
moyens de force pour établir le règne de Dieu22. La bataille
de Poitiers, si elle apparut comme providentielle, ne mit pas
en scène l'Église comme telle et ses combattants n'avaient pas
conscience d'être des croisés.
A quelques indices on entrevoit donc qu'au temps de Char
lemagne deux théologies de la guerre commencent à s'affront
er, qui sont en même temps deux théologies de la mission.
Saint Boniface nous est apparu comme résolu à ne pousuivre
Pévangélisation que par des moyens évangéliques. C'est dans
le même sens qu'Alcuin intervint à plusieurs reprises auprès
de Charlemagne dont il blâma le recours à la terreur pour
obtenir des conversions23. Dans cette perspective le héros,
comme aux premiers siècles chrétiens, c'est le martyr. Mais
en face commence à se développer toute une littérature au
tour des guerres carolingiennes et qui exalte le preux : Pau-
21. Conception tellement courante qu'on la retrouve chez Hadrien I :
yentes quae per oestrum regale certamen ad Çhristianam perducte sunt
fidem (Codex Carol, 76).
22. La question est très bien posée dans Carl Erdmann, Die Entste-
huny des Kreuzzugsgedankens (Forsch. z. Kirche u. Geistesgesch, Stutt
gart, 1935).
23. Epist. 107, 110, 111, 113. Cette opposition entre Alcuin et Charles
ne doit pas faire oublier que, par adlleaus, Charles a continué dans le
sens de saint Boniface et de la tradition pour interdire aux clercs le
port des armes (E. Hildesheimer, Les clercs et If exemption du service
militaire à l'époque fmnque, Rev. His.t. Égl. Fr., t. XXIX (1943), pp. 5
sq.) ni qu'il y a eu, sons soit règne, de vrais missionnaires auxquels
Paulin d'Aquiléer par exemple,, a tracé taut un programme (M. G. H.,
Cane. Aevi Karol^. pp. 172-76). Sur le momeoxt et les conditions de cet
apostolat, on.' n'est pas tenu de suivre Halphen, Études critiques sztr le
règne de Churl. t^Paris, 1921), pp. 153-5,. qui attend d'avoir un texte
formel pour parler d 'evangelisation (cf. par contxe pp* 159-60). REVUE D'HISTOIRE DE L'ÉGLISE DE FRANCE 172
lin d'Aquilée encourage à l'héroïsme militaire le comte
Henri24; Gérold tué en Saxe est proclamé tombé ecclesiae pro
pace2:i. La perfection n'est plus seulement dans la militia
Christi; le miles terrenus2® est déjà le chevalier et déjà le
Croisé. La chose est d'importance pour comprendre le déve
loppement de la poésie épique qui exaltera les grandes figures
de pareils champions, mais aussi pour entrevoir que sous
Charlemagne se réalise une promotion du laïcat. Le laïc, ré
duit jusqu'alors à des tâches méprisables, devient un auxi
liaire de l'Église et par la pratique même de la profession
des armes, au moment même où Charles se substitue au pape,
pour la conduite de l'Église27.
Il faut dès lors se demander d'où Charlemagne a tiré cette
nouvelle théologie de la guerre. Faut-il l'expliquer unique
ment par son tempérament guerrier ? faire l'hypothèse de
l'intervention de conseillers, qu'on serait bien en peine de
nommer ? penser qu'aux yeux du barbare qu'est Charles, la
victoire est un jugement de Dieu qui rend évidente la vérité
du Christianisme, religion du vainqueur ? L'explication la
meilleure nous paraît être qu'avec son règne s'est produite
comme une renaissance de l'esprit de l'Ancien Testament,
assez forte pour qu'il l'emporte sur le Nouveau.
Si, en effet, le Nouveau Testament enseigne la béatitude
des pacifiques, l'Ancien, depuis le règne de David jusqu'aux
livres des Machabées, est tout frémissant du bruit des ba
tailles, mais surtout fait du prince — et du Messie lui-même
— un chef de guerre. C'est par la guerre que se réalise le
dessein de Yahvé.
A cette cause, essentielle parce qu'elle fait mieux saisir une
mentalité, il faut sans doute joindre l'invasion musulmane
qui a rendu la guerre nécessaire et en a fait une œuvre sainte,
mais aussi la formation de l'Etat pontifical : il était dans la
logique que les guerres d'un État dont les forces temporelles
étaient au service de l'idée religieuse, participassent à la gran-
24. Liber exhortât, ad Henricum comitem (P. L., t. XGIX, col. 197).
25. M. G. H., Poetae, I, p. 114.
26. L'expression se trouve dans le Liber cité n. 24. Je compte revenir
sur cette promotion du laïcat dans l'article annoncé sur « Jonas d'Or
léans et les Moralistes carolingiens ».
27. Cf. Rev. Hist. Égl. Fr. 1952, p. 68. Il vaudrait la peine de se
placer à ces divers points de vue pour relire la Vita Karoli : Éginhard
ne cherche pas à faire de Charles un conquérant, mais présente pres
que toutes ses guerres comme défensives; la guerre ne lui apparaît ni
désirable ni normale. Mais cette conception ne vient-elle pas de ce
qu'il écrit sous Louis le Pieux ? cf. L. Halphen, Études, pp. 86-7, pour
les erreurs d'Éginhard au sujet des guerres de Saxe. CHARLEMAGNE ET L'ÉGLISE 173
deur spirituelle de cette cause. Au palais paternel Charles
avait entendu célébrer les héros qui mouraient pro amore bea-
ti Pétri28. Il ne fera que suivre l'exemple de Charles Martel
et de Pépin en menant à son tour la guerre contre l'Islam et
contre les Lombards. Quant à celles de Saxe, il y avait long
temps que la présence plus ou moins discrète des armées
franques protégeait les missionnaires contre l'hostilité de
populations païennes; Charles poussera à l'extrême une mé
thode, qui est partie intégrante d'une tradition dynastique.
Les conséquences en tout cas de pareille théologie de la
guerre devaient être incalculables et, là encore, Charles fait
figure de précurseur. Ce ne sont pas seulement la lutte du
Sacerdoce et de l'Empire, ni les Croisades qui sont devenues
possibles, mais c'est un nouveau style de vie qui a été pro
posé à l'Occident chrétien : la chevalerie, telle que l'Eglise
l'a favorisée, prend ici sa source29, mais aussi les Chansons
de Geste en ce qu'elles ont de religieux30. Ce n'est donc que
justice si, dans noire littérature épique, Charlemagne est un
personnage central.
III. — L'alliance franco-pontificale.
Sur ce point encore, Charlemagne est l'héritier d'une tradi
tion. Ce n'est pas lui qui, le premier, a eu l'idée de faire al
liance avec Rome, de mettre la force franque au service des
droits du Saint-Siège en Italie. La campagne de 774 ressemb
le d'abord singulièrement à celles de Pépin.
En reprenant à son compte cette tradition, Charles ache
vait d'orienter le Moyen Age. Il n'y a pas à dire ici que l'a
ccord presque constant du siège de Pierre et de sa Fille aînée31,
est une donnée essentielle pour de longs siècles d'histoire ;
que la formation de l'État pontifical marque une date dans
l'histoire d'Italie; que l'Église a pris alors un nouveau visage,
celui d'un État qui a des buts et des moyens temporels. Ce
qui est frappant pour l'historien, c'est de constater la cordial
ité de cette alliance à l'époque de Charles, alliance qui n'est
28. Liber Pontif. Vita Steph. II, 45.
29. Cf. É. Delaruelle, La formation de Vidée de Croisade; III : le
XIe siècle, la Chevalerie (Bull, de litt. eccl., t. XLV (1944), pp. 2a sq.).
30. Pas plus que pour la chevalerie il n'est question ici de méconn
aître une origine plus lointaine; on veut seulement dire que le «bap
tême » de cette institution et de ce genre littéraire n'était possible
que pour qui acceptait l'idée de guerre sainte.
31. C'est à cette date que commence la dévotion française à sainte
Pétronille, fille de saint Pierre (Liber Pont., Vita Steph. II, 52).

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