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Bernard Dompnier
Exercice et oisiveté chez les capucins / Exercise and Iddleness
among Capucins
In: Archives des sciences sociales des religions. N. 86, 1994. pp. 199-212.
Abstract
Work and leisure are both notions belonging to the same type in the authoritative texts of Capucines friars. Their function is to
avoid idleness, which represents the worst danger for individual salvation. Actually, the whole religious life is arranged around
individual as well as communal exercises; these are the heart of a sociability filled with hierarchy and equality. The community
body takes its shape around them. One can read the history of the evolutions of the order according to the articulation of these
very notions As far back as the XVIIth century a potential conflict appears between poverty and rationalisation of the way of life.
All the more, the assignment of work of the sole lay-brother in the XVIIIth century indicates a rupture within the community body:
the meaning of exercises is being lost, giving way to the quest of quietude if not idleness.
Résumé
Travail et loisir sont deux notions qui relèvent du même registre dans les textes normatifs des Capucins. Ils ont pour fonction
d'éviter l'oisiveté, danger suprême pour le salut individuel. Toute la vie religieuse s'ordonne en fait autour de l'exercice, individuel
et collectif, coeur d'une sociabilité empreinte de hiérarchie et d'égalité. Autour de lui se forme le corps communautaire. L'histoire
des évolutions de l'ordre peut être lue à partir de l'articulation de ces diverses notions. Apparaît alors, dès le XVIIe siècle, un
possible conflit entre pauvreté et rationalisation du mode de vie. Surtout, le XVIIIe siècle montre l'éclatement du corps
communautaire avec l'assignation du travail aux seuls frères lais ; le sens des exercices se perd, laissant triompher la recherche
de la quiétude, sinon l'oisiveté.
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Dompnier Bernard. Exercice et oisiveté chez les capucins / Exercise and Iddleness among Capucins. In: Archives des sciences
sociales des religions. N. 86, 1994. pp. 199-212.
doi : 10.3406/assr.1994.1439
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/assr_0335-5985_1994_num_86_1_1439de Sc soc des Rel. 1994 86 avril-juin) 199-212 Arch
Bernard DOMPNIER
EXERCICE ET OISIVET CHEZ LES CAPUCINS
XVIP-XVIir siècles
apparaissent une ont au-delà détachement blent téristique membres époque distance leur Très pauvreté réclame manquer pas ainsi liées moderne le de Les cours maniement même époque des un radicale prise ordres de la exemple préoccupations pertinence usage structuration par dont comme mendiants contemporaine collective rapport de pauvre les argent des les pour membres aux Capucins lieux profane et terrestres autant des la particulièrement contingences les plupart biens les où règlent invite individuelle du le notions et montrerait temps qui plus des une leur la communautés de manifestement et tension pratique leurs existence la travail de sont clairement vie la branches ordre indispensables terrestre sans vie et de sur de religieuses sociale la relâche refuse ces loisir réformées mendicité un valorisant doit notions parfait carac sem mar vers ses La de
quer la préférence du religieux pour otium plutôt que pour la fébrilité une
activité détournant du service de Dieu et de la pensée du salut Les adversaires
des Réguliers ne manquent ailleurs pas de dénoncer très tôt le mode de vie
des Mendiants où ils ne voient oisiveté
Mais revendiquer Votium est pas accepter oisiveté Dans les textes
normatifs des Capucins cette dernière apparaît comme un travers dans lequel
peuvent glisser les religieux Le meilleur moyen de la combattre est le travail
sorte de moindre mal pour celui qui est incapable un attachement permanent
essentiel comme si le travail devait tenir lieu de loisir pour qui pas
se préoccuper de son existence quotidienne En définitive il est pas certain
que les notions de travail et de loisir soient parfaitement inadéquates dans le
cadre une étude de la vie conventuelle des Capucins originalité des
religieux réside surtout dans la manière dont ils agencent les réalités elles
recouvrent intérieur de ensemble des observances de la Règle dans le
jeu de ces notions par rapport autres plus fondamentales comme exercice
et oisiveté Recourir des concepts priori plus pertinents pour des sociétés
profanes contemporaines représente peut-être pour historien du religieux un
moyen de porter un regard différent sur un monde il habitude de scruter
de le conduire adopter une démarche plus sociographique voire ethnogra
phique En particulier usage de ces notions amène reformuler les inter
rogations relatives aux rapports entre le prescrit et le vécu ou encore aux
inflexions introduites par la durée
199 DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS ARCHIVES
LES NOTIONS CENTRALES ET LEUR ARTICULATION DANS
LES TEXTES NORMATIFS
Le loisir masqué
Saint Fran ois jamais ri serait-on tenté de dire la lecture des Consti
tutions des capucins Rien dans ce texte qui se veut une totale fidélité au
mode de vie du Poverello et de ses premiers compagnons ne se rapporte en
effet au loisir comme il agissait un territoire totalement inconnu Le
coutumier de la province de Lyon laisse toutefois supposer un usage un peu
différent dans un développement sur les interdictions de manger hors du
réfectoire une incidente laisse tout coup entrevoir il existe des récréa
tions donnant lieu des pratiques relativement inattendues
Le mesme se doibt entendre des recreations pendant lesqueles il est permis
de menger sans license hors du réfectoire et elles soient tousiours médiocres
religieuses cris sans clameur et sans ris excessif on introduise aucun
ieu contraire nostre simplicité point de chansons prophanes contre honestete
point de représentations ni commedies. ni aucunes autres actions qui desfigurent
ou defforment nos habits on ne ioue des mains crainte une trop grande
familiarité ne cause par promptitude en se touchant quelque animosité et que les
religieux conservent tousiours leur modestie parmy nos petites recreations 1)
évidence les récréations sont bien inscrites dans la vie des couvents
et nullement pourchassées par les Pères qui la réglementent la crainte
exprimée est exclusivement celle de excès où les recommandations de
médiocrité ou de modestie Seules ces récréations semblent rompre aus
térité quotidienne des communautés capucines même si diverses allusions sug
gèrent que les religieux étaient parfois tentés par autres divertissements
ainsi le même coutumier prohibe formellement les bains de rivière réser
vés ceux qui doivent les pratiquer pour raison médicale les ordonnances
provinciales 3) pour leur part font allusion ici et là des jeux de cartes ou
de dés elles condamnent sévèrement surtout si des Agnus Dei tiennent
lieu de jetons
Pour en savoir davantage sur les divertissements des capucins la meilleure
solution consiste sans doute interroger des sources extérieures plus ou moins
critiques ou hostiles La guerre séraphique ouvrage publié en 1740 mais
rédigé au XVIIe siècle mentionne ces récréations qui prennent ici un tour
franchement débridé et fournissent auteur une occasion supplémentaire de
railler les pratiques de ordre
La sainteté de vous autres Capucins paroît en ce que huit jours devant vos
Carêmes vous jouez des gobelets et faites des culbutes 4)
Plus explicitement dans son Journal des Capucins Fran ois Clouet -qui
avait appartenu ordre avant de passer la Réforme- consacre un chapitre
aux récréations il décrit avec complaisance
Devant un Caréame commence car ils en font trois ou quatre par an ils
ont huiet iours chaque fois ils nomment de recreation Ceste recreation
commence par la bonne chère leur table est mieux garnie en ce temps là en
aucun autre..
200 CAPUCINS
En ces jours là on ne fait point de lecture en mangeant chacun cause sa liberté
on boit les uns aux autres on dit le mot pour rire on casse os mouëlle on
fait le salmisgondi et la teste de lièvre la poivrade on boit rubi sur ongle
et par fois en disant la Chanson jolie
la fin du repas se font par fois des représentations qui valent bien des farces
les uns jouent des gobelets les autres font des passepasses. quoi adjouste
ils se déguisent quelquesfois en gueux de Cour et font toute sorte de postures.
Après ces divertissements se fait un signe pour chanter grâces après lesquelles il
rien dequoy on ne avise pour se donner du passetemps. Il cabaret en France
où on oye un tel bruit en ces maisons là quand on donne recreation 5)
On ne saurait évidemment accorder Clouet plus de confiance que en
mérite le détracteur une forme de vie avec laquelle il brutalement/ompu
mais il pas lieu non plus de révoquer en bloc son témoignage crivant
pour fournir des pièces justificatives aux propos tenus sur ordre par Pierre
Du Moulin dans un ouvrage de polémique 6) ancien capucin exagère peut-
être certaines pratiques mais il en livre aussi le sens
II corde qui ne rompe quand elle est tendue trop long temps est pour
cela que ces bons Pères se desbandent trois fois année pour se préparer aux
austérités du Caresme 7)
Si on suit cet anthropologue de la vie religieuse les récréations des
capucins apparentent dans leurs fonctions et leurs manifestations aux rites
carnavalesques Le loisir est ici un temps de relâchement dans les austérités
de la Règle avant ouverture des périodes où celles-ci sont particulièrement
rigoureuses toléré voire concédé par les autorités il obéit au calendrier
liturgique et donc un rythme annuel Mais seul cet écart par rapport aux
observances ordinaires est admis quiconque prend du loisir sa manière
en éloignant par exemple des lieux de la vie régulière -comme le font cer
tains religieux plus ou moins gyrovagues toujours avides de voyages- est
sévèrement réprimandé voire châtié Celui qui ne parvient pas satisfaire en
permanence aux exigences de la Règle doit trouver le remède non dans le
loisir mais dans. le travail
Le travail et ses justifications
Calquées sur la Règle de saint Fran ois dont elles ne veulent être un
commentaire les Constitutions des capucins abordent la question du travail
dans leur cinquième chapitre Selon une thématique fréquente dans les traités
sur la vie religieuse elles envisagent principalement le travail comme un
moyen de fuir oisiveté même il permet aussi de donner bon exemple au
prochain et être moins onéreux au monde Au XVIIIe siècle toute
fois les commentateurs de la Règle introduisent un motif nouveau le travail
permet éviter les critiques des séculiers contre oisiveté des religieux
Par ailleurs il faut se garder de se laisser absorber par le travail ce qui
-selon les commentateurs- serait contraire au but recherché est-à-dire le
développement de esprit oraison En définitive le travail est une pause
dans activité spirituelle qui occupe la majeure partie du temps du religieux
Il donc bien une fonction de loisir esprit ne pouvant en permanence
demeurer occupé la méditation Et il est pas sans intérêt de souligner que
pour expliquer cela un commentateur du début du XVIIe siècle emploie
201 DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS ARCHIVES
précisément image déjà rencontrée chez ancien capucin Fran ois Clouet
pour donner le sens des récréations la nécessité de relâcher de temps autre
la tension de la corde de la cithare afin éviter elle se rompe 10)
quelle activité manuelle peuvent adonner les religieux Les sources
qui permettent de répondre cette question sont très rares La meilleure est
sans doute une gravure du XVIIe siècle extraite une série présentant la vie
des capucins et illustrant le thème Laboramus opérantes manibus nostris Au
premier plan deux religieux confectionnent une corbeille en osier pendant
que deux autres manient pilon et mortier dans une apothicairerie au fond
est évoqué le clos du couvent où des frères repiquent des plants dans des
pots tandis que autres affairent devant les espaliers un verger évi
dence les travaux sont donc principalement destinés aux besoins de la commu
nauté même si on peut supposer que les drogues et onguents confectionnés
seront aussi utilisés hors du couvent
Les commentateurs insistent tous cependant sur le fait que la Règle ne
comporte aucun précepte obligation en matière de travail il ne agit que
un conseil aucun des motifs par lesquels saint Thomas justifie la
nécessité du travail ne applique au cas des religieux En particulier ceux
qui sont occupés étude ou au service de glise tout comme ceux qui
ont un grand esprit oraison peuvent demeurer écart de tout travail
manuel En revanche souligne Santi Thesaure il est bon que les frères lais
adonnent aux exercices manuels qui se font dans la religion par charité
moins occupés intellectuellement et spirituellement ils sont en effet plus
exposés oisiveté de surcroît leur activité permet la communauté de
vivre dans la pauvreté sans recourir des employés il faudrait payer Ainsi
autour de la question du travail esquisse une tendance creuser écart
entre religieux clercs et lais ces derniers semblant seuls concernés par la
formule de la Règle qui évoque les frères qui le Seigneur donné la grâce
de travailler En France les attaques contre les Mendiants qui se sont dé
veloppées partir du milieu de la décennie 1620 -au moment de la querelle
des évêques et des réguliers ont pour conséquence un raidissement des re
ligieux dans une attitude de refus une quelconque obligation du travail
Yves de Paris ne voit même pas la nécessité de faire de celui-ci un rempart
contre oisiveté tant les occupations des religieux lui semblent nombreuses
ce serait -explique-t-il- la fin de tous les services ils rendent il leur
fallait de plus travailler de leurs mains 11)
En revanche le commentaire de la Règle de 1766 souligne que tous les
religieux doivent travailler au moins un peu ne serait-ce que pour donner
une bonne image de ordre Le changement de ton tient sans doute la mul
tiplication des critiques visant la fainéantise des Mendiants mais non moins
au souci de faire face au relatif relâchement de la vie régulière auteur fait
de oisiveté la peste des communautés religieuses Aussi le travail ne lui
semble-t-il apporter que des bienfaits il représente la meilleure manière de
vivre la pauvreté et humilité conformément au modèle de Jésus-Christ qui
est pas venu pour être servi mais pour servir 12)
202 CAPUCINS
Les notions centrales
Dans le registre de organisation de la vie conventuelle et de emploi
du temps des religieux la notion la plus importante est évidence celle
exercice Le terme revient très souvent dans les Constitutions et les coutu-
miers propos des activités les plus diverses par exemple la prédication
est présentée comme un excellent noble et fructueux exercice Cet emploi
fréquent correspond adéquation parfaite du terme avec la tonalité ascétique
qui domine alors la conception de la vie religieuse Chemin de perfection et
de salut le cloître propose les moyens pour parvenir les observances il
propose sont donc autant exercices est-à-dire de mises en mouvement et
de pratiques visant tenir en baleine Sans être propre au temps de la Réforme
catholique une telle conception connut sans doute alors un particulier déve
loppement et le terme exercice une incontestable vogue dans le langage
religieux toute révérence gardée Ignace de Loyola participe de cette mode
-et contribue sans doute la développer- avec ses Exercices spirituels
Dans cette conception tout devient exercice des pratiques dévotionnelles
au travail voire aux récréations exercice occupe -et doit occuper- tous
les instants de la vie du religieux écart avec les préceptes et donc le danger
de écarter de la voie du salut commence un instant est pas occupé
par un ou autre des exercices proposés oisiveté pernicieuse en elle-
même est surtout parce elle rompt cette tension que représente appli
cation des exercices incessante condamnation portée par les autorités de
ordre contre les religieux animés une passion du voyage sans objet précis
se comprend mieux ici ces gyrovagues décidaient en effet pratiquement de
choisir la distance par rapport la vie conventuelle et donc son encadre
ment rigoureux du temps quotidien
Très logiquement importance de la notion exercice appelle dans la
terminologie la fréquence du verbe faire il se rencontre souvent dans
le coutumier de la province de Lyon -on fait la coulpe on fait office-
ce peut être le signe une pauvreté de vocabulaire de ses rédacteurs mais
est plus sûrement en raison de la place accordée exercice Ici encore il
peut être utile de recourir au regard extérieur est celui des polémistes pro
testants Leur critique principale de la vie conventuelle porte précisément sur
toutes les pratiques que imposent les religieux et dont ils ne trouvent trace
dans vangile Du Moulin prend ainsi plaisir recenser les actions
extravagantes esquelles ils mettent la saincteté 13 emploi courant du
terme office pour désigner les tâches les plus diverses relève vraisembla
blement de la même logique Ainsi la prédication est-elle tantôt définie comme
exercice et tantôt comme office Ce dernier pas de fait une finalité dif
férente de exercice en général si on en croit le commentateur de 1766
Chacun de mes emplois doit servir former conserver augmenter en moi
esprit oraison et onction de piété et dévotion 14)
Mais office comme exercice aussi une finalité ordre communau
taire témoignage de charité moyen de donner le bon exemple il inscrit
dans une pratique de sociabilité
203 ARCHIVES DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS
II LES GRANDES LIGNES DE LA SOCIABILIT RELIGIEUSE
exercice obéissance et le salut individuel
évidence toute organisation du temps et toutes les activités sont
con ues en vue de la perfection personnelle Par exemple apologie du travail
de Gaudenzio da Brescia obéit abord cette perspective
Adam innocent le travail fut donné pour son entretien Adam après la chute
il fut imposé par pénitence Le second Adam Jésus-Christ se imposa par amour
et par obéissance Je ne dois pas le prendre seulement par divertissement parce
que je ne suis pas Adam innocent je dois le prendre par macération et pénitence
parce que je professe une vie pénitente 15)
Le même auteur ajoute que ce qui rend précieux chaque moment de la
vie du religieux ce sont toutes ces occupations auxquelles il se plie par obéis
sance acceptant tout dans un esprit de fidélité et de dévotion Le caractère
dominant de la vie conventuelle est donc une sorte absence du temps mort
qui résulterait de interruption des exercices Aucun instant ne doit être per
du ainsi le corps est étroitement contrôlé et dominé ce qui permet esprit
être libéré
Les auteurs spirituels de la première moitié du XVIIe siècle avaient clai
rement défini idéal qui devait être celui du bon religieux et notamment sou
ligné articulation entre exercice et obéissance La première préoccupation
du religieux expliquent-ils doit être observer scrupuleusement la Règle
dans ses moindres détails sans aucune défaillance Mais le meilleur critère
de la fidélité la Règle demeure une obéissance absolue aux supérieurs qui
fournit le gage du renoncement toute forme de volonté propre et donc un
détachement total du monde et de ses attraits Satisfaire aux exercices prescrits
par les supérieurs doit donc donner assurance de demeurer dans la voie du
salut On observe toutefois la lecture des récits agonie de religieux pour
tant réputés exemplaires que de fortes angoisses les saisissent souvent ap
proche du trépas liées une crainte de avoir pas suffisamment accompli
les exercices auxquels ils devaient se soumettre comme ils craignaient de
avoir pas pleinement rempli le temps de leur vie au couvent
La sociabilité régulière serait donc abord fondée sur le partage un
idéal une existence réglée par la préoccupation de chacun de acquitter de
multiples exercices scrupuleusement et sans relâche dans une obéissance
absolue aux supérieurs qui les assignent En autres termes image première
de cette sociabilité serait fortement hiérarchique les individus étant rassem
blés pour uvrer chacun leur salut individuel sous une autorité commune
Les pratiques communautaires
Mais importance de la vie communautaire ne saurait pour autant être
minimisée Exercices et pratiques sont largement communs et pour une large
partie identiques pour tous ordre des Capucins est précisément de ceux où
204 CAPUCINS
se manifeste un très grand souci égalité dans les pratiques entre tous les
membres sans doute en partie au moins par fidélité la tradition franciscaine
Ainsi les textes normatifs insistent fortement sur la parcimonie avec la
quelle des dispenses peuvent être accordées Les Constitutions précisent que
étude est pas un motif suffisant pour absenter des offices de la commu
nauté lecteurs et étudiants doivent participer Les prédicateurs qui doivent
préparer leurs sermons ou qui ont besoin de repos au retour de leurs péré
grinations ont le droit de absenter des offices que quelques jours avant
et après leurs tournées de prédication selon un barème précis tenant compte
de la durée de leur ministère et de la distance du lieu où ils exercent Même
ils ont droit un petit traitement de faveur leur retour la charité qui
leur est accordée au réfectoire) ils ne peuvent arguer de leurs fonctions pour
ne pas satisfaire la règle commune
Par ailleurs chacun doit participer aux tâches collectives quels que soient son
rang et son ancienneté en va ainsi du balayage de église des dortoirs
des couloirs du cloître ou des chambres La desserte de la table après les
repas est également collective Quant la corvée de vaisselle elle échoit
midi au prêtre qui dit la messe conventuelle assisté de celui qui la fonction
acolyte afin de bien marquer que la responsabilité du service divin est
nullement un facteur de distinction Le coutumier de la province de Lyon
éclaire ensemble de ces usages en indiquant que les religieux sont tous
serviteurs les uns des autres
Le mode de vie est donc commun autant que faire se peut même il
existe des fonctions diverses et le partage des tâches matérielles est manière
de dire que tous vivent bien sous la même Règle Au-delà de leur aspect
concret les diverses prescriptions relatives la vie communautaire expriment
la certitude que le couvent est lieu entraide pour le cheminement de chacun
vers la perfection par une émulation dans le respect des diverses observances
est ailleurs le thème que développent les Constitutions propos des
rapports que doivent entretenir les religieux une même communauté
Afin ils soyent vrays Disciples de lesus-Christ ils entraiment cordial-
lement supportants les défauts un de autre exer ants continuellement au di
vin amour et fraternelle charité estudiants de donner très-bon exemple un
autre et aussi toute personne faisans violence leurs propres passions et
inclinations vicieuses 16)
exercice dans acception la plus large du terme est ainsi la base sur
laquelle édifient identité et la cohésion du groupe ce qui revient dire
une autre manière que ordre est bien une société élection où on entre
avec un idéal personnel la réalisation duquel contribuent les pratiques
communautaires
Un corps qui se forme les exercices du noviciat
Tous les textes qui traitent du noviciat insistent sur la dureté du traitement
réservé ceux qui désirent engager dans la vie religieuse Yves de Paris
résume le programme assigné cette année épreuve en des termes qui ne
laissent aucun doute sur sa rigueur
205 DE SCIENCES SOCIALES DES RELIGIONS ARCHIVES
II est question de réduire ce nouvel homme en un estât où il oublie tout fait
le monde et pour réussir il faut employer les mesmes addresses dont on se
sert pour dresser on oyseau hagard nouvellement pris on le tient quelques iours
seillé sur la perche on le veille des éclats de voix interrompent continuellement
le repos il veut prendre on le force voir toute la nuict la chandelle un
visage et se mirer dans des yeux il apprehendoit enfin on le met si bas par
ces violences sans relâche il perd la phantaisie de la campagne et devient
niais iusques ne plus connoistre le vif On tient de mesme de grandes rigueurs
au Novice par la solitude les veilles les jeunes les réprimandes la contrainte
continuelle des sens particulièrement des yeux on le rend tout autre il estoit
par ces pratiques qui ont passé des anciens iusques nous et que la raison jointe
expérience nous fait juger nécessaires 17)
objectif du noviciat est donc de modeler le nouveau religieux une
part il faut lui faire abandonner tout attachement au monde et ses valeurs
les épreuves il endure ont pour finalité de tester sa capacité opérer cette
rupture et aussi de briser sa volonté propre pour il accepte de se soumettre
entièrement aux prescriptions de la vie conventuelle autre fonction du no
viciat est arriver ce que les nouvelles normes de comportement soient
suffisamment assimilées pour constituer une sorte de seconde nature au terme
de année épreuve Assimilable une acculturation brutale le noviciat ne
manque pas de points communs avec les rites de passage pratiqués par cer
taines sociétés pour intégration au monde des adultes Il est ailleurs inté
ressant de noter Yves de Paris utilise lui-même cette comparaison
Mais il est explicitement prévu que ceux qui ne peuvent endurer les pra
tiques imposées pendant cette année soient rejetés De fait il est pos
sible de comparer les registres de vêture et ceux de profession on constate
que les abandons et renvois sans il soit possible de définir précisément
de laquelle des deux catégories relèvent bon nombre de départs représentent
un pourcentage important du nombre total des prises habit aussi bien au
XVIIIe au XVIIe siècle
Tout long des deux siècles les exercices du noviciat forment ainsi le
corps aux deux sens de ce terme Ils modèlent le nouveau religieux en lui
inculquant habitude de maîtriser et mépriser son corps de brimer ses pul
sions et de réprimer les attraits ont pu conserver sur lui les fausses valeurs
mondaines le novice fait apprentissage concret une existence quotidienne
définie par la Règle et les usages de ordre en autres termes il initie
la vie des frères des anges ordonnée selon esprit et non selon la chair
selon une expression de saint Bernard particulièrement prisée par les Capucins
du XVIIe siècle Mais des épreuves imposées aux candidats dépend aussi la
santé du corps est la communauté vivant sous la Règle les religieux étant
appelés épauler mutuellement dans le parcours individuel qui doit les
conduire au salut assimilation par chacune des nouvelles recrues des
comportements tenus comme moyens acquérir la perfection revêt une im
portance décisive si émulation dans accomplissement des exercices ne
joue plus le groupe risque abandonner son identité propre et la vie conven
tuelle de ne plus remplir son rôle dans le perfectionnement de ceux qui
participent est dire que les évolutions de ordre peuvent être analysées en
utilisant comme clé interprétation attitude égard du mode de vie et
des exercices proposés par les textes normatifs
206 CAPUCINS
III FAIRE OU NE PAS FAIRE GULATIONS ET
INTERPR TATIONS
Relectures de la pauvreté
Parmi tous les ordres religieux les capucins se distinguent par leur très
stricte interprétation du de pauvreté se voulant dans une absolue fidélité
au franciscanisme primitif ils font volontiers du dénuement matériel le trait
caractéristique de leur identité propre ils acceptent des charges hors
du couvent ils ne peuvent le faire contre rémunération leurs prédications
sont ainsi gratuites même si aumône faite au couvent cette occasion
est jamais refusée Surtout la mendicité est fortement valorisée dans ordre
et il est formellement interdit de constituer des provisions dans les couvents
pour tout ce qui peut se mendier iournellement Pour les denrées usage
courant les réserves ne peuvent donc excéder la consommation de quelques
jours et la présence de tonneaux pour stocker du vin est par exemple prohi
bée pour autres produits dont la quête est moins aisée -comme le bois-
les provisions ne sauraient dépasser les besoins de deux trois mois Enfin
les communautés ne peuvent théoriquement recevoir des legs et les religieux
manier de argent il est indispensable entrer dans économie mo
nétaire -comme pour les constructions ou réparations de couvents- le soin
de telles affaires est confié des laïcs amis de ordre dénommés syndics
ou plus fréquemment pères temporels Désireux de souffrir disette des choses
du monde pour vivre dans un total abandon Dieu les capucins refusent
une gestion rationnelle des ressources et donc de activité profane et du
temps
Or dès le XVIIe siècle -et plus encore au XVIIIe- la pratique prend
quelques distances par rapport la radicalité des textes fondateurs Le cou-
tumier de la province de Lyon insiste sur la prévoyance dont doivent faire
preuve les gardiens de couvent ils sont invités assurer il été pourvu
toutes les nécessités de la communauté en bois beurre chandelles laine
explicitement il est question dans ce texte des réserves faites pour la
nécessité des religieux que doivent visiter les gardiens même il est dit
que leur tâche consiste alors surtout en öter le superflu prévoyance encore
propos du drap nécessaire aux vêtements le gardien 18 devant veiller
ce il en ait assez pour la nécessité un chascun gestion plus ra
tionnelle des aumônes enfin les supérieurs prenant garde les employer
selon intantion des bienfacteurs avant que de recourir autres
Très tôt aussi on conserve dans certains couvents un petit cahier où sont
précisés les itinéraires et les dates les plus propices aux quêtes en fonction
du calendrier des foires ou de implantation de maisons amies où il est pos
sible de déposer temporairement les aumônes re ues Plus tardivement -sans
il soit possible de vérifier si cette pratique est antérieure au XVIIIe siècle
trouve des religieux disposant une petite rente personnelle tandis que
les communautés acceptent plus ou moins ouvertement des fondations et donc
des revenus fixes
Au total les capucins insèrent de plus en plus dans le temps profane
travers organisation de leurs modes de subsistance Initialement con ue dans
un total détachement des contingences matérielles leur vie matérielle gagne
207

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