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Michel Graulich
L'arbre interdit du paradis aztèque
In: Revue de l'histoire des religions, tome 207 n°1, 1990. pp. 31-64.
Abstract
The Forbidden Tree of the Aztec Paradise
The Aztec myth of paradise lost, according to which all the misfortunes of the world resulted from a creature having plucked the
fruit of a forbidden tree and having been exiled to earth with its fellow-creatures, is generally attributed to Spanish missionary
influence. The Pre-Columbian authenticity of this myth is demonstrated by numerous and highly significant variants and by
ancient rituals which reenacted them. However the similarities with the Bible are still extant, the more so while the first
trangression appears to have conditioned by what might be called the salvational structure of Aztec religion.
Résumé
Les spécialistes attribuent habituellement à l'influence des missionnaires espagnols le mythe aztèque du paradis originel, mythe
selon lequel, pour avoir cueilli le fruit d'un arbre illicite, une créature fut la cause de tous les malheurs du monde et fut exilée sur
terre avec ses congénères. Les nombreuses et très significatives variantes, proches ou éloignées, du mythe, ainsi que les
antiques rituels qui le réactualisaient prouvent cependant à satiété son authenticité précolombienne. Les similitudes avec la Bible
demeurent néanmoins, d'autant plus que la transgression première semble avoir conditionné ce qu'on pourrait appeler
l'économie du salut de la religion aztèque.
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Graulich Michel. L'arbre interdit du paradis aztèque. In: Revue de l'histoire des religions, tome 207 n°1, 1990. pp. 31-64.
doi : 10.3406/rhr.1990.1757
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rhr_0035-1423_1990_num_207_1_1757MICHEL GRAULICH
Université Libre de Bruxelles
L'ARBRE INTERDIT DU PARADIS AZTÈQUE
Les spécialisies attribuent habituellement à Vinfluence des
missionnaires espagnols le mythe aztèque du paradis originel,
mythe selon lequel, pour avoir cueilli le fruit d'un arbre illicite,
une créature fut la cause de tous les malheurs du monde et fui
exilée sur terre avec ses congénères. Les nombreuses et très
significatives variantes, proches ou éloignées, du mythe, ainsi
que les antiques rituels qui le réactualisaient prouvent cependant
à satiété son authenticité précolombienne. Les similitudes avec
la Bible demeurent néanmoins, d'autant plus que la transgression
première semble avoir conditionné ce qu'on pourrait appeler
V économie du salut de la religion aztèque.
The Forbidden Tree of the Aztec Paradise
The Aztec myth of paradise lost, according to which all the
misfortunes of the world resulted from a creature having plucked
the fruit of a forbidden tree and having been exiled to earth
with its fellow-creatures, is generally attributed to Spanish
missionary influence. The Pre-Columbian authenticity of this
myth is demonstrated by numerous and highly significant
variants and by ancient rituals which reenacted them. However
the similarities with the Bible are still extant, the more so while
the first trangression appears to have conditioned by what
might be called the salvalional structure of Aztec religion.
Revue de l'Histoire des Religions, ccvii-1/1990, p. 31 à 64 Espagnols qui; au xvie siècle;* s'intéressèrent: aux Les
religions des anciens Mexicains eurent tendance, pour, mieux
les comprendre, à établir des analogies avec la Bible. Presque
tous furent frappés par ce qu'ils considérèrent comme d'éton
nantes similitudes entre les religions indiennes et le christia
nisme, qui,, dans leur optique, ne pouvaient
s'expliquer que ; par une - parodie diabolique imaginée par le
Malin, om encore par l'effet du passage f en Amérique de
quelque missionnaire,, par exemple saint Thomas, l'apôtre
des Indes.
Le dominicain Pedro de los Ríos, un des commentateurs
des codex-Telleriano-Remensis (ou de Reims) et Vaticanus A
(outRios), est très typique à cet égard; Parlant de différentes
divinités, il croit y reconnaître Adam et Eve et, à plusieurs
reprises, il fait des allusions- passablement confuses à-, un;
paradis originel aztèque où une déesse aurait mangé le fruit
d'um arbre interdit: . Devant de telles ressemblances avec-la.
Genèse, le P.1 Ríos ne. peut s'empêcher de reconnaître dans les
Indiens des descendants des Hébreux.
Cette thèse farfelue n'a pas peu contribué à jeter le discré
dit sur les parallèles bibliques de l'auteur. Aujourd'hui," les
spécialistes des religions mexicaines ne prennent pas au sérieux
le: paradis originel aztèque1. Certains donnent même l'impres
sion de croire : que la Bible a , le monopole de certains thèmes
et que, chaque fois qu'on retrouve • ceux-ci quelque part, ils
doivent nécessairement avoir été influencés par elle. Pourtant,
1. Voir par ex.J. Corona Nuňez, ' Antigiledades de-Méxicobasadasenla
recopilación de LordtKingsborough, 4 vol., Mexico,. 1964, t. 1, р.Л88, § .7 ;
A. Nowotny, dans ■ Codex Borbonicus, Bibliothèque de V Assemblée nationale,
Paris, éd. par Karl A. Nowotny, Graz, 1978, Codices Selecti, 44, p. 176 ; comment
aires de Gonzalez, Heyden, Piho, Kôhler, Riese et Soustelle dans M. Graulich,
The Metaphor of the Day in Ancient Mexican Myth and Ritual, in Current
Anthropology, 22, 1, 1981, p. 45-60, et Myths of Paradise Lost in Pre-Hispanic:
Central Mexico, in Current Anthropology, 1988, 24, 5, p. 575-588. ? interdit i dut paradis ; aztèque 33 L'arbre
lorsque Rios établit des parallèles, c'est le plus souvent à bon
escient eť je me ; propose ; de montrer, aux historiens des rel
igions que le* paradis, l'arbre et la transgression; sont bel* et
bien s préhispaniques.
La -seule façoni de procéder est de faire apparaître que 'le
mythe qu'il rapporte s'enracine profondément dans la pensée
et dans le passé méso-américains. Je montrerai donc; d'abordé
que ses assertions . sont corroborées • par des textes - de prove
nances diverses eť1 des • dessins ; précolombiens ; puis, - que * ces
mythes forment un tout cohérent ayant un sens propre ind
épendamment de las Genèse ; qu'ilexiste enoutre de multiples
variations sur les : mêmes thèmes et, enfin , que ; ces mythes
étaient réactualisés dans certaines grandes fêtes. Nous verrons
ensuite s que • le mythe du i paradis perdu n'est que le prologue
indispensable *àun autre mythe majeur -et qu'une; fois les
deux réunis, les ressemblances avec le christianisme n'en sont
que d'autant plus frappantes.
Les arbres brisés -
Selon* Rios donc, les dieux* furent créés àTamoanchan,
« autant dire le paradis terrestre », et à la grande ire de Tona-
catecuhtli et de Tonacacihuatl. ils y coupèrent des fleurs et
des branches d'un arbre. Ou bien, une femme, appelée Xochi-
quetzal, Tlazolteotl, Itzpapalotl, Ixcuina ou Ixnestli mangea :
le fruit ou la fleur, de l'arbre interdit. L'arbre se brisa et ce-
fut le début du temps, des péchés, des maux et de la discorde.
En • fait, - la : coupable fut séduite par un dieu — Tezcatlipoca
ouHuehuecoyotl — ou le séduisit et devint la mère du genre
humain. Les dieux furent expulsés du paradis et ils se répan
dirent sur la » terre et : en ; enfer2.
Tonacatecuhtli et Tonacacihuatl.. le Seigneur et la Dame
2. O»dex Telleriano-Remensis, in J. Corona Nunez, Antiguedades de Mexico...,
p.- t. 1, 217-223, p. 151-337; pi. 20-23; p. 160/ p. pi. 237, 5; p. pi. 189-191, 31. Codex pi. 6-7 Vaticanus ; p. 195, A pi. (3738) 9 ; p. 213, ou Rios, pi. 18 in ;
J. Corona Nuňez, Antiguedades de Mexico..., t. 3, p. 7-313 ; p. 77, pi. 30.
hhr — 2 ,
Michel ' Graulich 34
de notre Chair (ou de notre subsistance), appelés aussi Ome-
teotl,, « Dieu; Deux », . forment- le couple: créateur originel3..
Quant au ; paradis de Tamoanchan> xochitlicacan, « Maison
de la Descente, lieu de la fleur dressée », il est bien connu par
ailleurs: Les poésies aztèques et certains i hymnes antiques le
citent fréquemment. Muňoz i Camargo le situe au-dessus ; des
neuf î cieux, , c'est-à-dire, dans ou •» près de Г Omeyocan; le ■ Lieu
de la Dualité, demeure du % couple suprême, d'autres en font
une; terre- d'origines des: peuples, terres г dont nous verrons
qu'elles étaient < assimilées au i paradis? original4.
Ce qui, peut-être,, trouble: le plus dans- les textes ; des
commentateurs du codex Telleriano-Remensis, c'est la multip
licité des prétendues ■ « Eve » coupables de la \ transgression.
En fait, cette apparente ; incohérence ne : fait ' que traduire \ un •
phénomène caractéristique du • polythéisme : aztèque, c'est-à-
dire le caractère peu: différencié des déesses.. Seules se disti
nguent quelques = déités plus spécialisées > telles que : Chalchiuh-
tlicue, incarnation des eaux vives et épouse de Tlaloc, dieu-
de la terre et de la pluie, Mayahuel, déesse de l'agave,.Huixto-
cihuatl, « le sel », ou/Chantico, feu: du -foyer et poivre. Les
autres sont pratiquement interchangeables ; chthoniennes et
lunaires, elles connotent la féminité, la fécondité et la fertilité.
Ainsi Xochiquetzal, « Plume (verte) de s Fleurs », . est-elle sur
tout lar belle femme désirable,, patronne des .: filles de joie,
de l'amour et des fleurs, tandis que Tlazolteotl,, « Déesse
de l'Ordure », représente davantage la souillure et la femme
plus mûre, encore que, entant qu'Ixcuina, on distinguait en
3. Codex Vaticanus A, p. 45, pi. 14 ; sur leur rôle de créateurs originels, voir
Ilistoria de los mexicanos por sus pinturas, in J; Garcia Icazbalceta (éd.), Nueva t
collection de documentos para la hisloria de Mexico, Pomar, Zuřila, Relaciones •
Anliguas, Mexico, 1941, p. 207-240, p. 209-210 ; The Book of Counsel : The :
Popol Vuh of the Quiche Maya of Guatemala, éd. par Munro • S. Edmonson, .
New Orleans, mari Publications, 35, 1971, p. 3, 5.
4: Cantares mexicanos, Songs of the Aztecs, éd. par John Bierhorst, Stanford; 186-187," (Calif.), Stanford Univ. Press, 1985, p. 176-177, 266-267,
Diego Muňoz Camargo, Ilistoria de Tlaxcala, Mexico, 1892, p. 154-155 408-409 ; Des- ;
cripciónde laciudad y provincia de , in Relaciones geográficas del:
siglo XVI : Tlaxcala, t. 1, éd. par R. Acuňa, Mexico, unam, 1984, p. 202-203 ;
Fray Bernardino de Sahagún, Historia general de las cosas de Nueva Espaňa,
éd. par A. M. Garibay K., Mexico, 1956, 4 vol., t. 3,' p. 209. * interdit; du paradis « aztèque 35 * L'arbre
elle quatre aspects correspondant aux quatre âges de la femme,
Ixnextli, « Cendres dans les Yeux », n'est qu'une épithète de
XochiquetzaL pleurant sa ■; faute ; dans les codex, elle porte
du reste les attributs de Plume de Fleurs. Enfin, Itzpapalotl
est la femme dévorante qui retient les hommes auprès d'elle
et les prive de leur énergie, et l'autochtonie qui fait se sédent
ariser les nomades. Elle? correspond aussi à Cihuacoatl,
« Serpent Femelle », qu'une autre source- qualifie d'ailleurs
également de coupable du paradis. Gihuacoatl est la femme
« héroïque », semblable au guerrier, car. morte en couches5.
Le séducteur est Tezcatlipoca, le tout-puissant dieu de la
lune et de la; nuit, Ле seigneur de l'arbitraire, traditionnel
incita teur à la transgression. En > tant que séducteur originel,
il est déguisé en animal; quadrupède au. pelage tacheté,. vieux
coyote ou vautour, royalL Huehuecoyotl,1 « Vieux Coyote »,
était regardé comme l'animal lubrique par excellence, patron
des plaisirs sexuels, des fêtes et du chant6.
Ces connotations de Tezcatlipoca, jointes au fait que la
transgression" consiste: en la cueillette d'une tleur ou* d'un
fruit, et cela par une femme que séduit un: homme, font irr
ésistiblement penser à une souillure d'ordre sexuel. Les rela
tions entre • les - fleurs et le sexe féminin* sont en effet sans
équivoque; Munoz Camargo dit d'un arbre appelé xochilli-
cacan que relui > qui en s touchait la fleur; serait heureux et
fidèle* en amour. En nahuatl, xochiuiai (xochittt est fleur)
signifie « enchanter ou séduire une femme pour l'emmener
ailleurs, ou -l'ensorceler ». Selon un mythe, les fleurs seraient
5. Fray Juan de Turquernada, Monarquia Indiana, Mexico, 1969, 3 vol., t. 2,
p. .299 ; Eduard Seler, : Das Tonalamatl der Aubinschen Sammlunfr und die
verwandten Kalenderbucher, in Actes du VIIe Congrès international des Amé-
ricanistes (Berlin, 1888), Berlin, 1890, p. 521-735, p. 704-705 ; Jacques Soustelle,
La pensée cosmologique des anciens Mexicains (Représentations du monde et de
l'espace), Paris, 1940, p. 39-40 ; B. de Sahagun, , Florentine Codex, General
History of the Things of New Spain, ed. par Arthur J. (). Anderson et Charles
E. Dibble, Santa Fé (Nouveau-Mexique), The School of American Research
and the Univ. of -Utah,. 1950-1969, 12 vol., t. 1, p. 23 ; Mariano Fernandez
de Echeverría y Veytia, Los calendarios mexicanos, Mexico, 1907, p. 9.^
6. M. Graulich, Mythes et rites des vingtaines du Mexique central préhispanique,
thèse de doctorat, Université libre de Bruxelles, 1979, p.- 656-664; .
Michel í Graulich 36
nées d'un morceau de la vulve de Xochiquetzal.r Les Toto-
naques comparent de nos jours encore les règles des femmes,
dont Lune: est responsable, à, des fleurs. Enfin, durant . la
fêted'Ochpaniztli, la fécondation de la déesse tellurique Toci
était signifiée par un rite consistant à cracher et à lancer des
fleurs vers elle7.
Une version du mythe provenant de Chalco confirme que
la transgression consiste en fait en relations sexuelles illicites.
A l'origine des temps, . Piltzintecuhtli, « Vénérable Prince
Seigneur; », coucha avec Xochiquetzal quit mit: au? monde
Cinteotl; « Dieu Maïs ». Celui-ci se mit sous la terre et de son
corps naquirent les plantes utiles8."
Piltzintecuhtli semble être- un aspect de Tezcatlipoca9.'
Que le mythe de Chalco se réfère bel et bien aux événements
de Tamoanchan ■ est confirmé par. un hymne très ancien10
qui nous apprend; que Cinteotl; naquit à Tamoanchan de
Xochiquetzal s ou- TlazolteotU et Piltzintecuhtli en. un jour
1 Fleur. Il était chanté -tous les huit ans, pendant la fête
d'Atamalcualiztli, lorsqu'on fêtait le lever héliaque de Vénus.
Cinteotlest également, en eiïet; la planète Vénus.
Cinteotl ř naquit à Tamoanchan, dans une grotte, mais il
apparut aussi sur la terre sous la forme des plantes utiles,
ou, comme l'indique son nom, du maïs: Un individu ayant
toujours un- nom de calendrier qui était celui : du jour de sa :
naissance, Cinteotl s'appelait Г Fleur. Selon le codex de
Reims, 1 Fleur apparut dans les montagnes du pays huaxtèque, .
7. Muňoz Camargo, Description 1984, p. 203 ; Fray Alonso de Molina,
Vocabulario en lengua castellana y mcxicana y mexicana y castellana, Mexico,
L970, t. 2, p. 160 ; Codex Magliabechiano CL XIII, 3 (B, R, 232) Anon. vida
de los Yndios, Biblioteca Nazionale di.Firenze, éd.' par F. Anders, Graz, 1970,
facs., Codices Selecti, 23, p. 61 v° ; Alain Ichon, La religion des Totonaques de la-
Sierra, Paris, 1969, p. 95 ; Codex V'aticanus A, p. 111, pi. 47) ; Sahagûn, Florent
ine Codex..., t., 2, p. 106.
8. Histoyre du Méchique, manuscrit français inédit du xvi» siècle, éd. par:
E. de Jonghe, in Journal de la Société des Américanistes de Paris, 2, 1905,
p. 1-42, p. 33.
9. . Nigel Davies, The Tollecs, Until the Fall of Tula,-. Norman, . Univ. «f
Oklahoma Press, 1977, p. 390.
10. Sahagún, Florentine Codex..., I. 2, p. 212-213. ■
.
r interdit i du v paradis aztèque 37 L'arbre
en -l'année 1 Lapin, et lorsqu'il apparut, la* terre,, jusque-là
couverte* par les eaux; se sécha. L'apparition dans les mont
agnes de * la ;< Huaxteca, donc à l'est pour: les . habitants * du >
Mexique central; corresponde au lever héliaquet de l'étoile
du matin, lorsque *« la première clarté qui apparut dans le
monde » semble : naître; sortir de la terre-mère11) Ш est la <
première lumière puisque, toutes les sources concordent sur
ce • point, à l'origine • la; terre est plongée dans l'obscurité. -
Autrement dit; une des conséquences de la faute de Tarnoan-
chan est l'apparition des ténèbres. .
Ginteotl-Maïs est le premier être engendré et, en tant que
tel, ilicorrespond au homme. D'autres mythes affi
rment d'ailleurs que - le premier; homme • fut fait à . partir de
maïs moulu. Si les hommes ne rendent aucun culte au couple-
créateur,- c'est tout simplement parce qu'ils ne sontque leurs
petits-enfants. Ils doivent servir leurs pères, les dieux ; c'est àt
ceux-ci * qu'il appartient d'honorer les créateurs. Cinteotl est
aussi* Vénus, la première et principale? étoile; considérée
comme du feu dans le ciel et correspondant sur le plan terrestre
au feu culinaire. Nous verrons dans une variante que ce feu-
naquit, en1 fait d'une transgression v à' l'aube d'un ère12.
Des versions provenant d'autres cycles mythiques ou
d'autres régions confirment à la fois l'ancienneté et l'authent
icité du mythe ainsi que le caractère sexuel de la transgression.
Mais avant d'en faire ' mention; il \ convient de souligner que
11. Codex Telleriano-Remensis, p. 337," pi.- 39 ; p/. 205,- pi.. 24/ et p. 213,
pi. 12.' 18. Je crois aujourd'hui que Cinteotl est à la fois la graine-étoile du soir
et la jeune pousse-étoile du matin; pour Ivan Spraje, Venus, Lluvia y Maiz,
El simbolismo cnmo posible reflejo de fenómenos astronómicos (manuscrit), il est la
seule étoile du soir, Quetzalcoatl étant l'étoile du matin ; mais il cite lui-même
un passage où est dit étoile du soir Hesper et il ignore, d'autre part/
que Cinteotl, dans le mythe et surtout le rite, naît de la terre, qu'il est obsidienne
et que 1 Fleur qui apparaît à l'est, dans la Huaxteca. Dans le Codex Borbonicus,
il est figuré le front démesurément allongé, comme Quetzalcoatl à Tula selon :
Ixtlilxochitl ; ce haut front est percé de la flèche que Soleil décocha à Etoile
du Matin lorsqu'il apparut pour la première fois ; de plus/ il est accompagné
d'un glyphe de Vénus et d'objets touchés par les flèches que la planète décoche
à son lever héliaque. Chez les Totonaques : Fray Bartolomé de Las Casas,
Apologética Ilisloria Sumaria, éd; par . E. O'Gorman, Mexico, unam/ 1967/
2 vol., t. 1, p. 640-642. Michel- Graulich; 38-
l'expulsion du paradis sur terre correspond en fait à Ла* fin-
d'une ère, en l'occurrence l'ère paradisiaque, et au début d'une
autre,- terrestre cette fois. Or, pour, les Méso-Américains,
plusieurs ères ou ' Soleils s'étaient succédé du > fait de l'éternel
conflit entre les frères ennemis qu'étaient. Tezcatlipoca et
Quetzalcoatl. Voyons donc ce qui se produisit à . la . fin de ; la
quatrième ère, celle; des Toltèques de Tollan, , dominée par
Quetzalcoatl.. Les . textes nous décrivent l'abondance qui; y
régnait, les épis de maïs démesurés, la splendeur des demeures,
l'incroyable. floraison des sciences et des arts, la légèreté cor
porelle et la droiture des gens de l'époque. De façon caracté
ristique, leur roi-prêtre Quetzalcoatl < n'adressait ses prières
et ses pénitences qu'au, seul- couple créateur originel. Les
sacrifices humains y étaient inconnus; Or, voici ' que , survint
Tezcatlipoca qui; déguisé en vieillard, parvint à. s'introduire1
chez Quetzalcoatl et à . Iuiv faire boire um breuvage ■ enivrant
inventé pour la circonstance, le pulque. Quetzalcoatl s'enivra,
oublia ses devoirs, arracha sa sœur, à .ses pieux exercices et
passa la nuit avec elle. . Le lendemain, dessoûlé,, il réalisa
que « l'arbre s'était brisé » et qu'il devait quitter Tollan.
Il partit donc avec, les siens cependant que les intempéries,
la maladie, la * mort, . la guerre, les sacrifices humains ; appa
rurent à iTollan. Arrivé au bord de la mer, il se brûla et devint
l'étoile. du matin premier/ astre d'une ère nouvelle13.1.
Ici comme dans le mythe du, paradis originel, c'est donc à
nouveau une souillure d'ordre sexuel provoquée par Tezcatli
poca qui provoque Ла rupture de l'arbre, l'exil du paradis et
l'irruption des maux et de la mort, préludes à un âge nouveau:
Dans, une version des Mayas Quiches consignée -■ dans leur
livre sacré, le PopolVuh, on retrouve en outre l'arbre interdit.
Les Mayas Quiches, établis au terme de longues errances
dans- les Hautes Terres du? Guatemala; furent fortement
13. ,\ P. ex. Códice Chilmalpopoca. Anales de Cuauhllitan y Leyenda de los
Soles, éd. par P. F. Velazquez, fa es., Mexico, unam, 1945, p.- 11; toutes les v
sources sont réunies dans M.v Graulich, Quetzalcoatl y el espejismo de Tollan,
Anvers, Instituut voor Amerikanistiek, 1988. ,
* interdit - du ■ paradis aztèque 39 L'arbre
influencés par les Mexicains. Leurs' élites se disaient en 'effet
originaires de Tollan? et semblent avoir: été proches des
Aztèques Mexicas, dont ils se seraient séparés peut-être
vers le ■ milieu - du ' хше ' siècle. . C'est à leur origine commune
que doivent remonter les grands ; mythes : du PopolL Vuh.
On est entre deux ères. Hun Hunahpu et son frère descen
dirent > dans l'inframonde: pour y combattre au jeu ? de * balle
les seigneurs de Xibalba, maîtres de la mort. Ils furent vaincus
et la tête tranchée de Hun Hunahpu fut pendue à «uni arbre:
où i elle • se transforma • en calebasse. Les seigneurs ! interdirent
de * s'approcher de l'arbre r mais la ' fille • de l'un \ d'entre eux,
Xquic, enfreignit l'interdit: Au moment où elle voulut cueillir
un fruit; celui-ci, qui n'était autre que la tête de Hun Hunahpu,
lui dit de tendre la* main pour recevoir ' sa descendance..
Xquic s'exécuta et le fruiť lui cracha dans la main; la rendant
ainsi enceinte. Condamnée à mort par les seigneurs de Xibalba,-
la»jeune fille parvint à fuirsur.la terre où elle mit au monde
des jumeaux. Ceux-ci ; finiront \ par vaincre les- forces' des
ténèbres et de la mori et par devenir le soleil'et lalune14.1
Une ; fécondation : extrêmement semblable est narrée dans
un ; mythe péruvien d'époque incaïque. « Un jour,- rapportent
em quechua les. informateurs d'Avila15,1 cette- femme qui»
n'avaitjamais été touchée par un* homme était en train de?
tisser au pied d'un lucuma (arbre fruitier); Cuniraya,- profitant
de sa science, se transforma en oiseau et monta dans l'arbre.
Un fruit de lucuma étant déjà mûr, il y introduisit sa semence
et le fit tomber* à" côté d'elle. Alors, cette- femme; toute1
joyeuse, l'avala. Et la* voilà enceinte sans avoir jamais été:
touchée l par un-< homme. »
Le* mythe quiche- présente- la. particularité de situer
l'arbre1 dm « paradis » dans, l'inframonde et d'attribuer la
prohibition aux; seigneurs de la mort. Mais- qu'importe, la;
faute- et ses conséquences sont, les- mêmes qu'au5 Mexique
14. The Book of Counsel... Popol Vuhn, p. 75-81.
15. Francisco de Avila, Rites et traditions de Huarochiri, éd. et trad, par
G. Taylor, Paris, 1980, p. 31-32.

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